Economie | 4 mai 2020

Port de Marseille Fos: "une mobilisation exemplaire"

De Peggy Porquet
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Philippe Zichert est Directeur Administratif et Financier de Ceresine, une PMI marseillaise du secteur chimique. Professeur de finance de marchés à Paris V, élu à la Chambre de commerce et d´Industrie d’Aix-Marseille-Provence, il préside depuis 2019 l’association Via Marseille-Fos, qui promeut la place maritime. En première ligne dans la gestion logistique du coronavirus, il témoigne des conséquences de la crise sur les échanges maritimes internationaux.

                                                                  Entretien conduit par Peggy Porquet

 

GGN : En quoi Marseille-Fos est-il un port majeur dans la compétition internationale ? Quelles sont ses atouts et ses principales activités ?

Philippe Zichert : En termes de volume global transporté, Marseille-Fos est le premier port de France, le second de Méditerranée après Algesiras et il occupe la sixième position au niveau Européen. Nous sommes donc un acteur majeur du commerce international. En accueillant plus de 7 000 navires, nous traitons globalement 81 millions de tonnes de marchandises. Le port est le point d’accès stratégique majeur en France et en Europe. N’oublions pas que 72% des importations et des exportations Françaises passent par le maritime. Avec notre géographie naturelle, dans le delta du Rhône, face à l’Afrique, nous sommes un accès privilégié pour remonter sur le nord de l’Europe, depuis le canal de Suez, ou via le détroit de Gibraltar.

Multimodal, nous disposons des infrastructures qui accueillent les activités maritimes, logistiques et industrielles. Nous traitons un panel d’activités important allant de l’import à l’export de marchandises de tout type (hydrocarbures, conteneurs, minerais, produits alimentaires, …). Le Port dispose de plateformes logistiques d’envergure accueillant des acteurs internationaux qui alimentent les marchés français et européens. Les activités industrielles telles que le raffinage, la sidérurgie, ou encore l’industrie chimique et la réparation navale constituent aussi l’écosystème territorial. Le port de Marseille Fos est également une plateforme internationale majeure pour les activités de transport de personnes, croisières et ferries avec 1,85 million de passagers accueillis et 497 escales en 2019.

GGN : A quel point l’activité portuaire de Marseille – Fos a-t-elle été impactée par la crise actuelle ?

Philippe Zichert : Nous sommes dans une crise pandémique mondiale, qui inclut la crise économique la plus sévère que nous ayons connue. En terme macro-économique, on appelle cela « un Cygne noir »*. D’après la première estimation de l’INSEE, le PIB français s’est contracté de 5,8% au premier trimestre 2020. Sachant que n’avons été confinés qu’à partir de mi-Mars, cette baisse nous prépare à l’ampleur du choc récessif.Le port de Marseille-Fos, comme tous les ports majeurs, est évidemment touché par la réduction des flux commerciaux. Rappelons que 4 milliards de gens sont confinés dans le monde.Toutefois les activités se poursuivent et Marseille Fos continue de jouer son rôle de maillon indispensable dans la chaine logistique française et européenne. Durant la période de confinement, avec plus de la moitié de ses salaries en activité, le port a ainsi accueilli en moyenne 18 navires par jour contre 25 en temps normal.

GGN : Le port est-il pleinement opérationnel ? Certaines activités ont-elles été temporairement réduites ?

Philippe Zichert : Le port de Marseille Fos reste ouvert à tous les navires de marchandises. Je tiens d’ailleurs à saluer la mobilisation exemplaire ainsi que la cohésion de tous les acteurs de la place portuaire, qui ont permis une adaptation rapide aux évolutions constantes de la demande sur cette période. En tenant compte des précautions sanitaires particulières (équipements de protection, gestes barrières, distanciation) toutes les équipes font un travail formidable pour servir clients et partenaires et maintenir l’activité essentielle du port de Marseille Fos. Le port répond ainsi aux besoins européens et méditerranéens en matière d’approvisionnement et fait quotidiennement la preuve constante de son agilité, de sa capacité d’adaptation et de sa disponibilité.  Les activités liées aux marchandises (les services aux navires, la manutention, l’industrie et la logistique, la chaîne logistique par rail, par route, le transport fluvial, les services de contrôle de l’Etat sur la marchandise et les navires etc…) restent opérationnelles et ont la capacité de répondre aux demandes des clients tout en s’adaptant à l’évolution de leurs besoins**. Après une période d’arrêt de certaines industries en début de confinement, nous assistons à la reprise progressive ce certaines activités industrielles et des chantiers. Il faut également prendre en compte le temps de redémarrage de l'activité dans les usines chinoises, concomitante avec la baisse de la demande européenne et américaine. Les économies vont bientôt à nouveau consommer, la demande reprendre, et les acteurs portuaires seront prêts.  Nous assistons en outre au redémarrage de certaines activités comme la réparation navale. Concernant les passagers, le trafic est suspendu compte tenu des restrictions gouvernementales. Pour les ferries, la desserte du Maghreb a été interrompue en début de confinement. Quant à la Corse, seul le trafic de remorques est maintenu pour assurer le ravitaillement de l'île. La continuité territoriale pour les passagers est assurée par les liaisons aériennes. Pour les croisières, l'Etat français a pris des mesures de restrictions exceptionnelles pour les croisières et les compagnies ont suspendu leur activité.

GGN : Quelles sont les conséquences de la chute du prix du pétrole sur l’activité des pétroliers et sur le port de Marseille – Fos ?

Philippe Zichert :  La chute du prix du pétrole est due à une baisse de la demande de brut par rapport à l’offre. La conséquence est une baisse de consommation de pétrole brut et de raffinage. Nous assistons toutefois à quelques stockages opportuns pour bénéficier des coûts bas et compenser la mise à l’arrêt de certaines raffineries en France. 3ème port pétrolier au monde, Marseille Fos est en pleine capacité de faire face à cette situation et d’accueillir, dans des conditions de sécurité respectées, les navires pétroliers qui attendent d’être opérés dans le golfe de Fos.

GGN : Quelles sont les solutions proposées par le port pour la protection de l’environnement ?

Philippe Zichert :  Limiter l’impact environnemental des activités humaines et économiques est au cœur des préoccupations de chacun. Pour le transport maritime, les normes internationales de l’Organisation Maritime Internationale et de l’Union Européenne vont dans ce sens, imposant l’utilisation de carburant plus propre (0,5% de teneur en soufre)[1] depuis le 1er janvier 2020. En parallèle, avec les entreprises industrielles, les armateurs et les compagnies maritimes, tout l’écosystème portuaire autour de l’autorité portuaire (Grand Port Maritime de Marseille), de l’Union Maritime et Fluviale (UMF) et de son agence de promotion Via Marseille Fos, s’est engagé en faveur d’une transition énergétique favorable à l’environnement. Le branchement électrique des navires à quai, solution la plus efficace car ne générant aucune pollution, est privilégiée par Marseille Fos. Il est le seul port en Méditerranée et en France à proposer autant de connexions à quai. 20 millions d’€ d’investissements prévus par le port contribueront à ce que 100% des ferries et navires de croisières puissent se brancher à l’horizon 2025, investissement qui va de pair avec une politique volontariste des compagnies concernées et dans le sens du grand plan climat régional et de l’initiative Escales zéro fumée de la Région Sud, auquel s’ajoute l’aide de la Métropole Aix-Marseille Provence Le port est également pionnier au travers de la promotion de l’utilisation du GNL. Il impulse et accompagne la transition énergétique en faveur de ce carburant plus propre dans une coopération exemplaire avec les acteurs industriels comme Elengy et Total, et l’engagement des compagnies maritimes en faveur de ce carburant. Des navires de croisières au GNL escalent déjà à Marseille et dès 2021, le port proposera à ses clients une barge d’avitaillement.

Du fait de sa situation et de son hinterland, le port de Marseille est en capacité d’offrir à ses clients un report modal étendu et alternatif à la route, par le fer ou le fleuve. Avec une croissance de 98% pour le report modal ferroviaire conteneur entre 2014 et 2019 et une part modale de 21% trains et barges confondus (+4 points sur la même période), le port affiche sa volonté de favoriser la multimodalité et le potentiel de développement de cette offre. Au total, ce sont 47 millions d’€ qui auront été investis entre 2008 et 2023 pour des équipements portuaires adaptés à cette ambition. Il faut aussi souligner les investissements en matière d’énergies renouvelables (l’éolien offshore au large de Fos, l’ambition de produire de l’hydrogène vert à partir d’électricité renouvelable produite sur le port) et les investissements réalisés par les entreprises portuaires pour limiter leur impact. Tous ces efforts et investissements pour la réduction considérable de l’impact des activités maritimes sur la qualité de l’air portent leur fruit en matière de diminution des émanations atmosphériques et démontrent d’un engagement précurseur et ambitieux de tout notre écosystème portuaire.

Dans cette crise humaine et économique inédite, la place portuaire de Marseille-Fos témoigne en fait d’un élan de mobilisation et de solidarité sans précédent. Nous ne pouvons que la surmonter. Nous espérons que dans le monde d’après, la filière logistique française sera justement valorisée par le monde politique pour sa stratégie économique et écologique à venir.

 

*Cygne noir : un rôle disproportionné d’événements majeurs rares et extrêmement durs à prédire qui, est hors des attentes normales en finance à l’issue incertaine.

** Malheureusement la chaine logistique est politiquement assez peu mise en avant en France. D’ailleurs Raymond Vidil (Président de Marfret transporteur maritime Marseillais et past-Président de l’UPE13) le définit très bien dans son ouvrage en 2015 :  Quelle place pour les ports français dans les nouvelles liaisons maritimes internationales ?  : « Les infrastructures portuaires constituent donc l’interface physique qui maille l’ensemble de cette chaîne logistique déterminante pour l’économie du pays. Or, il faut malheureusement faire le constat que la chaîne logistique maritime est insuffisamment valorisée dans notre pays. »

 

05/05/2020 - Toute reproduction interdite

 


[1] Depuis 1er janvier 2020, la teneur en soufre des carburants marins a été amenée par l’OMI à 0,5 % contre 3,5% auparavant, ce qui aura un effet considérable sur l'environnement et la santé humaine


Philippe Zichert
DR
De Peggy Porquet

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