Créée en 2017, l’Afro est une crypto monnaie qui ambitionne de devenir la première monnaie panafricaine qu’aucun État ne contrôle. David Nataf, l’un de ses co-créateurs, évoque l’ambition de cette nouvelle devise.

 Entretien conduit par Alixan Lavorel.

Fild : D’où vient l’idée de l’Afro ?

David Nataf : L’Afro est né à Berlin en 2000 de l’idée du conservateur du musée d’art moderne de la ville, le Canadien Baruch Gottlieb, et de son ami et artiste Sénégalais Mansour Ciss. Ce dernier a créé un immense billet de 50 Afros qu’il a frappé du visage de Léopold Sédar Senghor (premier président de la République du Sénégal, ndlr). Il en a produit 1000 copies et est allé voir les chefs d’États africains en leur disant : « L’Afrique doit se libérer du joug économique et financier [des grandes puissances, ndlr] ». Au départ, l’Afro était une utopie philosophique et artistique. C’est en 2017 que nous avons réellement donné vie à l’Afro en tant que première monnaie panafricaine depuis le cauri, un petit coquillage qui a servi de monnaie pendant 2000 ans en Afrique.

Fild : Quelles sont les ambitions d’une cryptomonnaie comme l’Afro dans un continent où réside une population ayant peu - ou pas - d’accès à internet en 2021 ?

David Nataf : Sur le continent africain, il y a 54 pays et 40 monnaies. C’est une vraie Babel financière où il est impossible de se comprendre ! Par conséquent, quand une de ces monnaies dévalue trop – comme au Zimbabwe ou en Angola récemment –, tout le monde utilise le dollar acheté sur des marchés parallèles qui coûte 30% plus cher que la monnaie locale. Prenons l’exemple du kwanza angolais dévalué de 40% cette année. Si l’on veut envoyer de l’argent d’Angola vers l’Europe, il faut le changer en dollar. Finalement, le pouvoir d’achat des Angolais a baissé de 70% avant qu’ils aient pu envoyer un centime quelque part.
Les objectifs de l’Afro sont donc multiples. En premier, faciliter la vie des citoyens en leur permettant d’utiliser une même monnaie partout en Afrique. Ensuite, améliorer l’investissement des entreprises sur tout le continent. Enfin, aider la diaspora éparpillée dans le monde en réduisant les pertes de pouvoir d’achat. Tout cela est réalisable grâce à une monnaie alternative panafricaine d’échange commune, qu’aucun État ne contrôle, ni impose.

Fild : Dans quels pays l’Afro est-il le plus développé ?

David Nataf : Aujourd’hui, les échanges avec l’Afro sont encore très faibles. Toutefois, les deux principaux cas d’applications se trouvent en Côte d’Ivoire et dans un deuxième pays d’Afrique subsaharienne, avec lequel nous sommes en discussion pour l’adoption de l’Afro comme seconde monnaie officielle. Nous sommes la première cryptomonnaie au monde à avoir signé un contrat avec un gouvernement qui va l’utiliser dans l’un de ses services publics. Le site internet de la poste Ivoirienne va lancer ce mois-ci le service de lettre recommandée digitale qui pourra être utilisé avec l’Afro. Pour le court terme l’objectif est d’avoir une reconnaissance gouvernementale de deux ou trois États sur l’ensemble du continent africain.

Fild : Concrètement, comment un Africain peut-il utiliser l’Afro au quotidien ?

David Naval : Au Bénin et au Cameroun par exemple, on échange des Afros car ce sont des populations fans de cryptomonnaies. Du côté du Kenya et de la Côte d’Ivoire, ils peuvent être utilisés sur l’une des trente fontaines de potabilisation d’eau que l’on a installées. Les gens amènent un litre d’eau non potable venant d’un puit ou d’une source et avec leurs cartes sans contact chargées en Afros, ils repartent avec un litre d’eau potable. Ce sont aussi bien des initiatives locales pour aider le quotidien des gens, que des partenariats macroéconomiques avec des entreprises et des États.

12/04/2021 - Toute reproduction interdite



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De Alixan Lavorel