Les enseignants vont-ils soutenir massivement Emmanuel Macron lors des prochaines présidentielles, comme ce fut le cas il y a cinq ans ? Profondément marqués par l’assassinat de Samuel Paty et les changements dans notre société, les profs semblent en tout cas se détourner progressivement du Parti Socialiste, voire de la gauche en général, qui constate ainsi la chute de son dernier bastion historique. Une désaffection dont profite une partie de la droite, mais qui risque surtout de grossir le camp... des abstentionnistes.

Par Alixan Lavorel

« Cela fait dix ans que je vote blanc, car j’estime qu’il faut se déplacer aux urnes, c’est un devoir. Mais la gauche, c’est fini depuis un bon moment ». Directrice et enseignante d’école maternelle, Delphine Romand fait état d’une forme de lassitude quant à l’offre proposée au sein de la politique française. La professeure des écoles, sans se retrouver dans les idées de « la grande gauche », considère pourtant que ses affinités politiques basculaient davantage de ce côté-là de l’échiquier politique par le passé. Toutefois, élection après élection, ni la gauche ni aucun autre parti ou candidat n’a pu la décider : « Je ne me retrouve dans absolument plus aucun discours ou homme politique aujourd’hui », explique Delphine Romand. Et ce n'est pas un cas isolé. Nicolas Dupont, professeur d’histoire-géographie au collège, a suivi le même cheminement idéologique : « Le Parti socialiste est en déliquescence, ce qui fait que beaucoup de mes collègues s’en détournent pour choisir un autre parti, ou ne plus voter du tout », explique-t-il. Si l’un comme l’autre reconnaissent avoir – ou avoir eu - des affinités avec les courants politiques de gauche, les deux s’accordent également à dire qu’ils n’iront probablement pas voter en avril prochain pour l’un des candidats en lice.

Ces deux exemples illustrent le désamour croissant entre les enseignants et le Parti Socialiste, qui trouvait traditionnellement un « réservoir » de voix presque naturel au sein de l'Éducation Nationale depuis l'avènement de la cinquième République. Le divorce est-il consommé ? Selon le chercheur Luc Rouban (1), la réponse est en fait plus mitigée : « Le centre de gravité du vote des enseignants est plus à gauche que la moyenne des Français ; 41% d’entre eux déclarent voter à gauche contre 26% de l'électorat global, selon le baromètre de la confiance en politique de janvier 2022 ».

« Glissement à droite »

Toutefois, année après année, le vote en faveur de la gauche s’effrite parmi le corps enseignant. « On assiste à un glissement à droite d’une bonne partie des électorats, et les enseignants n’échappent pas à la règle. L’idée selon laquelle, comme dans les années 1980, les enseignants votent massivement à gauche est aujourd’hui fausse. On arrivait facilement à des ordres de grandeur autour de 60-70% il y a quarante ans, nous en sommes très loin en 2022 ! », explique Luc Rouban. Une donnée permet d’expliquer en particulier ce réel changement en quelques décennies : 37% des enseignants déclarent voter aujourd’hui à droite, et « l'écart entre droite et gauche n’a jamais été aussi faible au moment d’une élection présidentielle », note le chercheur. Au sein même de la profession, et en fonction de l’établissement où travaille le professeur, les choix électoraux évoluent là aussi de façon très nette : « Plus vous « montez en grade » dans le monde enseignant et plus l’on retrouve des votes centristes ou de droite. Les instituteurs et professeurs des écoles sont beaucoup plus marqués à gauche que leurs collègues du second degré – collège et lycée, ndlr. Beaucoup sont centristes, voire de droite dans les universités ».

Mais alors, quelles sont les raisons de ce détournement progressif - et massif - du vote des enseignants en direction d’autres formations politiques que la gauche ? « Tout comme dans le reste de la population, on assiste à une forme de durcissement des questions culturelles et sociétales, notamment en ce qui concerne l’immigration. 47% des enseignants considèrent par exemple qu’il y a trop d’immigrés en France », analyse Luc Rouban : « On constate une poussée des idées « marquées à droite » dans les domaines de la justice ou de l’immigration. Et n’oublions pas l’assassinat de Samuel Paty, qui a durci et crispé certaines positions liées à l’islam et la laïcité ». Toutefois, les enseignants restent davantage « ouverts » et tolérants sur les questions d’identité sexuelle ou de « liberté » en général. La société française évolue, ses enfants aussi. Les enseignants, qui sont en contact quotidiennement avec la jeunesse de notre pays, ont constaté ces changements de comportement : « Travailler au quotidien dans des classes de 28 enfants qui n’ont plus aucun cadre à la maison, c’est assez nouveau et surprenant. C’est à nous, les enseignants, de faire le boulot des parents », se désole Delphine Romand.

Quel candidat pour 2022 ?

À moins de 70 jours avant le premier tour de la présidentielle, l’heure est au choix pour les quelque 860.000 enseignants de France. En 2017, les trois candidats qui les avaient le plus convaincus étaient Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon. Qu’en est-il aujourd’hui ? « Macron représentait un groupe d’idées républicaines qui s’opposaient au Front national il y a cinq ans, et qui a séduit les profs. Il sortait des partis classiques et était un homme nouveau. Beaucoup en sont probablement revenus aujourd’hui », estime le professeur d’histoire-géographie Nicolas Dupont. Pour le président sortant, sa base électorale reste pourtant forte : 23% des professeurs déclarent qu’ils pourraient voter pour lui au premier tour, selon une enquête électorale Cevipof menée par Luc Rouban (2). Emmanuel Macron fait la course en tête dans les intentions de votes des enseignants, loin devant Yannick Jadot et Valérie Pécresse (12,1%). D’ailleurs, 69% des enseignants ayant voté pour le président de la République en 2017 se disent prêts à le faire de nouveau en avril prochain, confirme le chercheur. Ce n'est plus le cas pour Jean-Luc Mélenchon : seule la moitié de ses anciens électeurs se laisserait tenter à nouveau par le leader de la France Insoumise cette année, le plaçant en cinquième position des intentions de vote des profs avec 10,9%. Ce n'est pas non plus le cas pour la candidate officielle du Parti Socialiste (en tout cas à cette heure !), Anne Hidalgo, créditée de 8% du vote enseignant. La maire de Paris arriverait à peine à convaincre un tiers (29%) des anciens enseignants socialistes ayant soutenu Benoît Hamon en 2017, selon le baromètre de la confiance en politique de janvier 2022. Ces derniers se détourneraient massivement vers l’écologiste Yannick Jadot (40%), et - dans une moindre mesure - vers Emmanuel Macron (9%) et Jean-Luc Mélenchon (6%). Seule exception : « La vraie percée de Christiane Taubira chez les enseignants », révèle Luc Rouban. La nouvelle candidate de la gauche à l’élection présidentielle fait une arrivée fulgurante dans les choix des enseignants, puisque 11,7% se disent prêts à voter pour elle en avril prochain. Elle ferait donc mieux que tous ses opposants de gauche à l’exception, pour l’instant, de l’écologiste Yannick Jadot qui la dépasse d’une courte tête (12,1%).

Bien loin d’un simple candidat en tête d’une affiche, nombre d’enseignants recherchent avant tout des idées fortes pour améliorer l’éducation : « La seule chose qui me ferait choisir de nouveau un candidat lors des élections serait un véritable changement de fond dans l’Éducation Nationale, dans l’intérêt de l’enfant », explique Delphine Romand ; « parce que je considère qu'il faut remettre les jeunes au centre du système éducatif français ».

Le constat est donc clair : le vote enseignant à gauche ne fait plus du tout l’unanimité, comme cela a été le cas par le passé. Les professeurs, comme l’ensemble des Français, ne représentent plus un bloc uni de votants à séduire… Et il faudra même les motiver pour les convaincre de se déplacer en masse aux urnes les 10 et 24 avril prochains.

(1) Directeur de recherches au CNRS et chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF)

(2) Luc Rouban, Enquête électorale Cevipof, Fondation Jean Jaurès, Le Monde, Ipsos, vague 4, janvier 2022

02/02/2022 - Toute reproduction interdite


Une femme passe devant une affiche de campagne en faveur d'Anne Hidalgo à Reze près de Nantes, le 1er février 2022.
© Stephane Mahe /Reuters
De Alixan Lavorel