Les plaies tardent à se refermer au sein de la police, victime de « l’effet Gilets jaunes ». Pourtant, l’institution n’a jamais été autant sollicitée : terrorisme, trafic de drogue, atteinte aux personnes… de Paris à Cavaillon nos flics sont « sur le fil du rasoir ».

Enquête de Jean-Michel Verne

Le claquement des décharges de calibre 44 et de calibre 12 a résonné fort dans la cour de la cité Jean Jaurès, au cœur de ce 14ème arrondissement de Marseille désormais maudit. Un mort, deux blessés graves en cette nuit du 22 au 23 septembre. Ils sont jeunes de 24 à 26 ans, certains d’entre eux connus. Courte vie maussade pour l’un d’entre eux ; survie peut-être pour le second touché à la gorge. On aurait, dit-on, sauvé le troisième. Les cités marseillaises ont peur et la police débarque : gyrophares, constatations, périmètre de sécurité. La police, c’est bien souvent la seule trace de République dans ces clusters de violence où règne la loi du plus fort pour s’accaparer l’argent de la came.

Une nuit comme tant d’autres pour les fonctionnaires de permanence. Être flic à Marseille ressemble à cela, des cités tristes et grises dans lesquelles on ne pénètre qu’harnachés comme des commandos des forces spéciales confrontés à une violence systémique qui relève souvent du combat ultime. Et ce combat-là, féroce, n’est pas toujours gagné par les « gentils », comme en témoigne l’incroyable agression des hommes de la Brigade Spécialisée de Terrain (BST) voici quelques jours, dans l’enceinte d’une cité des quartiers nord. Alors qu’ils venaient de menotter un dealer, les hommes de la BST sont attaqués par ses comparses qui parviennent à le libérer…

Un ancien de la célèbre BAC Nord réagit. Habitué à la castagne, ce policier de terrain se souvient d’un incident similaire survenu en 2012 au cœur de la cité Bassens : « Nous étions parvenus à garder nos trois prisonniers malgré les coups qui pleuvaient. Nous étions parfaitement entraînés pour cela. Ce n’est pas forcément le cas aujourd’hui. Je rappelle qu’à l’époque, la BAC Nord - alors que « l’affaire » éclatait - était considérée comme la meilleure BAC de France. Et ce n’est pas moi qui le disais, mais Manuel Valls en personne, alors que dans le même temps, il cherchait à démanteler l’unité pour des soupçons de corruption, pour la plupart totalement infondés. »

Le quasi-naufrage judiciaire du dossier de la Bac Nord semble donner raison à notre témoin qui connaît chaque rue, chaque cité, chaque immeuble où il a souvent joué du poing pour que force reste à la loi.

Nous voilà bien loin de l’image fugace de la police de proximité patrouillant à pied dans les ruelles de la cité phocéenne. Au fait, c’était quand « la police d’avant » ? On ne sait plus.

Si Marseille attire les sunlights ces derniers temps, le problème ne se limite pas à celle que l’on appelait au XVIIème siècle « la ville sans nom », sauvage et indomptable. « En matière de délinquance, il n’y a pas de grande différence entre Marseille, Cavaillon ou Carcassonne. Le curseur est simplement quantitatif » explique le délégué zone sud du syndicat SGP Police Bruno Bartocetti. Il renchérit : « Nous avons des règlements de comptes à Sète, qui était pourtant une ville tranquille. Partout les effectifs sont sous pression ». Et le responsable d’évoquer le cas très significatif de la cité Ayme de Cavaillon, dans le Vaucluse. Cet îlot de violence extrême a nécessité l’envoi sur place d’une compagnie de CRS sur fond de trafic de drogue et de règlement de comptes qui ne sont pas sans rapport avec la guerre qui touche Marseille.

« Avec les Gilets jaunes, nous avons perdu la bataille de la communication »

Dans ce contexte, comment comprendre ce désamour policier qui frappe toute une partie de la population ? « Ce revirement médiatique, quatre ou cinq ans après Charlie et le ciment d’unité nationale qui s’en est suivi, est surprenant. Les Gilets jaunes qui ont pointé du doigt la Police y sont pour beaucoup. Nous ne sommes pas en conflit avec la population, mais avec une partie de celle-ci. Disons-le, la grande majorité des citoyens conserve une grande confiance en sa police » constate Bruno Bartocetti.

Ce point de vue est partagé par le secrétaire général du syndicat Unite SGP-Police Grégory Joron qui élargit encore le spectre après avoir pris note des annonces d’Emmanuel Macron, qu’il salue évidemment. Il connaît bien les problématiques de maintien de l’ordre : « Il y a une énorme différence entre Marseille, Lyon et Paris. Cette variable, c’est la confrontation quasi systématique à une violence urbaine sur Lyon et Paris, absente de la cité phocéenne. » Le responsable détaille : « Au nord, nous sommes sans cesse sur le fil du rasoir. Ce que l’on entend, ce sont les minorités hurlantes. Il demeure très compliqué de ré-occuper la voie publique. Imaginons que nous laissions durant deux heures deux policiers en tenue légère au cœur de Vaulx-en-Velin ou à Trappes, qu’allons-nous retrouver six heures plus tard ? Évoluer dans ces secteurs implique obligatoirement du matériel lourd et l’emploi d’une technique de guerre. »

Quant à l’image de la police, il est clair pour Gregory Joron « que l’on a rendu la police antipathique. Avec l’affaire des Gilets jaunes, nous avons perdu la bataille de la communication. Il fallait exposer davantage aux médias les exactions à l’origine de nos interventions. La police a été ciblée depuis cette période pourtant éprouvante. Pendant huit mois, tous les samedis, des gens descendaient dans la rue. Au total, plusieurs millions de personnes ont défilé sur toute la durée des manifestations et la seule chose que l’on retient, c’est une police violente ». Le syndicaliste déplore enfin que « l’image de la police évolue de façon négative auprès d’une fraction de la population qui estimait, à l’origine, qu’elle ne faisait pas confiance à l’institution. Aujourd’hui, cette même frange estime dans les sondages que la police est dangereuse ».

Les coupables sont montrés du doigt : les mouvements Woke, féministes, indigénistes et autres LGBT, qui occupent habilement la sphère médiatique et tapent sur la police en surfant sur la vague « anti-flic » venue d’Outre-Atlantique.

27/09/2021 - Toute reproduction interdite


La police évacue un policier blessé lors d'une manifestation contre la proposition de loi sur le travail à Paris, le 28 avril 2016.
©Charles Platiau/Reuters
De Jean-Michel Verne