Analyses | 13 avril 2020

Pourquoi il sera difficile de demander des comptes à la Chine

De GlobalGeoNews GGN
6 min

Antoine Bondaz est chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et enseignant à Sciences Po. Spécialiste de la l’Asie de l’Est, il nous livre son analyse sur les conséquences de la pandémie de Covid-19 sur les équilibres stratégiques et économiques en Chine.  Propos recueillis par Alexandre Rousseau

GGN : La Chine a-t-elle bien contenu l’épidémie ?

Antoine Bondaz : Il faut différencier deux phases. La première phase qui commence très certainement au mois de Novembre et qui dure jusqu’à fin Janvier où peu de mesures sont prises et où l’on constate un retard dans la prise de mesures fortes. À partir du 23 Janvier, tout change. Il faut reconnaître que les mesures mises en place par la Chine à ce moment-là, que ce soit le dépistage massif et ciblé, l’isolement des malades et la mobilisation générale (pour produire des masques ou autre) ont permis de contenir l’épidémie : c’est une réalité épidémiologique. On peut bien sûr revenir sur les chiffres précis, où il y a des incertitudes mais sur les tendances, il est clair que les mesures prises à partir du 23 Janvier, d’abord à Wuhan puis dans la province du Hubei et enfin à l’échelle du pays, ont permis de contenir l’épidémie et de sortir d’une crise sanitaire sans précédent à la fin du mois de Mars. Ce qui est clair, par contre, c’est que la première phase a participé à la flambée épidémique ainsi qu’à sa propagation hors de Wuhan et ensuite hors de Chine.

GGN : Peut-on considérer que la tendance est bonne, désormais ?

Antoine Bondaz : La réalité épidémiologique - ou en tout cas les chiffres officiels dont on dispose - nous disent qu’il y a actuellement extrêmement peu de cas de contamination sur le territoire national, et que s’il y a effectivement des cas d’importation qui se comptent par centaines, ces derniers sont dès leur arrivée sur le territoire chinois, identifiés et pris en charge. Le phénomène épidémique est « derrière la Chine ». Il y a bien sûr des questions autour de la possibilité d’une deuxième flambée épidémique mais pour l’instant, les mesures qui sont prises que ce soit vis-à-vis des personnes qui (re)viennent de l’étranger ou sur le territoire national, font que cette seconde flambée épidémique - même si on ne peut pas l’écarter à 100% pour l’instant - est peu probable.

GGN : Le pays ressortira-t-il renforcé par cette crise ?

Antoine Bondaz : Il est trop tôt pour le dire. Il y a trop de variables dont on ne dispose pas : la durée de l’épidémie en Europe, aux États-Unis et autre, l’impact économique à moyen terme. Nous n’avons pas encore assez d’informations. Ce qui est sûr, c’est que là où il peut y avoir un impact, c’est en termes de perception - et c’est un facteur important -. On l’avait vu en 2008/2009, lors de la crise économique et financière. Alors que le monde entier semblait ralentir, la Chine était parvenue à conserver un rythme de 8% de croissance. La perception, déjà à l’époque, c’était celle d’un déclin inexorable des pays occidentaux et d’une émergence chinoise qui ne pouvait plus être arrêtée. La crise de 2020 va avoir un nouvel impact en termes de perception : celle de l’image d’un modèle politique chinois plus efficace pour faire face à une épidémie qu’en occident. Et l’idée sous-jacente qu’un système autoritaire s’en sortirait peut-être mieux qu’un système démocratique. Il faut évidemment relativiser ce constat. Non seulement, il y a des démocraties asiatiques qui ont très bien géré la crise, que ce soit Taïwan ou la Corée du Sud, mais vous avez aussi, parmi les démocraties occidentales de grandes variations. On pense par exemple à la différence manifeste entre la France et l’Allemagne. Il y aura aussi certainement une réflexion - non pas sur la mondialisation, puisqu’elle ne sera pas remise en cause - mais sur l’exposition au risque et notamment notre dépendance à l’étranger. Ce qui ramène à la question de la souveraineté, qu’elle soit industrielle ou sanitaire. On commence à se demander si les industries stratégiques européennes ne devraient pas être moins dépendantes de l’étranger. Ce qui ne remet pas en cause les échanges, mais implique peut-être un peu plus d’autonomie sur certains segments.

GGN : Doit-on s’attendre à un désinvestissement massif en Chine ?

Antoine Bondaz : Il y a une tendance de fond qui est le désinvestissement de Chine dans certains segments puisqu’il y a déjà une montée en gamme de la Chine, ce qui est tout à fait normal. Il faut bien comprendre que la crise actuelle n’y est pour rien, c’est un processus qui est en place depuis plusieurs années déjà. On pourra citer certains secteurs comme le textile, dont la production se déplace depuis plusieurs années déjà. Et puis, au-delà de cette tendance, le climat des affaires en Chine s’est détérioré ces cinq/dix dernières années. De nombreuses entreprises cherchent à diversifier leur lieu de production. La vraie question qui se pose est : est-ce que cette crise en elle-même va avoir un impact sur les investissements étrangers en Chine ? Pour l’instant, il est trop tôt pour le dire. Comme évoqué, il y aura un impact sur certains segments, considérés comme stratégiques. Mais de là à envisager une remise en cause de l’ensemble des chaînes de valeurs qui sont de fait très mondialisées, je ne le crois pas.

GGN : Le Covid-19 aura-t-il un impact sur le rapport de force entre les États-Unis et la Chine ?

Antoine Bondaz : Pour en venir rapidement aux faits, je ne pense pas que la Chine dépassera les États-Unis avec cette crise. Les États-Unis conservent un avantage certain sur la Chine. Sur le plan économique (avec un PIB plus important), sur le plan financier (avec le dollar, le système SWIFT), sur le plan technologique, sur la question de l’attractivité du territoire, sur la question diplomatique - et notamment du réseau d’alliances militaires etc. Les États-Unis restent aujourd’hui la première puissance internationale. Encore une fois, je pense qu’il faut faire la différence entre la perception d’une Chine qui désormais serait devant les États-Unis (et c’est évidemment quelque chose sur lequel la Chine peut vouloir jouer) et la réalité. La réalité c’est que les États-Unis sont encore la première puissance économique et même si la Chine continue de croître, la Chine est derrière les États-Unis et surtout elle est relativement seule sur la scène internationale ou en tout cas plus isolée que les États-Unis - même sous la présidence Trump.

GGN : Il n’y aura donc pas de redéfinition profonde du jeu stratégique international après cette crise ?

Antoine Bondaz : Non, parce qu’une redéfinition a généralement lieu après un conflit armé qui impose une redistribution majeure des outils de puissance. Or, ce n’est pas le cas. Les États-Unis vont évidemment être en crise, on peut même penser que cette dernière sera sans précédent, mais la Chine aussi. Il ne faut pas croire que l’économie chinoise est à 100% et que les États-Unis vont être en récession.

GGN : Selon vous, la Chine devra-t-elle rendre des comptes au reste du monde ?

Antoine Bondaz : Le fait que la Chine soit aujourd’hui dans une situation plus avantageuse que les autres pays et cherche à en profiter est « assez normal ». La Chine n’a aucune raison de se priver de sa stratégie de diplomatie sanitaire. Il n’y a pas de raisons qu’il y ait une enquête ou une remise en cause de cela. Pour ce qui est des scandales qui ont agité l’actualité récemment - et pour commencer avec la question des tarmacs, il faut bien savoir que les autorités chinoises ne sont pas directement concernées. Il peut y avoir - au niveau local - des entreprises qui vont profiter de la demande extrêmement forte pour vendre au plus offrant. Il est donc important que chaque pays demandeur sécurise ses commandes, y compris dans la logistique. La Chine n’a pas non plus intérêt à être la cible de problèmes de qualité (NDLR : en rapport aux différentes problématiques liées à la réception de matériel chinois défectueux). S’il y a des problèmes de qualité, non seulement il va y avoir un impact considérable puisque l’idée ce sera que les équipements de protection qui nous seront fournis ne seront pas efficaces. En terme d’opinion publique, cela serait vraiment dramatique pour la Chine et pourrait rouvrir l’éternel débat : « est-ce que le made in china est de bonne qualité » ? C’est ce qui explique pourquoi la Chine a pris des mesures extrêmement strictes pour essayer de s’assurer que tout ce qui est exporté correspond aux certifications nécessaires. C’est un enjeu très important pour elle. Enfin, sur la question de la transparence, il y aura évidemment des demandes de certains pays sur l’historique de la crise. C’est pour ça que Pékin a déjà commencé à communiquer sur un historique très précis des mesures qui ont été prises afin de minimiser le plus possible ses responsabilités et de se présenter comme un pays exemplaire. Ce qui est sûr, c’est que de nombreux pays - comme les Etats-Unis - continueront à demander des comptes. Mais est-ce qu’il y aura une demande sur le plan international, rien n’est moins sûr. Vous ne pouvez pas demander des comptes à un pays, à moins qu’il y ait une commission d’enquête internationale. Et dans ce cas précis, il faudrait bien évidemment que la Chine l’accepte. Or, elle ne l’acceptera pas.

14/04/2020 - Toute reproduction interdite


Des policiers paramilitaires montent la garde sur l'avenue Changan à Pékin, alors que la propagation de la nouvelle maladie à coronavirus se poursuit, le 15 avril 2020.
Tingshu Wang/Reuters
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