Lionel Lacour est agrégé d’Histoire et s’est spécialisé dans l’analyse du cinéma comme source de l’histoire contemporaine. Créateur des conférences « Histoire et Cinéma » à l’Institut Lumière de Lyon depuis 2001, directeur du festival « Justice et Cinéma » et documentariste, il aborde ici l’actualité de la pandémie par l’angle des deux sagas adaptées de l’œuvre de Pierre Boulle La planète des singes.  Avec une question : les réactions des autorités et des populations diffèrent-elles tant que cela de ce que les cinéastes avaient envisagé ? 

Des essais cliniques sur un virus dans un laboratoire sur un animal, une erreur de manipulation, un laborantin contaminé à son insu qui meurt après avoir contaminé par la toux une autre personne, puis une propagation planétaire du virus amenant à l’extinction progressive de l’Homme jusqu’à la domination des singes sur la planète.

Non, cela n’est pas le pas le départ de la pandémie de la COVID 19, mais la trame générale de La planète des singes : les origines sorti en 2011 par Rupert Wyatt. Anticipation prémonitoire ? Et si la dernière saga de La planète des singes avait réussi à capter l’angoisse des sociétés contemporaines ? Cette angoisse est-elle d’ailleurs si éloignée de celle de la saga originelle, cinq épisodes entre 1968 et 1973 initiée par le célèbre opus réalisé par Franklin J. Schaffner avec Charlton Heston ?

Les angoisses civilisationnicides : une histoire de contexte

La première adaptation du roman de Pierre Boulle publié en 1963 est réalisée en pleine guerre froide, quelques années seulement après la crise des missiles nucléaires positionnés par l’URSS à Cuba et menaçant les USA. Dans le film, réalisé donc en 1968, Taylor, un astronaute américain, arrive sur une planète dominée par des singes qui martyrisent des hommes sauvages et muets. Taylor, lui, parle. Il représente alors une menace pour la société simiesque d’autant qu’il cherche à prouver que l’Homme peut être intelligent. La découverte finale d’une statue de la Liberté ensablée lui démontrera qu’il est en fait sur la Terre et que l’Homme a détruit sa civilisation lors d’un conflit nucléaire total. Quatre suites développeront davantage les angoisses américaines, et pas que sur les dangers nucléaires !

Après un remake calamiteux de Tim Burton (2001), Rupert Wyatt réalise en 2011 le premier opus d’une nouvelle saga. Mais depuis la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, malgré la dispersion de l’arme atomique jusqu’en Corée du Nord et les accidents de centrales, l’angoisse d’un conflit nucléaire ne fait plus recette ni dans les JT ni dans les fictions audiovisuelles. En revanche, le monde du XXIème siècle tremble face à chaque annonce d’épidémie.

En 2003 le Général Powell justifie ainsi l’intervention américaine en Irak au nom d’une prétendue menace d’attaque par l’Anthrax menée par Saddam Hussein. La même année, une épidémie, réelle cette fois-ci, touche la Chine et l’extrême Orient, le SRAS, quand en 2009, la grippe H1N1 terrorisa à son tour toute la planète comme les maladies tropicales Zika, Dengue ou Ebola.

Ainsi, les deux sagas des Planètes des singes se sont appuyées sur les angoisses de leurs contemporains. Mais qu’ont-elles en commun ?

Faire face à un ennemi invisible : la nécessité du confinement

La radioactivité comme les microbes attaquent les cellules des humains de manière invisible. On utilise donc pour les deux le terme de contamination qui entraîne, quelle que soit l’origine des symptômes, des réflexes de protection des sociétés.

Les lépreux n’étaient-ils pas regroupés dans des léproseries ? Dans Le secret de la planète des singes de Ted Post (1970), puis dans La bataille de la planète des singes de Jack Lee Thompson (1973) les hommes « civilisés » ayant survécu ont transmis à leurs descendants les stigmates de la radioactivité : visages défigurés, peau névrosée… Communauté brillante ou groupuscules avilis, ils s’isolent de toute autre forme de civilisation. Dans la seconde saga, La planète des singes : l’affrontement (2014) puis La planète des singes : suprématie (2017) de Matt Reeves nous sont également montrés des survivants se rassemblant en communautés, protégées par des remparts de fortune.

Les scénaristes des différentes Planète des singes ont en fait reproduit les méthodes que l’humanité emploie toujours pour se protéger des contaminations. Et ils nous montrent que le confinement du au COVID 19 n’est pas une innovation !

Les chaos des contaminations

Dans L’affrontement, les communautés humaines survivantes rescapées de la pandémie sont encore dans des comportements gourmands en énergie pour satisfaire des besoins qui semblent définir l’humanité : contrôler la lumière ou écouter de la musique. Dans la version de 1968, le chaos a été tel qu’ils sont revenus à un état d’êtres primitifs. C’est tout juste s’ils s’habillent de peaux d’animaux. En revanche, les communautés de singes des deux sagas se satisfont de ce que la nature leur offre, même s’ils ont adopté des pratiques humaines comme le port des vêtements, le recours aux armes ou la domestication des chevaux. Mais tout ce qui est perçu comme une menace à cette harmonie est rejeté. Hommes compris.

Au chaos économique se rajoute bien sûr le chaos sanitaire. Car si dans la première saga, la contamination radioactive est contractée en allant dans les foyers radioactifs où vivent certaines communautés humaines, dans la seconde, les survivants de la première pandémie ayant développé des anticorps doivent faire face dans Suprématie à une mutation du virus qui se contracte aussi par contact avec des objets infectés ôtant à l’homme ses capacités à parler. C’était en 2017.

En 2020, une porte-parole de gouvernement n’affirmait-elle pas que porter un masque de protection était une cause de sur-contamination !

L’angoisse d’un retour des régimes totalitaires ?

Les réponses aux contaminations doivent protéger le groupe en s’assurant de son obéissance face à un ennemi invisible. Or les États démocratiques semblent moins bien armés pour se faire entendre, surtout quand ils ont été mis en défaut. Dans les deux sagas, la réponse apportée est autoritaire.

Dans La conquête de la planète des singes de Jack Lee Thompson (1972), les singes sont utilisés comme force de travail tout en étant considérés par le dirigeant humain comme des virus, des corps étrangers menaçant l’humanité, d’où une maltraitance à leur égard. Mais dans Le secret de la planète des singes puis dans La bataille de la planète des singes, ce sont les gorilles qui éliminent les hommes qu’ils estiment être des nuisibles menaçant les réserves alimentaires.

Mais le plus intéressant est bien l’épisode Suprématie. Le chef humain y dirige un groupe paramilitaire ressemblant à la SS et concentrant les singes intelligents dans un camp à ciel ouvert, estimant qu’ils représentent un danger pour l’humanité. Il est alors extrêmement intéressant de voir comment le confinement est vu en France par certains comme un acte liberticide, ne permettant de se déplacer que ceux devant produire, les autres devant payer des amendes quand ils sont interceptés par drone sur les plages bretonnes !

Mais au Mexique ou au Maroc, la répression est encore plus forte. Et que dire du président philippin qui menace d’exécuter ceux qui enfreindraient le confinement ?

La recherche du bouc-émissaire

La recherche d’un bouc-émissaire dans une société humaine qui a été détruite par une contamination est une constante de l’Histoire, et les paraboles des deux sagas la reflètent. Mais les singes ne symbolisent qu’un autre aspect de l’humanité. Celle-ci n’est pas montrée sous l’angle biologique mais sous celui des valeurs qui la différencie de l’animalité : l’humain parle, raisonne et différencie le bien du mal. Aucune des deux sagas ne propose un métissage entre les humains et les singes mais chacune aboutit à l’acceptation de l’autre, jusqu’à finalement redevenir une société harmonieuse, voire démocratique. Et quand dans Suprématie, Nova, la petite fille muette adoptée par les singes, demande en langage des signes à l’orang-outang Maurice si elle est un singe, ce n’est pas parce qu’elle se reconnaît dans leur espèce biologique mais dans « l’humanité » que les singes portent désormais en eux et que les hommes ont perdue.

Le singe est un homme comme les autres en quelque sorte !

26/05/2020 - Toute reproduction interdite


La planète des singes : les origines
DR
De Lionel Lacour