Ils sont sous stress quasi-permanent, se sentent isolés et déconsidérés face à une administration devenue orwellienne. Selon une étude récente, un petit patron se suiciderait tous les deux jours en France. Avant d’en arriver là, il y a tout un processus de déconstruction que l’on peut dépister pour empêcher le pire. Explications avec Laure Chanselme, Psychologue du travail au sein de l’Observatoire Amarok, une association spécialisée dans les recherches sur la santé physique et mentale des travailleurs non salariés. Par Emmanuel Razavi 

Quelles sont les principales pathologies physiques et psychiques dont souffrent les patrons ?

Les questionnaires que l’Observatoire Amarok propose aux travailleurs indépendants ne sont pas des questionnaires médicaux, et c’est pour cette raison que nous ne pouvons pas tirer de conclusions sur les pathologies dont souffrent les patrons. Cependant nous pouvons affirmer que les travailleurs non-salariés peuvent connaître les mêmes types de problématiques physiques ou psychiques liées au travail que les autres travailleurs. Mais sans aller jusqu’à parler de pathologies, on peut déjà citer tous un tas de signes physiques, émotionnels et psychiques parfois fréquent chez les entrepreneurs et qui peuvent être annonciateurs d’éventuelles pathologies s’ils ne sont pas pris au sérieux. A commencer par le stress qui est très fréquent chez les indépendants et qui peut se caractériser notamment par des troubles cardio-vasculaires, des tensions musculaires, des maux de dos, des difficultés à gérer ses émotions, des problèmes de mémorisation, des addictions, etc. Et ce stress, s’il devient chronique, peut entraîner différentes pathologies, mais également ce fameux burnout (syndrome d’épuisement professionnel), qui rappelons-le n’est toujours pas considéré comme une maladie/pathologie. On peut également retrouver des troubles musculo-squelettiques (TMS), mais qui sont plus fréquents dans certains secteurs et métiers que dans d’autres (ex : coiffeurs, plombiers, maçons, etc.).

Sait-on combien de patrons souffrent du burnout ? Pourquoi cette question reste-t-elle taboue ?

Une étude représentative menée par BPI France en 2016 auprès de plusieurs milliers de travailleurs non-salariés français (TPE, PME et ETI), a montré que 15% des entrepreneurs sont en risque d’épuisement professionnel. Par ailleurs, les résultats des différentes études menées par l’Observatoire Amarok ont montré que certains secteurs d’activités sont plus à risque que d’autres, comme par exemple le BTP ou l’agriculture. Cette question est tabou car c’est un aveu de faiblesse. Or, les entrepreneurs se voient comme des leaders, des battants, des gagnants et parfois aussi comme des super-héros, il n’y donc pas de place pour exprimer une quelconque faiblesse. De plus, ils ont souvent « la tête dans le guidon » et ne prêtent pas attention aux signaux d’alerte que leur corps peut leur envoyer. Ils font parfois également la sourde oreille aux messages d’alerte que peut exprimer leur entourage (famille, amis, salariés). Et enfin, les médias et spécialistes du sujets qui traitent de cette question du burnout mentionnent des facteurs de risques propres au salariat (conflits avec la hiérarchie, pression hiérarchique, demandes contradictoires, objectifs fixés inatteignables, conflits dans les équipes, harcèlement de la part d’un supérieur, droit à la déconnexion non respectée, etc.), ce qui ne permet pas aux travailleurs non-salariés de se sentir concernés par ce risque de santé. Or, les études nous montrent bien que les entrepreneurs sont une population à risque tout autant que les salariés. Cependant, les facteurs de risques sont différents et les conseils que l’on va leur donner le sont aussi. Pour prévenir ce risque d’épuisement professionnel chez les travailleurs non-salariés, l’Observatoire Amarok a d’ailleurs mis en place un N° Vert qui permet aux entrepreneurs qui appellent d’être mis en contact avec une psychologue du travail spécialisée sur cette question du burnout patronal. Cet entretien leur permet d’obtenir une écoute bienveillante, d’avoir des éclairages sur leur situation parfois très complexe, d’obtenir des conseils adaptés et surtout des solutions pratiques et spécifiques selon leur situation. A ce jour, l’Observatoire Amarok a déjà aidé plus d’une centaine de chefs d’entreprises en difficultés.

Beaucoup de patrons que nous avons rencontrés pour notre enquête disent se sentir persécutés par les administrations. Cela correspond –il à une réalité ? Pourquoi les administrations sont-elles si peu attentives au stress du patron ?

La société dans laquelle nous vivons aujourd’hui est une société de plus en plus bureaucratique, avec de plus en plus d’administratif, de process, de règles, de lois et de sanctions. Or, les entrepreneurs ont parfois beaucoup de mal à s’adapter à ces modes de fonctionnement très cadrés, et cela peut alors s’avérer très pesant pour eux. Ils ne sont pas toujours au courant de tout, et contrairement aux grandes entreprises, ils n’ont pas de services spécialisés et dédiés à toutes ces questions administratives, juridiques ou liées aux RH, et qui peuvent gérer tout ça à leur place. Ils se retrouvent donc avec une pression administrative et souvent un manque de connaissance de ce qui a pu être changé ou modifié au niveau législatif. Et cela les expose à des sanctions qui peuvent être lourdes sur un plan financier, humain et/ou psychologique. De plus, les TPE/PME n’ont pas les mêmes moyens financiers que les grands groupes, et la moindre faute ou erreur peut leur coûter très cher et mettre en péril l’entreprise. C’est une réalité, puisque beaucoup d’entrepreneurs se plaignent de cette lourdeur administrative et du fait que ces administrations très bureaucratiques ne prêtent pas attention à eux, ni à leurs difficultés. Et il faut bien reconnaître que l’administration n’a pas forcément une image très « humaine ». Certains ont le sentiment de ne travailler que pour payer toujours plus de taxes, avec cette peur bien présente de ne pas réussir à payer en cas de difficultés, et d’être ensuite poursuivis par les services de recouvrement de ces administrations. En effet, les administrations ne savent pas forcément ce qu’est la réalité d’un patron de TPE ou de PME, ce qui peut expliquer qu’elles n’aient pas toujours conscience du quotidien d’un entrepreneur, et de l’impact de cette pression administrative qui pèsent sur eux. Dans leur « esprit », une TPE/PME c’est une grande entreprise divisée par mille, et que l’on gère de la même manière. Or, le fonctionnement d’une petite entreprise est totalement différent de celui d’une grande entreprise, et on ne peut pas les mettre dans le même panier. Mais les choses commencent à bouger et certaines administrations mettent en place des dispositifs pour aider les entrepreneurs en difficultés, et être ainsi dans une démarche plus préventive et humaine.

Quel type de structure existe-t-il pour aider les patrons à prendre en charge leur stress ?

Le problème avec les entrepreneurs, c’est qu’ils sont dans un réel déni concernant leur santé physique et mentale. Nous entendons régulièrement des phrases du type « je n’ai pas le temps d’être malade » ou « je n’ai pas le droit d’être malade ». Beaucoup de petits patrons ne sont pas à l’écoute de leur corps et font passer les besoins de l’entreprise avant les leurs. Or, nous ne le répèterons jamais assez, mais « le premier capital immatériel d’une entreprise, c’est la santé de son dirigeant ! ». S’il n’y a plus de dirigeant, bien souvent il n’y a plus d’entreprise, et plus l’entreprise est petite, plus cela se vérifie. Donc avant que l’on puisse les prendre en charge, il faut déjà qu’ils aient pris conscience qu’ils en ont besoin et que prendre soin d’eux, c’est prendre soin de leur entreprise et de leurs salariés. La première étape est donc d’accepter qu’ils ne sont pas en dehors des lois de la biologie et qu’ils ont un réel intérêt à prendre soin d’eux. La deuxième étape est d’accepter l’idée qu’ils ne doivent pas avoir honte de demander une aide et un regard extérieurs. C’est au contraire très courageux de saisir les mains qui leurs sont tendues. Après il existe tout un ensemble de formations et de techniques pour les aider à travailler sur leur stress (médiation pleine conscience, sophrologie, cohérence cardiaque, etc.). Les psychothérapies, notamment la thérapie cognitivo-comportementale et l’EMDR (technique de thérapie brève) sont également très efficaces, notamment dans la prise en charge du stress, des troubles anxieux, du burnout, et de la dépression. Le coaching peut également s’avérer très intéressant au niveau personnel, mais aussi au niveau professionnel, car parfois le dirigeant est tellement isolé et le nez dans le guidon, que l’intervention d’un professionnel extérieur à l’entreprise peut être salvatrice pour le dirigeant comme pour l’entreprise. Et enfin des structures et d’associations comme les CIP, ECTI, EGEE, ADIE, APCE, le CREDIR, « Aide Entreprise », les associations du « Portail du Rebond », peuvent apporter une aide précieuse aux entrepreneurs, et ce, en fonction des situations très spécifiques dans lesquelles ils peuvent se trouver. (pour plus d’informations sur ces structures, cf. le document que j’ai joint à mon mail) Et afin d’éviter la solitude et de se sentir plus soutenus, nous leur conseillons vivement de se syndiquer ou d’adhérer à des réseaux ou des clubs d’entrepreneurs.

Selon une étude, un patron se suiciderait tous les deux jours en France. A quoi est du ce mal être ?

Avant l’acte suicidaire il y a tout un processus que l’on appelle la crise suicidaire et qui est similaire un tunnel noir qui se réduit de plus en plus, au fur et à mesure que des portes se ferment et que les solutions qu’a tenté de trouver l’entrepreneur (par lui-même ou avec de l’aide) ne donnent rien de concret. La crise suicidaire est souvent liée à la dépression (même si on peut la retrouver dans d’autres pathologies), et il est possible de repérer un indépendant qui s’enfonce dans la dépression grâce à des formations adaptées. Mais bien en amont, lorsqu’un entrepreneur s’est battu pour essayer de sauver son entreprise, souvent en sacrifiant tout le reste et en y mettant toutes ses économies, et qu’il finit par être « liquidé » (terme utilisé dans les tribunaux de commerce) malgré tous ses efforts, il peut avoir le sentiment d’avoir tout perdu, d’être complètement seul et de n’être plus rien. Pour ces entrepreneurs-là, s’ils ne sont pas repérés et pris en charge le plus tôt possible, il y a un vrai risque qu’ils basculent et commettent l’irréparable. D’où l’importance de développer le dispositif APESA (Aide Psychologique pour les Entrepreneurs en Souffrance Aiguë) qui permet aux tribunaux de commerce « équipés » de repérer et de prendre en charge efficacement les entrepreneurs en détresse psychologique, de les aider à surmonter l’échec entrepreneurial et à préparer leur rebond.

22/03/2019 - Toute reproduction interdite



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De Emmanuel Razavi