Santé | 12 mai 2021
2021-5-12

Plastique : « la crise des approvisionnements pourrait s’étendre sur 18 mois »

De Peggy Porquet
8 min

Hagay Sobol est professeur d’oncologie génétique et l’un des pionniers de la discipline en Europe. Il alerte sur le manque de polypropylène, une matière plastique indispensable à la fabrication des cônes et des pipettes nécessaires à la réalisation des examens biologiques pour la COVID-19 ou la cancérologie. Il dénonce aussi le manque d’anticipation des autorités sur les conséquences de la crise sanitaire.

Entretien conduit par Peggy Porquet.

Fild : Quel est l'impact de la crise sanitaire et de sa gestion sur la santé en général et sur le traitement des cancers en particulier ?

Hagay Sobol : Lorsque l’on parle de la crise sanitaire, on évoque principalement l’infection virale et les atteintes pouvant lui être associées. On oublie toutefois que sa prise en charge a un impact sur le système de santé dans son ensemble en consommant les ressources normalement dédiées aux autres pathologies, en termes de moyens, de temps et de personnels. On l’a vu avec les goulets d’étranglement en réanimation. Les lits ont été non seulement occupés par des personnes atteintes de la COVID-19 au détriment des autres pathologies. Mais les autorités ont été parfois amenées à faire des choix dramatiques entre les patients atteints de la maladie pour l’accès aux soins. L’impact de la crise sanitaire peut être aussi indirect. Car les outils utilisés ont également d’autres finalités, que ce soient des réactifs (substances prenant part à une réaction chimique) comme en biologie ou des consommables, et dans le contexte sanitaire ils ont été priorisés massivement pour une finalité unique. Nous y reviendrons.

Le troisième aspect est la peur qui s’est installée d’aller dans des endroits clos comme les hôpitaux. Par crainte d’une contamination, de nombreux patients ont pensé qu’ils pouvaient attendre, parfois de long mois, que la situation s’améliore. Ce qui a occasionné une recrudescence des cas de retard au diagnostic en cancérologie par exemple, avec des patients en stade avancé alors qu’ils auraient pu être pris en charge efficacement s’ils avaient consulté en temps réel.

Fild : Quelles failles de notre société la crise sanitaire a – t-elle révélé ?

Hagay Sobol : Lors du premier confinement, les populations ont dans une large mesure bien réagi, et ce constat est vrai pour pratiquement tous les pays. Il y a eu une très forte solidarité mais elle s’est estompée par la suite. Plus la crise a duré, plus les individus ont été coupés de la société. Les personnes en Ehpad n’ont plus reçu de visite, les jeunes étudiants ont été isolés. Le monde s’est rétréci, à l’image de la maladie décrite dans L’écume des jours de Boris Vian. L’isolement a aboli nos repères et limité nos interactions. L’individualité a progressivement primé sur le collectif. Avec pour conséquence immédiate de ne plus mesurer l’impact sur autrui de nos comportements à risque ou déplacés. Comme à considérer que la liberté passe par le non-port du masque ou le refus de la vaccination ouvrant la porte à toutes les théories complotistes qui s’engouffrent dans cette faille.

Même si globalement le monde n’était pas préparé à faire face à la nouvelle maladie, les États ont réagi en fonction de leur organisation et de leur type de gouvernance. Certains pays ont mieux répondu que d’autres, principalement dans les pays développés, grâce à leur avance technologique et leur logistique comme la Corée du sud, Taïwan ou Israël. Dans les pays non démocratiques comme l’Iran ou la Chine, les autorités n’ont pas partagé les informations avec la population et le reste du monde. Elles ont masqué l’importance de la pandémie au détriment de la santé publique. Sur la durée, les démocraties ont également montré des failles. Elles n’ont pas suffisamment appris de la première vague et n’ont pas mobilisé avec efficacité les moyens adéquats pour anticiper les phases ultérieures de la crise sanitaire. Les questions politiciennes et les échéances électorales, ont occulté certaines réalités ou fait prendre des décisions à court terme. Certaines démocraties se sont montrées réticentes aux confinements stricts successifs et ont eu une trop grande tolérance des manquements aux gestes barrières. Peu populaires, ces derniers ont pourtant montré leur efficacité lorsqu’ils sont couplés à une campagne vaccinale bien menée. L’absence de vision globale des décideurs a contribué à prolonger la pandémie, ce qui aura très certainement un impact économique majeur dans les pays développés comme la France. Il est à craindre qu’une fois la pandémie maitrisée, avec la suppression des aides publiques, beaucoup d’entreprises déposeront le bilan avec les conséquences sociales que cela va engendrer. Paradoxalement, hormis la Chine grand vainqueur de la crise sanitaire, les retentissements seront moindres sur les pays non démocratiques, déjà au plus mal avant l’épidémie. Philosophiquement c’est un problème, car le combat existentiel entre « civilisation » et « barbarie » risque d’être mis à mal dans l’après-Covid.

Enfin, la troisième faille provient des leaders d’opinion. J’ai été extrêmement surpris des prises de position péremptoires de certains de mes confrères, et non des moindres. A un moment donné, si l’on ne sait pas, ou que l’on a des doutes, on doit le dire, c’est déjà une information. A fortiori, lorsque l’on prend conscience qu’un élément est erronée. Certains l’ont fait, d’autres se sont enferrés dans une spirale de contre-vérité. Ces derniers, ont décrédibilisé la parole médicale et scientifique en la mettant au même niveau que les « fake news ». Le tout facilité par la méconnaissance du raisonnement scientifique par le grand public. Les sciences ne sont pas pétries de certitudes. Au contraire, les avancées se construisent lentement par une succession d’essais et d’erreurs, jusqu’à atteindre un certain niveau de pertinence. A titre personnel, en me basant sur les données initiales de l’OMS, j’ai contribué à diffuser l’idée fausse que la COVID-19 était une simple « gripette ». J’ai par la suite reconnu m’être fourvoyé dans une tribune. La maladie pouvant avoir de graves répercussions, il était urgent d’agir en conséquence.

Fild : Pensez - vous que la population soit suffisamment consciente des dangers et des effets secondaires liés à la Covid ?

Je pense que depuis le début, on a mal communiqué en diffusant des informations peu pertinentes et insuffisantes. Pour les masques par exemple, il fallait reconnaitre la vérité sur la pénurie initiale et rapidement trouver une solution appropriée plutôt que de disserter sur leur effet protecteur aujourd’hui largement documenté. Il en est de même pour la gravité potentielle de la maladie et ses séquelles éventuelles. Si l’on avait clairement dit à la population « aujourd’hui nous ne savons pas, donc protégez-vous », on aurait au moins appliqué le principe de précaution. Même asymptomatique, on peut transmettre la maladie à quelqu’un qui lui risque d’aller en réanimation ou d’en mourir. Cela peut toucher tout le monde quel que soit l’âge. Le virus évolue en produisant des variants de plus en plus adaptés à l’homme et potentiellement résistants aux vaccins actuels. La vaccination est une course contre la montre entre l’immunité collective et l’apparition de variants résistants. Les classes d’âge exposées changent à mesure que la vaccination progresse chez les ainés. C’est ainsi que l’on observe désormais de plus en plus de cas chez les jeunes. Il faut aussi avoir à l’esprit que ce n’est pas le virus qui tue mais la réaction immunitaire devant laquelle nous sommes inégaux. On note également une augmentation très préoccupante des troubles psychologiques et des accidents thromboemboliques chez les personnes ayant contracté la maladie dont l’impact à long terme reste inconnu. Raison pour laquelle nous devons collectivement nous protéger.

Ensuite les erreurs en termes de politique de santé ne datent pas de ce gouvernement. Cela fait des années que l’on voit la médecine sinistrée. Le nombre de praticiens formés diminue d’année en année, ainsi que les moyens et l’on se retrouve aujourd’hui avec des patients qui ne reçoivent pas la qualité de soins que mérite notre pays, la 6e puissance économique mondiale. La crise s’ajoute à une précarité médicale du quotidien. Il faut impérativement préserver notre système de santé.

Fild : Fin février, Martin Hirsch alertait sur le manque de matières plastiques pour la conception des cônes des pipettes nécessaires à la moindre analyse biologique. Comment en sommes – nous arrivés là ?

Nous sommes dans un monde globalisé ou la production d’un certain nombre d’éléments a été délocalisée. Il y a aussi une situation de monopole des matières premières qui se trouvent en Chine et qui ne concerne pas uniquement le domaine médical. La crise sanitaire a mis en évidence un phénomène de dépendance que nous avons d’abord mesuré avec les masques que nous n’étions plus en capacité de produire pour répondre à nos besoins quotidiens. En ce qui concerne les cônes, il s’agit d’un élément indispensable aux analyses de biologie moléculaire. Ils sont utilisés dans les tests de dépistage par PCR ou le séquençage des variants pour la COVID-19. Ces mêmes cônes, tout comme d’autres consommables et des réactifs de biologie médicale, sont également utilisés dans les analyses des altérations génétiques des tumeurs, préalable indispensable au traitement du cancer. Si l’on doit réaliser en France 2 millions de tests PCR par semaine, rien que pour la Covid, les fournisseurs ne peuvent déjà pas suivre la cadence. Cela impacte obligatoirement sur tous les autres domaines utilisant les mêmes produits et en particulier en cancérologie avec les conséquences que vous pouvez imaginer sur la prise en charge des patients. Nos fournisseurs nous alertent que nous sommes entrés dans une crise des approvisionnements qui pourrait s’étendre sur 18 mois, voire 2 ans. Cette situation est très préoccupante ! Les professionnels de santé, dont je suis, s’en sont ouverts aux autorités pour les alerter des problèmes de tensions et de pénuries. En attendant une solution effective, nous sommes contraints de prioriser nos indications d’analyse en fonction du degré d’urgence et des indications thérapeutiques. En plus de notre travail habituel, de l’impact sur les personnels de la crise prolongée, nous sommes constamment sur le qui-vive pour guetter les éventuelles ruptures de stock et rechercher des solutions alternatives pour les approvisionnements. Je ne pensais pas qu’un jour, au XXIème siècle et dans un pays développé, je pratiquerai la médecine dans une situation aussi précaire !

Vous me demandez comment en sommes-nous arrivé là ? Par un manque évident de prospective et parce que la logistique n’est pas vraiment notre point fort. Suite au mauvais procès intenté à l’ancienne ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, ayant anticipé à juste titre une crise sanitaire qui ne s’est fort heureusement pas produite, les décisions qui s’imposent n’ont pas été prises. On aurait pu recycler les millions de masques que l’on avait achetés alors, au lieu qu’ils se périment, et surtout on ne s’est pas préparé aux pandémies à venir. Au lieu de cela, nos élus ont fait de la politique politicienne avec notre santé.

Fild : Pourquoi cette pénurie de matières premières n’a – t – elle pas été anticipée en amont ?

On pourrait aussi reformuler votre question de la manière suivante. Pourquoi n’a-t-on pas mis en place des lignes de production pour les produits critiques avec des partenaires industriels sachant qu’il y a un recueil régulier de nos stocks par les tutelles ? Ou encore, pourquoi ne pas faire une veille raisonnée des variants du coronavirus plutôt qu’un séquençage systématique consommateur de ressources rares au détriment des autres secteurs de la santé tout aussi essentiels ? La prévention n’est pas une discipline très populaire mais c’est la seule issue. On prend souvent des décisions à la suite d’une catastrophe plutôt que de l’anticiper. On privilégie dans de nombreux domaines, une politique de « prestige » qui fait peut-être rêver mais qui n’aide pas à vivre au quotidien. Une politique de prévention efficace nous ramènerait à la réalité en s’interrogeant sur les dangers actuels ou à venir et les moyens à mettre en œuvre pour les éviter. Comme le dit le proverbe, il vaut mieux prévenir que guérir…

06/05/2021 - Toute reproduction interdite


Petits morceaux de confettis en plastique ( Image d'illustration )
© Sharon McCutcheon/Unsplash
De Peggy Porquet