Société | 23 juin 2019

Politique nataliste en Hongrie : entre discours conservateur et logique économique

De GlobalGeoNews GGN
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Face aux difficultés démographiques de la Hongrie, le chef de l’Etat Victor Orban a mis en place une importante politique nataliste. Un discours conservateur à mettre en lien avec une logique économique. Explications. Par Marine François

La population hongroise a diminué de 2% entre 2017 et 2018. Son taux de fécondité était de 2.01 en 2018, alors même que son seuil de remplacement - le seuil à dépasser pour garder sa population constante - était de 2.05. Viktor Orban l’a clairement exprimé, sa population ne sera pas compensée par une immigration musulmane : « Nous vivons une époque où, en Europe, il naît de moins en moins d’enfants. Les Occidentaux y répondent par la migration. Mais nous ne voulons pas des chiffres, nous voulons des enfants hongrois. ». Pour Antonela Capelle – Pogacean, chargée de recherche à Science Po sur le nationalisme et les politiques de l'identité en Hongrie et en Roumanie, les mesures natalistes se situent au croisement de deux problématiques : l’une sur l’imaginaire du déclin de la nation hongroise (perte de territoire suite à la Première Guerre mondiale, et le récent passage du pays sous le seuil de 10 millions d’habitants), et l’autre, à caractère économique (avec le manque de main d’œuvre). Les femmes sont ainsi les premières concernées par les politiques natalistes.

Des mesures favorisant les familles nombreuses

Le 10 février 2019, Viktor Orban a annoncé plusieurs mesures natalistes. Celle qui a eu le plus de retentissement médiatique concerne l’exonération d’impôts sur le revenu à vie pour les femmes ayant 4 enfants ou plus. D’autres mesures ont été annoncées : les femmes de moins de 40 ans se mariant pour la première fois auront un prêt à taux bonifié de 10000 forints (31000 euros) pour le démarrage de leur vie de couple. A la naissance du premier enfant, le prêt sera suspendu pour trois ans. Même chose pour un deuxième enfant, et un tiers de la dette sera effacé. Un troisième enfant permettra d’éponger l’ensemble de la dette. Le gouvernement prévoit par ailleurs des aides pour l’achat d’une voiture de sept places pour les familles nombreuses, à hauteur de 7800 euros. Enfin, des prêts immobiliers de 110 300 euros seront accordés aux familles s’engageant à avoir trois enfants. Antonela Capelle – Pogacean nuance l’impact d’une telle politique, car Orban vise une certaine population : les classes moyennes et supérieures : « Si vous êtes pauvres, vous ne payez pas d’impôts . Les classes moyennes ont en général un ou deux enfants maximum. Ce sont ces catégories qui sont surtout visées (…) ». En effet, les familles avec 3 enfants se retrouvent plutôt parmi les classes les plus modestes.

Personne ne sait combien de temps cette mesure durera. Il y a un effet d’annonce. Quoi qu’il en soit, on retrouve bien les deux logiques : « La Hongrie est l’un des constructeurs de voitures allemandes. En offrant des prêts pour l’achat d’un véhicule, on booste l’économie du pays. Rien n’est laissé au hasard. » note Antonela Capelle – Pogacean.

Une certaine image de la femme

Le discours gouvernemental est très genré. Dans les manuels scolaires, la femme est majoritairement représentée au foyer, de même que dans les chansons ou les poèmes enseignés à l’école. Dans un rapport de la Commission Européenne en 2018, à la question « Le rôle principal de la femme est-il de s’occuper de sa maison et de sa famille ? », 78% des Hongrois répondent oui. Cette représentation se ressent aussi en politique, la Hongrie ayant la représentation féminine la plus faible de l’Union Européenne au sein de ses institutions : 10% au Parlement (contre 29.3% en moyenne dans l’UE, et 26% pour la France).

Antonella Capelle – Pogacean nuance encore la rhétorique d’Orban : « Avec la baisse de la population, il y a un manque de main d’œuvre. L’idée n’est pas de retirer les femmes du marché du travail. (…) Le déclin démographique observé dans les années 1960-1970, sur fond de modernisation socialiste, avait déjà nourri un discours valorisant le rôle de la mère et des politiques natalistes allant dans ce sens. Orban réinvestit ce champ discursif. Dans les années 80-90, d’autres représentations de la femme et de la mère ont émergé. Mais aujourd’hui Orban s’approprie celles-ci en accord avec son idéologie nationaliste et conservatrice ». En même temps, les femmes issues des classes moyennes visées par ces mesures travaillent pour la plupart. « Il y a une forme de tension entre des processus sociaux-économiques et le discours conservateur » constate Antonella Capelle – Pogacean.

En parallèle, les associations pour les droits de la femme sont limitées. En 2017, une loi a été adoptée pour obliger les associations recevant plus de 24 000 euros de fonds provenant de l’étranger de se déclarer avec la mention « organisation civile financée par des capitaux étrangers » sur toutes leurs communications. Si la loi vise essentiellement les associations d’aides aux migrants, elle limite aussi celles qui sont dédiées aux droits de la femme, car ces dernières reçoivent la plupart de leur fonds depuis l’étranger. « Les pressions sont d’ordre économique : limiter l’accès aux ressources. Il faudrait que ces associations réussissent davantage à vivre avec des ressources internes ».

Pour Antonella Capelle – Pogacean, il faut tenter de comprendre les dynamiques idéologiques et économiques derrière la rhétorique. Selon elle, le gouvernement s’inscrit dans une forme de « néolibéralisme nationaliste » : une logique économique tournée vers la rentabilité et la compétitivité nationale.

Difficile cependant de savoir si ces politiques natalistes vont avoir l’effet escompté, et si elles seront suffisantes pour permettre à la Hongrie d’enrayer son déclin démographique.

24/06/2019 - Toute reproduction interdite


Nikoletta Futo tient l'un de ses fils triplés dans l'entrée de leur chambre sombre le 7 juillet 2017, après qu'une subvention du gouvernement hongrois ait permis à la famille de six personnes d'acheter une maison dans la périphérie de la ville.
Bernadett Szabo / Reuters
De GlobalGeoNews GGN

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