Culture | 11 février 2021

Pour l’amour de l’art

De Stéphanie Cabanne
6 min

La culture est à l’arrêt depuis plus de cent jours et les musées appellent à vain à la réouverture de leurs portes. La crise que nous traversons aurait pu être l’occasion d’un « hiver culturel et apprenant ». À défaut, dans le silence assourdissant du pouvoir et en attendant de retrouver le contact direct avec les œuvres d’art, il faut peut-être prendre le temps de lire - ou de relire - Pline l’Ancien, Plutarque et Vasari. Ces auteurs du passé nous racontent comment, en d’autres temps, les grands souverains ont su parfois faire taire les armes, oublier la politique ou abolir les distinctions de classe, par amour de l’art.

           Par Stéphanie Cabanne.

 

L’art face à la barbarie

Les crises qui ont marqué l’histoire ont rarement laissé l’art de côté. Il en va parfois du paradoxe poussé à l’extrême : lorsque le sanguinaire Tamerlan - resté célèbre pour avoir érigé des minarets de crânes de ses victimes -  déferlait avec ses troupes sur le Moyen-Orient, il prenait soin d’accorder la vie sauve aux philosophes et aux artistes. Il les emmenait avec lui et les chargeait de construire et d’orner Samarcande, sa nouvelle capitale.

Dès l’Antiquité, les grands auteurs ont rapporté et érigé en exemples des récits de conquêtes interrompues par la découverte d’une œuvre ou d’un artiste. Ces anecdotes répétées de siècle en siècle ont fini par devenir des lieux communs. Au-delà de leur authenticité incertaine, elles ont servi à définir l’artiste idéal et l’homme d’État éclairé, capable de reconnaître le génie.

Plutarque rapporte l’histoire du tableau de Protogénes qui se déroule pendant le siège de Rhodes en 305 av. J.-C. Le général macédonien Démétrios est chargé par Alexandre le Grand d’assouvir l’orgueilleuse cité afin de profiter de sa situation stratégique entre  mer Égée et Méditerranée. Près de 300 navires, 40 000 hommes et d’extraordinaires machines de combat déferlent sur Rhodes,  parée de murailles et qui se défend vaillamment. Le siège dure depuis plus d’un an. Au cours d’une opération terrestre dans les faubourgs de la ville, Démétrios rencontre le célèbre peintre Protogénes. Celui-ci travaille dans son atelier avec la virtuosité et la finesse qui ont fait sa réputation. Démétrios est si impressionné en le rencontrant qu’il renonce à détruire le site et par là même à prendre la ville.

Dix-huit siècles plus tard, en 1527, les lansquenets de Charles Quint entrent dans Rome. Ils mettent la ville à sac et anéantissent les trois-quarts de ses habitants. En neuf mois, rien n’est épargné, pas même la basilique Saint-Pierre dont les Saintes reliques sont outragées et les chapelles transformées en étables. Au milieu de cet indescriptible chaos, les soldats surprennent un jour le peintre Le Parmesan absorbé par son travail. Cet instant suspendu va les arrêter dans leur quête de butin. Non seulement ils y renoncent mais ils décident de veiller à la sécurité de l’artiste.

C’est l’art aussi, qui permet aux grandes cités de renaître de leurs cendres : les Rhodiens commémorent le départ des Macédoniens en édifiant le Colosse de Rhodes - l’une des sept Merveilles du monde - et les papes décident la reconstruction de Rome. Paul III relance le chantier de Saint-Pierre, et Clément VII commande à Michel-Ange le Jugement dernier pour la Chapelle Sixtine.

En 1520, un autre pape, Léon X, pleure la mort du peintre Raphaël, plus affecté manifestement par cette disparition que par l’avènement de la Réforme luthérienne ! Ce pape fut un Médicis il est vrai, fils de Laurent le Magnifique, et fut à l’évidence le plus cultivé et le plus esthète de tous les souverains pontifes. Au divin Raphaël frappé par la mort un Vendredi saint, à l’âge de 37 ans, il accorde des funérailles grandioses et une place au Panthéon.

Admiration et attachement pour les artistes peintres.

De tous les artistes vénérés à travers les âges, le Grec Apelle de Cos est le premier à avoir laissé son nom dans l’histoire. Peintre préféré d’Alexandre le Grand, il était le seul autorisé faire son portrait. Pline l’Ancien raconte qu’en voyant le portrait qu’Apelle avait peint de sa compagne Campaspe, il comprit que le peintre en était tombé amoureux et au lieu de se fâcher, il la lui offrit.

D’Apelle, beaucoup ont retenu sa familiarité envers l’empereur Alexandre. Ce dernier l’admirait tant qu’il acceptait d’entendre certaines vérités de sa bouche : l’artiste osa lui dire qu’il parlait d’art à tort et à travers au point de provoquer les rires des assistants de son atelier !

La même admiration teintée d’attachement unit François Ier à Leonard de Vinci, qu’il traite comme un prince, ou Charles Quint à Titien. Le maître du Saint-Empire n’autorise personne d’autre à le représenter et se serait baissé, dit-on, pour ramasser son pinceau. Après l’avoir fait comte Palatin et chevalier de Sperone, il emporte ses toiles avec lui dans sa retraite, après son abdication.

De siècle en siècle, les choses se rejouent : le ministre-cardinal Richelieu voue une admiration sans borne à Philippe de Champaigne, seul autorisé à le peindre. Onze portraits sortent de son atelier, élaborés de concert par l’homme d’État et l’artiste, qu’unissent confiance et respect.

Et lorsque Marie-Antoinette pose pour Élisabeth Vigée Le Brun, elle reconnaît en elle une alliée de son âge, qui partage avec elle la jeunesse et la grâce, capable de peindre avec naturel la jeune femme autant que la souveraine. Lorsque la jeune artiste enceinte laisse tomber un pinceau sur le sol, la reine se baisse pour le ramasser...

Dans nos modernes républiques, les subventions publiques et le mécénat d’entreprise se sont substitués aux mécènes d’hier. Les grandes collections sont pour partie exposées dans les musées. Moins incarnées, ces institutions expriment dans le monde d’aujourd’hui la résistance à l’obscurantisme et la possibilité d’ouverture à l’émotion et à la beauté. Espérons que dans la période difficile que nous traversons, ils puissent prochainement remplir leur mission.

11/02/2021 - Toute reproduction interdite


Le Jugement Dernier par Michel-Ange
DR/Wikimedia Commons
De Stéphanie Cabanne

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