International | 10 décembre 2020

Pillage des ressources au Sahara Occidental : l’Europe complice ?

De Sara Saidi
5 min

Territoire non autonome selon l’ONU, le Sahara occidental est riche en ressources exploitées par le Maroc et certaines entreprises européennes. Le Front Polisario, représentant du peuple sahraoui, dénonce ainsi inlassablement des pillages auprès des institutions internationales.

                                                                 Enquête de Sara Saidi

 

Depuis la mi-novembre, le Maroc et le Front Polisario ont rompu le cessez-le feu en vigueur depuis près de trente ans. Pourtant, Le 31 octobre 2020, le Conseil de sécurité des Nations unies a prorogé d’un an la Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO) et appelé les deux parties en conflit - le Maroc et le Front Polisario - à reprendre les négociations. En vain. L’incursion de l’armée marocaine à Guerguerat, près de la frontière mauritanienne le 13 novembre a ravivé les tensions.

Depuis la création de la Minurso en 1991, après l’accord de cessez-le-feu entre le Maroc et le Front Polisario, un référendum d’auto-détermination est sans cesse repoussé faute de consensus entre les deux parties. « La question du Sahara occidental concerne la colonisation, les droits d’un peuple et la géopolitique (…) », affirme le diplomate Malainin Lakhal, l’un des cadres du Front Polisario. 170 000 Sahraouis sont réfugiés dans cinq camps dans le sud-ouest de l’Algérie. Ils vivent grâce à l’aide de l’ONU et des ONG. Pendant ce temps, 80% du territoire est occupé par le Royaume du Maroc et ce, en violation du droit international. Le Maroc, qui considère le Sahara occidental comme « ses provinces du sud » exploite les ressources aux dépens des Saharaouis : « Le Maroc tire profit de l'exploitation du territoire occupé et a tout intérêt à enliser le processus d’autodétermination. L’Europe – ainsi que des pays comme la France - ne se battent pas pour faire avancer ce processus, car le Maroc se présente comme le garant d'une certaine stabilité dans la région et comme un rempart contre les flux migratoires non désirés vers l’Europe. », regrette pour sa part le porte-parole des Amis du Peuple du Sahara Occidental.

L’implication des entreprises européennes

L’exploitation des ressources du territoire sahraoui est un enjeu économique et politique. Elle a commencé avec l’installation du Maroc dans les années 80. La première entreprise marocaine au Sahara occidental, Phosboucraâ, a été créée en 1962 par les espagnols. Elle est devenue en 2002 une filiale de l’Office chérifien des Phosphates (OCP) lui-même créé en 1920. Dans un article de 2003, Philippe Riché, de l’association des Amis de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) affirme que « le Maroc commercialise 22 millions de tonnes de phosphates, 10% de ceux-ci ne sont pas marocains mais sahraouis. Le Maroc s’est approprié les mines du Sahara occidental ». En 2018, Jeune Afrique décrit l’OCP comme « l’empire des phosphates »  et précise qu’« en dix ans l’office chérifien des phosphates s’est métamorphosée en géant des engrais ».

Les gisements de phosphate ne sont pas les seules ressources exploitées par des entreprises marocaines ou partenaires du Royaume. Dans les années 2000, deux sociétés pétrolières dont Total obtiennent des licences de forage sur le territoire sahraoui. Total se retire en 2013, après la condamnation du fond pension norvégien KLP sur ses activités d’exploration pétrolière et gazière, les considérant comme « une violation des normes d’éthiques fondamentales », selon Jeanette Bergan, responsable des investissements dans l’entreprise norvégienne. En 2012, KLP a donc exclu la compagnie pétrolière française Total de son portefeuille de placement.

Le Sahara occidental a mille deux cents kilomètres de côtes et des eaux réputés poissonneuses. En février 2018, un premier accord de pêche entre le Maroc et l’Union Européenne avait été invalidé par la Cour de justice de l’Union européenne estimant que l’accord ne pouvait inclure « le territoire du Sahara occidental et ses eaux adjacentes ». L’avocat général Melchior Wathelet rappelle également que l’Union Européenne est tenue de garantir que « l’exploitation des ressources naturelles du Sahara occidental se fait au bénéfice du peuple de ce territoire. » Le Tribunal de l’UE avait déjà pris une décision similaire en 2015, lorsqu’elle avait annulé l’accord agricole entre l’Union européenne et le Maroc.

Les recours du Front Polisario

En février 2019, un nouvel accord de pêche renégocié a été validé par le Parlement européen. Sans surprise, le Front Polisario l’a rejeté. Depuis quelques années, le mouvement représentant les Sahraouis utilise les moyens judiciaires à sa disposition pour tenter de préserver les ressources du territoire et faire entendre sa voix. Ainsi, l’Observatoire des ressources du Sahara occidental (WSRW) - un réseau international qui documente toutes les exploitations des ressources naturelles du Sahara occidental - fait pression sur les sociétés étrangères et partenaires du Maroc en rappelant notamment les résolutions de l’ONU et le droit international, afin que cessent les pillages. « Le réseau WSRW a coordonné des campagnes internationales contre des compagnies comme TGS-Nopec (Norvège), Fugro (Pays-Bas), Thor Offshore (Danemark), Wessex Exploration (GB) et Total (France). Ces compagnies ont désormais quitté le Sahara Occidental », affirme l’organisation sur son site.

« Les Sahraouis ont déjà engagé des poursuites judiciaires contre les entreprises européennes et l'UE. (…) Il y a maintenant trois nouveaux cas, deux en France, contre certaines entreprises françaises et un en Nouvelle-Zélande contre une entreprise locale dengrais », déclare Malainin Lakhal. « Actuellement, l'UE se range du côté du Maroc et apporte un soutien financier et politique à son occupation du territoire. Elle contribue à cette occupation à travers ses entreprises, et à travers le soutien et la protection constants qu’elle fournit au régime marocain », regrette le diplomate. En 2015 déjà, l’annulation de l’accord agricole avait tendu les relations en le Royaume chérifien et l’Union européenne.

Le chômage des jeunes Sahraouis.

L’exploitation et la commercialisation des ressources laisse de côté la population sahraouie. « Très peu de Sahraouis ont la possibilité de travailler dans des secteurs économiques tels que l'extraction de phosphate, la pêche et l'agriculture, qui sont les principales activités économiques du Sahara occidental occupé », déplore Malainin Lakhal. Des propos confirmés par le porte-parole des Amis du peuple du Sahara occidental : « Les ressources sont exploitées sans aucune consultation de quelque organe politique sahraoui que ce soit. Les sahraouis sont totalement dépossédés de leurs ressources. Certains, en territoires occupés, peuvent être employés par les entreprises qui les exploitent. Mais la plupart n'ont pas accès à ces emplois. »

Selon un article publié en 2017 dans la nouvelle tribune, « Il est quand même important de constater que la question de lemploi dans les Provinces du Sud reste dune extrême importance à plus dun titre. Pour certains, le chômage est un fléau, voire une bombe à retardement doù lextrême urgence de prendre les choses au sérieux et de se mettre au travail. » En effet, victime de la crise économique et politique, la jeune génération sahraouie, fatiguée de fuir, pourrait très bien décider de reprendre les armes afin d’obtenir son indépendance.

 

07/12/2020 - Toute reproduction interdite


Manifestation en faveur de l'indépendance du Sahara occidental, à Madrid le 16 novembre 2014
Juan Medina/Reuters
De Sara Saidi

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