Société | 14 juillet 2019

Police : les révélations alarmantes d’un ex flic

De Emmanuel Razavi
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Jacques Dos Santos a exercé 33 ans au sein de la Police Nationale. Il est passé par tous les échelons, de gardien de la paix en CRS jusqu'à chef de circonscription de sécurité publique, avec le grade de commandant divisionnaire fonctionnel. Retraité depuis peu, il livre un état des lieux alarmant sur l’état de la police et de la sécurité en France. Entretien Exclusif.

 

L'insécurité a t-elle augmenté en 20 ans ? Peut-on se fier aux statistiques ?

Incontestablement, l'insécurité a augmenté depuis 20 ans, même si elle est contenue tant en zone urbaine que rurale, et même si cela semble moins significatif en zone rurale. Elle est quantifiable et largement mesurée, de l'échelon local à l'échelon national. Le sentiment d'insécurité a lui aussi  augmenté de manière significative. Dans certaines zones du territoire, elle n'est mesurable que par des sondages et des enquêtes de satisfaction. On ne peut cependant se fier aux statistiques, même si elles restent un bon indicateur sur l'état de la délinquance pour une année et permet la comparaison avec les années précédentes. Il faudrait comparer aussi avec les statistiques du ministère de la Justice pour avoir une idée un peu plus précise. Il y a en effet des victimes qui, pour raison personnelle, ne déposent pas plainte, des crimes transformés en délits, des délits en contraventions… Bien qu'on ne puisse plus rédiger une main courante pour des faits pouvant faire l'objet d'une plainte, cette pratique existait toujours lorsque j'ai quitté mes fonctions en 2017. La gendarmerie nationale et la Police municipale ont eux aussi leurs statistiques. Tout le monde bidouille pour ne pas déplaire, à tous les niveaux, et faire carrière.

 

En quoi le métier de policier est-il plus difficile aujourd'hui qu'il y a vingt ans ?

La société et la population ont changé. Si le métier n'a pas changé dans des zones privilégiées, en revanche il est plus difficile à exercer en zone plus sensible, banlieues, grandes métropoles urbaines, petites villes sinistrées par le manque d'emplois, la misère sociale et intellectuelle. Une certaine population est hostile à la Police, et à tout ce qui représente l'Etat, l'autorité. Les policiers, « éboueurs de la société », en font les frais, les blessures en service dues à des agressions ou aux interpellations difficiles étant de plus en plus nombreuses d'une année sur l'autre. De plus, la charge procédurale augmente, la procédure pénale se complexifie, l'informatique alourdit les tâches, les charges indues perdurent avec les gardes statiques d'édifices ou de personnalités, les gardes de détenus à l'hôpital, les procurations de vote en période électorale. Les policiers sont sous pression, cela se ressent dans leur vie de famille.

 

En quoi le communautarisme fracture t-il selon vous la société française ?

Autrefois la République était le creuset commun, et cela dès l'école primaire. Aujourd'hui, la République recule, se couche et cède devant les communautarismes par angélisme démesuré et pour de basses raisons électorales, au risque de dresser les communautés les unes contres les autres, et de susciter un sentiment d'injustice et de rejet « des français de souche », même si cette expression dérange. Toutes les communautés ont apporté à la France par le passé. Mais aujourd'hui nos valeurs semblent bafouées, certains revendiquent même la haine de la France, haut et fort, mais profitent des bienfaits de l'Etat providence et d'un certain laxisme de nos dirigeants. Ils se fichent de nos lois et règlements, et veulent imposer les leurs.

 

Vous dîtes qu'il faut craindre la montée de l'islamisme en France. Pourquoi ?

En 2011, m'a été posée la question suivante à l'oral de recrutement de commissaires de police : « Quel est le danger le plus important qui menace la France aujourd'hui » ? J'avais répondu sans hésitation la montée de l'islamisme. Le jury ne m'avait pas suivi dans cette voie, j'étais certainement politiquement incorrect... L'avenir m'a donné raison avec les attentats terroristes. L'islam radical est incompatible avec la République et doit être combattu, surveillé et encadré. La lecture de l'islam telle qu'elle est faite par les radicaux est incompatible avec la République dès lors qu'il véhicule des actes, ou des propos hostiles à la République. La République ne parvient  plus à fédérer la jeunesse autour de valeurs communes. Les églises sont désertées, mais l'islam arrive à fédérer une partie de notre population d'origine étrangère, et parvient même à convertir des chrétiens et des athées à ses valeurs. La radicalisation est en marche à tous les niveaux, dans le sport, dans les services publics, dans l'entreprise. Elle crée une fracture, des rejets, de la méfiance, des amalgames entre musulmans et islamistes. On ne peut mélanger la religion, qui relève de l'intimité de chacun avec la politique. Nous sommes un pays laïc. L'islam moderne doit être adapté à la République, encadré et contrôlé...Comme les autres religions, d'ailleurs ! Il est urgent que les représentants de la communauté musulmane française s'expriment et lutte contre les amalgames. Leur silence est pesant, et source d'inquiétude.

 

Pourquoi l'institution politique n'apporte aucune réponse concrète pour limiter le communautarisme ?

L'institution politique est débordée, lâche même. Elle ne semble pas avoir de vision à long terme, par souci de réélection, maintien des acquis, angélisme, sentiment qu’il est déjà trop tard, et que ce qui arrivera est inéluctable, au risque de dresser les gens les uns contre les autres. Dès que l’on commence à parler de ce sujet, on est taxé d'extrémiste de droite, alors on lui laisse l'expression sur ce sujet sensible. L'éducation reste en fait le moyen le plus efficace de lutter contre le communautarisme, mais trop peu de moyens sont investis. La République est devenue un navire sans Capitaine, et on a le sentiment qu'elle fait ce qu'elle peut, très timidement. On crée des structures, des observatoires, des guides, mais concrètement, je n'ai pas l'impression qu'au delà des bonnes paroles, il y ait une véritable intention, un plan d'action.

                              

Est-il vrai que les policiers sont fatigués et ne se sentent pas soutenus par leur hiérarchie ?

Depuis les attentats de novembre 2015, les missions se sont enchaînées et ajoutées. A la délinquance générale s'est rajoutée la prévention du terrorisme, avec les surveillances d'édifices, de lieux publics, de grands événements avec une densité importante de population, des établissements scolaires, des lieux de culte. Le nombre d'heures supplémentaires a explosé, les rappels de service, les congés différés sont nombreux, les policiers ne peuvent plus récupérer. Le manque de soutien de la hiérarchie est un problème récurrent. Je l'ai toujours connu durant mes 33 ans de service, à tous les niveaux. Les policiers ne se sentent pas soutenus par leur hiérarchie directe et par leur ministre, à part sous Gaston Deferre pour la gauche, et Charles Pasqua pour la droite. La gestion des ressources humaines est une catastrophe ainsi que le management au quotidien. Je ris lorsque je lis qu'il faut maintenant favoriser les barbecues et les pots pour recréer du lien, alors qu'il m'a souvent été reproché d'être trop proche de mes fonctionnaires. Il m'a même été reproché par un directeur départemental de parler de « collègues » alors que le Directeur Général de la Police Nationale utilisait ce vocable. La hiérarchie soutient son fonctionnaire tant qu'il ne se passe rien...

                                     

Les jeunes policiers sont ils préparés à un terrain en pleine mutation ?

La formation dispensée dans les écoles de Police est d'une grande qualité, tant pour les gardiens de la paix, que pour les officiers et les commissaires de police. En revanche, le jeune issu de province ou de quartier favorisé qui est affecté en zone difficile va vivre un choc culturel intense, car il n'est pas préparé à plonger dans la misère sociale et intellectuelle, il n'est pas préparé à subir l'hostilité de certaines populations. Comme pour l'Education Nationale, les jeunes fonctionnaires sont souvent affectés en premier poste sur des zones difficiles, déficitaires en personnel à cause du turn over et des mutations. Le métier étant devenu plus difficile et plus dangereux, le niveau de recrutement baisse.

 

Quel est le salaire moyen d'un gardien de la paix débutant ?

Entre 1700 et 2000 euros, indemnité de sujétion spéciale - prime de risque - comprise. C'est peu pour un niveau baccalauréat et les risques encourus. Il faut vraiment être motivé. Cela ne permet pas de se loger décemment dans les grandes métropoles, et induit un éloignement domicile travail, des frais supplémentaires, de la fatigue et un turn over dans les postes.

 

Pourquoi y-a-t-il autant de suicides dans la Police ?

Les suicides sont la conjonction d'un mal être familial ou personnel, et d’un mal être professionnel. Nous sommes une profession où l’on divorce plus que la moyenne, où l’on peut tomber facilement dans une addiction. Se rajoutent à cela les problèmes financiers, une impression de solitude, de ne pas être compris par la hiérarchie et, pire, de supporter la pression hiérarchique, la politique du chiffre et des résultats qui, pourtant, a officiellement disparu. Tout cela s'est accentué depuis les années Sarkozy, les Préfets présentent leurs résultats, les chefs de services les leurs. La pression redescend jusqu'au policier de terrain. Les suicides se voient aujourd'hui à tous les grades, jusqu'au plus hauts. Et le facteur aggravant et facilitant le passage à l'acte, c'est le port de l'arme de service, en tous temps et tous lieux, étendu depuis les attentats. Une écrasante majorité de policiers se suicident en effet avec leur arme de service. Le policier déterminé à se suicider le fait sans prévenir, il n'y a pas de suicide « appel au secours », il le fait et se rate rarement.

 

Comment voyez vous l'avenir de la sécurité en France ?

L'Etat ne se donnant plus les moyens d'action qui seraient nécessaires, tant sur le plan humain que matériel, la sécurité privée et les polices municipales vont tirer leur épingle du jeu, mais tout cela aura un coût et de nouvelles inégalités verront le jour sur notre territoire. La gendarmerie nationale, vieille institution, semble s'être adaptée sur tous les plans, et elle sait communiquer. La Police Nationale ne communique que très peu, laissant la parole à des syndicalistes, protégés de leur obligation de réserve. J'ai toujours envié l'unité de commandement chez les gendarmes. Il y a trop de chefs dans la Police, trop de lourdeur administrative !

 

15/07/2019 - Toute reproduction interdite


Jacques Dos Santos
DR
De Emmanuel Razavi

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