Le 21 février dernier, à l’Assemblée nationale, Alain Juillet, ex haut responsable à l’intelligence économique du gouvernement (2003-2009), déclare aux députés qui enquêtent sur la vente de la branche énergie de la société française Alstom au géant américain General Electric (GE) : « Cette vente a transféré aux Etats-Unis la production des turbines indispensables aux navires français à propulsion nucléaire, clé de voûte de la dissuasion. C’est une perte de souveraineté absolue ». En réalité, le problème soulevé par l’expert est bien antérieur au dépeçage du fleuron industriel tricolore.

Le fournisseur des turbines du porte-avions nucléaire français n’est pas Alstom mais Thermodyn. Cette société basée au Creusot, en Saône et Loire, a été acquise en 2000 par… GE auprès de Framatome, le spécialiste de la conception des réacteurs nucléaires, né en 1958 d’une joint-venture franco-américaine. Dans les milieux autorisés, on fait valoir que les bureaux d’étude et la propriété intellectuelle de Thermodyn sont français.

Marque de confiance, la Direction générale de l’Armement (DGA) a récemment débloqué des crédits pour permettre aux ingénieurs maison de travailler sur les turbines des sous-marins nucléaires lanceurs d’engin (SNLE) de troisième génération, qui remplaceront les bâtiments en service de la classe Le Triomphant à horizon 2030.

Par ailleurs, la dépendance est totale pour certains des équipements spécifiques du Charles de Gaulle : ses systèmes de catapultes et de brins d’arrêt, ainsi que l’avion de guet aérien E-2C Hawkeye, qui sont directement importés des Etats-Unis. Les risques existent et sont assumés. A la suite du refus de la France en 2003 d’emboiter le pas à son grand allié en Irak, l’état-major des armées a reçu des menaces à peine voilées de chantage aux pièces détachées de la part de ses homologues américains. Cet « avertissement sans frais » s’est réglé à l’amiable, sans conséquences opérationnelles.

Jusqu’à présent, la France a néanmoins réussi à préserver le cœur de sa souveraineté industrielle : son savoir-faire en architecture navale et ses chantiers dimensionnés à la taille du porte-avions, ce « produit » constitué de 2 000 locaux et 2 millions de pièces, parmi les plus complexes existant tant au niveau physique que fonctionnel. In extremis, la loi de programmation militaire 2019-2025, en passe d’être adoptée par le Parlement, a sauvé ce précieux capital en budgétant « les quelques centaines de millions d’euros » nécessaires au lancement dans les temps des études de son remplaçant. Une bouffée d’oxygène pour Naval Group et sa trentaine de partenaires industriels du premier cercle, menacés de chômage technique après l’achèvement du chantier de la refonte à mi- vie du Charles, à l’automne.

Avant la fin de l’année, la centaine de spécialistes de l’ex DCNS, dont les six derniers experts français des catapultes, s’attaqueront à ce nouveau défi. Ils se donnent deux à trois ans pour passer en revue les grandes options techniques (propulsion nucléaire ou conventionnelle, catapultes à vapeur ou électro-magnétiques) et étudier l’intégration des principales innovations : les drones de combat (de type Neuron) et de surveillance, et la cyber protection. Les Britanniques savent ce qu’il en coûte de sacrifier sur l’autel budgétaire les compétences socle en matière navale. Au début des années 2000, incapables de terminer leur premier sous-marin d’attaque (SNA) du programme Astute, ils se tournent vers les Américains qui leur envoient une centaine d’experts, dont un patron du programme. Alors que le dernier de la série n’entrera en service qu’en 2024, ils viennent de voter les crédits pour alimenter les bureaux d’études chargés de réfléchir à leurs successeurs.

12/06/2018 - Toute reproduction interdite.


Un technicien travaille sous la coque du porte-avions nucléaire français "Charles De Gaulle" qui est en cale sèche pour maintenance et réparation pendant dix-huit mois à la base navale de Toulon, France, 17 février 2017.
De Meriadec Raffray

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