Société | 3 novembre 2019
2019-11-3

Philippe Pujol: " Marseille, un système plus mesquin que mafieux "

De Peggy Porquet
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Avec ‘’La chute du monstre’’ (ed. Seuil  7/11/ 2019) Philippe Pujol, lauréat du Prix Albert Londres 2014, dénonce le système de gouvernance de la ville de Marseille. Il raconte aussi la fin de règne d’un maire - Jean-Claude Gaudin - tombé de son piédestal. Propos recueillis par Peggy Porquet

Le drame de la rue d’Aubagne, avec ses morts tragiques, marque - t - il la fin du système mis en place par l’administration de Jean-Claude Gaudin ?

Ce drame a mis en lumière les méfaits de l’administration sur la ville et ses habitants. Mais ce système s’adapte, se réincarne, ce n’en n’est pas la fin. La fin va arriver par le combat citoyen et politique, ainsi que la volonté des habitants et de l’Etat, et la zizanie au sein de la majorité. Mais Il y a des gens qui ne se laisseront pas virer de là où ils sont. Ils ont de bons postes, et certains vont se faire petits, quand d’autres vont se montrer agressifs. Il faut du temps pour venir à bout d’un système. Pour moi, il faut trois mandats: un premier où tu prends le pouvoir, un deuxième ou tu nettoies et un troisième ou là, tu installes un sytème propre. Il ne faut pas rêver et s’imaginer qu’au printemps 2020, tout sera réglé. Mais il faut en avoir la volonté.

Votre sous titre “Marseille année 0” symbolise – t – il le tournant que prendra la ville lors des prochaines municipales ?

Non, pour moi l’année 0, c’est 2018, le 5 novembre. Parce que justement , à part quelques livres ou des articles relativement peu lus, tout un système a été mis en lumière par un évènement dramatique. L’année 0 veut dire que maintenant, on part sur une connaissance non exhaustive de ce système, mais dont on voit les pires symptômes.

Marseille a- t – elle été laissée en pâture aux promoteurs ?

Complètement. C’est flagrant. Ce phénomène s’est accentué sous Gaudin. Son règne et sa capacité à durer n’ont été possibles que par la délégation de la gestion de la Ville aux grands groupes privés et internationaux. C’est pour ça qu’il y a tant de privatisations. Même de l’espace public. Pour ces grands groupes, Marseille n’est qu’une ligne budgétaire parmi des centaines d’autres. Il n’ont aucun intérêt urbanistique pour Marseille. Pour pouvoir durer, Gaudin avait besoin de soutiens d’élections en élections, pour donner une illusion d’emplois etc, et donc il a vendu petit à petit la ville à la découpe. Il a fait ce que d’autres ont déjà fait par le passé, dans d’autres domaines, mais sur le foncier. La dégradation des quartiers est une manière de libérer de la place. (…). Quand tu fabriques de la ségrégation sociale de façon aussi marquée, tu crées bien des désagréments. Tu as des gens qui vont s’opposer les uns aux autres, et se tourner vers le Rassemblement National. On voit bien que Gaudin et son équipe ne sont pas dans la maîtrise de tout, et qu’ils ont fait monter le RN. Ils essaient de s’en servir en disant qu’ils sont les seuls à pouvoir faire barrage, mais il faut se rappeler que ce sont eux qui favorisent le RN, à l’instar du PS. Ils ont créé un monstre. Il ne faut toutefois pas trop taper sur Gaudin. Il va partir, et les gens l’aiment bien. C’est surtout son équipe qui pose problème. Elle est composée de mercenaires qui vont là où il y a du pognon. Tout ce qu’ils veulent, c’est qu’on leur donne des postes et de quoi gagner leur vie à ne rien faire.

Comment mettre fin au clientèlisme prégnant que vous dénoncez dans votre livre ?

Il faut absolument que la citoyenneté soit rétablie. Pour commencer, la consultation doit être réelle, il faut l’imposer. C’est à l’Etat de le faire. Il faut ensuite que l’on permette une représentation citoyenne plus forte dans certaines instances, au même titre que les syndicats ou les entreprises. Il faut aussi que de gros moyens soient donnés à des organismes comme la Cour Régionale des Comptes qui nettoie les administrations et les institutions. Pour ça, il faut des moyens de coercition. C’est l’Etat qui peut décider de ça. On triple ou on quadruple les effectifs des agents sur Marseille et on leur donne la possibilité de faire fermer des services , d’en mettre sous tutelle, de mettre des gens devant des juges, de les retirer de leurs postes etc. Un courrier annuel sans autre rôle qu’un avis ne suffit pas. Hormis la Cour des Comptes, il aussi plein de services d’inspection qui doivent être démultipliés, plus que des juges anti-mafia, qui n’ont pas un grand intérêt à Marseille. Commençons simplement par l’administration et les technocrates. A Marseille, nous sommes dans un système plus mesquin que mafieux. On est sur du traffic d’influence, du conflit d’intérêt, du délit d’initié et sur de la corruption. Il faut travailler de façon administrative: détailler sans arrêt les comptes. Par exemple, il faudrait savoir exactement quels sont les budgets communication de la Métropole et du Conseil Départemental au service d’une candidate, alors qu’il s’agit de l’argent des citoyens. Il faudrait connaître le nombre d’embauches qu’elle a fait ces trois dernières années, sans que les chiffres soient masqués. Il ne faut pas laisser le choix. Toutes ces mesures de vérifications sont un choix d’Etat, c’est au gouvernement de l’imposer. Donc, si on fait tout ça sur deux ans, on y arrivera. Il faut aussi que les mouvements citoyens se mettent en place. Il faut souligner que tous ces gens nourris par les systèmes clientélistes ne vont pas s’arrêter en disant qu’ils regrettent. Ils vont se battre, s’accrocher. Ils vont dénoncer des collègues pour protéger leurs propres places. Ils ne vont pas hésiter, car semer la zizanie, c’est l’un des meilleurs trucs à faire. A Marseille, on a des élus qui ne sont pas fiables, avec un niveau de compétences très faible. Ils sont arrivés là par cooptation, par le biais de réseaux étranges, comme les clubs échangistes, et aussi un peu de Franc Maçonnerie, beaucoup d’ Opus Dei. On parle du poids de quelques 300 personnes. A l’inverse, on a des fonctionnaires compétents obligés de faire le boulot d’autres personnes, ce qui implique beaucoup de problèmes, de burn out et d’arrêts maladie.

Pourquoi écrivez vous que l’éradication de l’habitat indigne ne fait pas monter en politique ?

Pour éradiquer l’habitat indigne, c’est compliqué. Il faut imposer des travaux aux propriétaires et s’ils ne le font pas, il faut récupérer le bien. Tout ça constitue des procédures très longues et lourdes. Et ce n’est pas aussi valorisant que de faire une résidence toute neuve de 600 logements que Gaudin ira inaugurer, qui va donner de l’argent à un groupe qui pour sa part, en rétrocèdera une partie de manière plus ou moins légale. Quand on veut grimper rapidement en politique, on peut citer l’exemple de Domnin Rausher, actuellement Directeur Général des Services au sein de la Métropole. Il était à l’origine chargé de mission de la ville . Il a très bien compris que l’éradication de l’habitat indigne n’allait pas l’aider à avoir une carrière, parce qu’il faut 5 à 6 ans pour obtenir quelque chose. Il a préfèré mettre son énergie dans ses réseaux et ses repas au restaurant pour cotoyer des gens qui paient des compagnies derrière, qui créent des illusions d’emplois. Ce n’est pas mettre les mains dans le cambouis de l’habitat insalubre qui est vraiment compliqué. C’est parce que c’est compliqué que cela doit être politique. Politiquement parlant, si l’on est cynique et méprisant, on va pas s’emmerder à faire ça. On fait ce qui rapporte en terme de carrière. Il y a une logique là dessus.

Y a – t – il encore une identité marseillaise ?

Il y en a moins. L’identité marseillaise est un îlot villageois avec des gens qui viennent du monde entier, ou qui ont des origines lointaines. Tous ces gens ont adopté un langage commun, fait d’un peu de mauvaise foi et de tendresse. On dit des petits mensonges positifs. Il y a ce vocabulaire mêlé d’arabe, de gitan, de provençal, et cette acceptation de tout le monde. Même les racistes ne sont pas pour que l’on renvoie les mecs au bled. Ils veulent qu’il y ait moins d’aides sociales, qu’on leur tape plus dessus parce qu’ils font les cons, mais ils ont accepté depuis belle lurette que Marseille soit une ville cosmopolite. L’identité marseillaise réside vraiment dans la capacité des gens à se parler. Elle disparaît avec le monde moderne et par l’aseptisation de la ville. Il n’y a pas de gentrification. Cette identité commune est une barrière à plein de choses.

Vous dénoncez l’usage des brokers électoraux et les achats de voix. Ces pratiques sont elles responsables de l’abstention ?

Non, l’abstention vient du fait que les gens ne croient plus en personne et surtout pas en la politique. Le bourrage d’urnes n’est pas massif, même s’il existe. Il fonctionne justement parce que les gens ne votent pas. Il y a aussi un truc tout bête, c’est la disparition des partis. Tout le monde s’en réjouit mais cela pose un problème. Puisqu’il n’y a plus de parti, plus personne ne gère les bureaux de vote, et on se retrouve avec des bureaux tenus par des jeunes majeurs qui ne comprennent rien, à qui l’on fait faire n’importe quoi et que l’on trompe très facilement. C’est une faiblesse qui doit être réglée par l’Etat. C’est à dire qu’il faut envoyer des observateurs dans les bureaux posant problème comme dans les pays émergents.

4/11/2019 - Toute reproduction interdite


La Chute du Monstre - Philippe Pujol
Seuil
De Peggy Porquet