Société | 27 janvier 2021

Philippines du Maroc : ces femmes qui vivent pour les autres

De Amira Géhanne Khalfallah
5 min

Au Maroc, les nounous philippines ont le vent en poupe. Ces femmes dédient leurs vies aux enfants de familles riches, souvent au prix d’innombrables sacrifices.

                                                Reportage de Amira-Géhanne Khalfallah 

Bienvenue au Palacio !

L’accueil est chaleureux et les larges sourires des belles Philippines est un baume pour le cœur en ces temps de pandémie mondiale. La table du Palacio est variée et garnie de succulents plats : Ampalaya (Bitter melon), Pancit Canton et autres douceurs asiatiques aux noms imprononçables au milieu desquelles trône un plateau de Biko, le délicieux dessert au riz et à la noix de coco. L’atmosphère est on ne peut plus chaleureuse et l’ambiance est bon enfant.

Le Palacio n’est pas un restaurant ni un hôtel 5 étoiles, c’est un petit appartement de deux pièces niché au centre de Casablanca que louent 10 Philippines pour se retrouver lors de leur congé hebdomadaire d’une journée. « On l’appelle le Palacio pour nous amuser, c’est notre petit palace », avoue Angie l’une des locataires des lieux.

Dans ce petit havre de paix où les lits se superposent pour laisser un peu de place à la circulation, les Philippines se donnent rendez-vous pour se reposer de leur semaine de travail où les heures à s’occuper des enfants de leurs employeurs ne sont jamais comptées. De jour comme de nuit, elles doivent toujours être présentes et répondre à l’appel.

En cette journée dominicale, il est à peine 15 heures et les préparatifs pour le retour au travail sont déjà entamés. Nancy est arrivée le matin et doit déjà partir. Ses soirées ne lui appartiennent pas et sont réservées exclusivement à ses patrons. « C’est moi qui mets les petits au lit, ils ne dorment pas sans moi », explique la femme de 50 ans.

Si la nounou borde les deux enfants qu’elle garde tous les soirs, elle n’a pas vu grandir les siens qui sont aux Philippines avec leur père. « Je leur envoie de l’argent », s’empresse-t-elle de rajouter pour justifier la longue séparation.

La communauté Philippine au Maroc compte un peu plus d’un millier de travailleurs qui font vivre des familles entières dans l’archipel.

Opélia travaille pour le compte d’une productrice de cinéma marocaine et s’occupe à plein temps de son chien. « Je le lave et lui fais un brushing tous les jours », explique-t-elle en montrant fièrement la photo du canidé. « Je reçois également les invités et j’établis le menu de la semaine », précise-t-elle.

Elles sont 7 Philippines à veiller au bien-être de « Madame » et de ses animaux dans ces quartiers huppés de Casablanca, qu’on appelle à juste titre « Californie ».

Ici piscine, palmiers et washingtonias forment l’arrière-décor de ces jolies villas à l’architecture futuriste et à l’influence d’outre-mer.

Dans la maison de « Madame », il y a deux ânes, un paon et des tortues…Chaque Philippine est dédiée au soin des animaux qui lui sont attribués à côté des tâches ménagères quotidiennes. Opélia affiche un dévouement inconditionnel pour « Madame » qui a pris en charge les frais de son opération chirurgicale dans un hôpital privé lorsqu’elle en a eu besoin.

Les Philippines travaillant comme employées de maison n’ont pas d’assurance maladie et au moindre problème de santé, elles dépendent entièrement du bon vouloir de leurs employeurs.

Un salaire moyen compris entre 350 et 600 euros

Si Opélia est gratifiée d’un salaire de 12 000 DH par mois (1200 euros), la rétribution mensuelle de ses compatriotes au Maroc varie entre 350 et 600 euros.

Tous les soirs, la femme de 60 ans se prépare pour un rendez-vous important : elle parle à son mari en visio. Cette technologie leur permet au moins de se voir régulièrement, de se donner des nouvelles, ils sont séparés depuis 17 ans !

Les riches familles marocaines optent de plus en plus pour des nounous philippines même si elles leur coûtent bien plus cher que les Marocaines. « Elles sont plus sérieuses que nos compatriotes. J’aime leur discrétion et leur sérieux. Elles ne se mêlent jamais de ce qui ne les regarde pas. De plus, elles savent lire et écrire, ce qui permet de leur confier des tâches supplémentaires. Les Marocaines sont pour la majorité analphabètes », explique Farah Hida, qui emploie Angie depuis déjà 12 ans.

Angie est arrivée au Maroc en 2008. Elle a laissé trois enfants et un mari. Depuis qu’elle est à Casablanca, elle envoie régulièrement de l’argent à sa famille. Il lui faut, selon ses calculs, encore 4 ou 5 années de travail au royaume pour mettre assez d’argent de côté et ouvrir sa boîte d’embouteillage d’eau minérale. Le projet d’une vie qu’elle compte léguer à ses enfants pour qui elle espère une vie meilleure. Aux Philippines, le salaire moyen est de 10 euros par jour.

Partir travailler au Maroc est pour ces femmes synonyme d’abnégation. Ces women without men ont renoncé à leurs maris et à toute vie amoureuse pour sauver les leurs. Et puis, de toute façon, « pas le temps de sortir ! », précise Myra, 38 ans.

La trentenaire féministe a trouvé refuge dans la religion. Son truc à elle c’est la World Mission Society Church of God, une branche du christianisme née dans les années 60 en Corée du Sud et qui remet les pendules à l’heure. « S’il y a Dieu le père, c’est qu’il y a la Déesse-mère n’est-ce pas ? Je trouve ça logique. Jésus a un père et une mère qui l’a mis au monde et c’est normal que Marie soit une déesse aussi !». La logique de Myra est implacable et les plus catholiques de ses compatriotes ne trouvent rien à redire.

Myra et ses amies passent de longues heures à lire la bible, malgré leurs divergences sur la nature divine de la vierge Marie qui est toujours en cours de négociation !

Si les prières prennent autant de place dans les vies de ces femmes, c’est aussi pour panser des blessures parfois trop profondes. Le trafic de Philippines est cette autre réalité marocaine. A 40 000 DH (4.000 euros, billet inclus), des chasseurs de têtes les « livrent » à de riches familles marocaines. Une fois sur place, la déception est grande mais le billet de retour est trop cher pour faire demi-tour. Opélia se rappelle son premier employeur à Rabat « Je n’avais droit qu’à un seul repas par jour. J’avais tout le temps faim. Le traitement que j’ai subi était inhumain. Quand j’ai demandé à partir ma patronne n’a pas voulu me payer, elle avait dit que je n’avais pas rempli ma part de contrat ». Opélia est partie sans recevoir salaire. Elle n’est pas la seule à subir cet arbitraire en l’absence d’un cadre de travail réglementé qui protège les Philippines au Maroc.

20/11/2020 - Toute reproduction interdite


Susan, une femme de ménage de 36 ans originaire des Philippines, travaille chez son employeur le 29 avril 2008
Vivek Prakash/Reuters
De Amira Géhanne Khalfallah

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