Pierre-Alain Challier nous reçoit dans sa galerie parisienne du Marais, vaste lieu qui accueille depuis quatorze ans les grands noms de l’art contemporain. Parmi les œuvres de l’exposition en cours consacrée à 25 femmes artistes, cet historien d’art à l’allure d’éternel jeune homme nous raconte son parcours exceptionnel. Il nous délivre aussi le secret de son succès, mélange de probité et de passion.

                                                                  Entretien conduit par Stéphanie Cabanne.

GGN : D’où vous est venue l’idée d’être galeriste ?

Pierre-Alain Challier : Très tôt j’ai ressenti une fascination pour le monde de l’art. Dans le petit village du Gard où j’ai grandi, un ami de ma grand-mère, Pierre-André Benoit, avait installé une presse et éditait d’exceptionnels petits livres. Les auteurs étaient les poètes surréalistes comme Tristan Tzara et René Char, les « illustrateurs » Braque, Picasso, Miro... La maison de Pierre-André Benoit était remplie de leurs tableaux car il était leur ami. Mon envie a été très tôt de faire quelque-chose avec les artistes et de vivre entouré d’œuvres d’art.

GGN : Comment êtes-vous devenu amateur d’art contemporain ?

Pierre-Alain Challier : Adolescent, je ne connaissais pas les artistes d’aujourd’hui. Et puis un jour, j’ai découvert Jean-Luc Parant. À la demande de Michel Butor, il avait réalisé une installation sur le plateau de l’émission littéraire de Bernard Pivot : l’espace était recouvert de boules de papier, des textes découpés et froissés. Le résultat était très beau, étrange et poétique. À treize ans, je me suis aperçu que l’art pouvait être autre chose que des tableaux ou des sculptures.

GGN : Où vous êtes-vous formé ?

Pierre-Alain Challier : De fil en aiguille, j’ai découvert ce qui se passait à Nîmes, une ville en pleine effervescence dans les années 1990 ! Le maire, Jean Bousquet, a fait venir Norman Foster pour construire le Carré d’Art. J’ai assisté à la naissance du musée et de sa collection sous l’œil averti de Bob Calle ! D’autre part, j’ai trouvé la juxtaposition de l’architecture contemporaine et de la Maison Carrée très réussie. Le maire a commandé un abribus à Philippe Starck, des logements sociaux à Jean Nouvel, des poubelles à Andrée Putman, une place à Martial Raysse, tandis que Jean-Michel Wilmotte remettait en lumière les Beaux-Arts... Je voyais tous ces talents réaliser des choses et j’avais envie de faire partie de l’aventure.

J’ai ensuite remporté le concours de « Jeune critique d’art » de ma ville. Le prix était un voyage à Paris. À quatorze ans, j’ai découvert tout ce que Paris a de plus beau à offrir, et je me suis promis d’y revenir. C’est pourquoi j’ai décidé d’étudier à l’Ecole du Louvre et à l’IESA*.

GGN : Quelle est votre conception du métier de galeriste ?

Pierre-Alain Challier : C’est un métier de passion, dans lequel on ne se contente pas de vendre les œuvres des artistes mais on accompagne ceux-ci humainement et sur le long terme. On doit leur donner une visibilité en leur faisant rencontrer des commissaires d’exposition, des conservateurs de musées, des journalistes... Il faut aussi savoir les prévenir lorsqu’ils risquent un écueil en faisant de mauvais choix.

Comment choisissez-vous les artistes que vous exposez ?

Pierre-Alain Challier : En général, c’est moi qui vais à la rencontre d’un artiste dont l’œuvre me fait vibrer. Il peut s’agir de quelqu’un de très installé dont l’univers m’a fait rêver lorsque j’étais plus jeune. Certains peuvent avoir envie d’un nouveau départ et me rejoignent à un moment où leur carrière prend une direction différente. Il peut aussi s’agir de jeunes artistes pas encore très connus. Mais quels qu’ils soient, complexés, torturés, difficiles, exigeants... tous ont en commun de partager avec moi des valeurs comme le respect, pour pouvoir cheminer ensemble.

GGN : Votre galerie a-t-elle une spécificité ?

Pierre-Alain Challier : Notre spécificité est de ne pas en avoir ! Alors qu’aujourd’hui les galeries sont de plus en plus spécialisées, moi au contraire j’ai toujours aimé des univers très différents. Quand je me suis installé ici, rue Debelleyme, j’étais entouré de grands galeristes par lesquels il n’était pas évident de se faire adouber. Je n’avais pas encore d’artistes stars et je n’entrais dans aucune case. Finalement, je me suis aperçu que beaucoup de collectionneurs curieux appréciaient de découvrir chez moi des artistes de tous âges et de toutes nationalités, hommes et femmes.

Avez-vous des projets ?

Pierre-Alain Challier : Il y a quelques années, j’ai acheté avec mon ami Bertrand le château de Lascours, dans le Gard. C’est une sorte de folie mais de même que j’ai été fasciné par la fondation Maeght, j’aime l’idée de réunir dans un lieu à taille humaine des œuvres créées spécialement par les artistes. Certaines seront à découvrir au détour d’un bosquet, d’autres pourront respirer sur une vaste étendue... On peut faire dialoguer architecture ancienne et création contemporaine de manière subtile. Nils-Udo, pionnier du Land Art, a déjà répondu présent, ainsi que Jean-Luc Parant, Bernard Venet et Constance Fulda...

Pour l’heure, nous faisons de gros travaux de sauvetage des lieux. Nous devons aussi nous battre contre le projet insensé de construction d’une prison de 500 places qui menace directement le domaine. C’est un combat décisif, celui d’un lieu ouvert sur la Nature et non un lieu d’enfermement qui détruirait le site !

*Ecole internationale de la culture et du marché de l’art

24/09/2020 - Toute reproduction interdite


Platane géant dans le parc du château de Lascours, propriété de Pierre-Alain Challier
DR
De Stéphanie Cabanne