International | 7 mai 2018

Pétromonarchies du Golfe et Iran: Des Relations Compliquées

De Emmanuel Razavi
6 min

Emmanuel Razavi,  Grand Reporter et Directeur de la rédaction de GlobalGeoNews analyse les relations compliquées entre l'Iran et les pétromonarchies du Golfe

Alors que Mike Pompéo, ex-patron de la CIA et nouveau chef de la diplomatie américaine, vient d'entamer une tournée en Arabie saoudite, en Israël et en Jordanie sur fond de crise dans le golfe Persique, une question se pose: la ligne politique du président américain, qui a menacé de dénoncer l'accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet 2015, en même temps qu'il accuse l'Iran de « terrorisme » risque-t-elle de conduire à un nouveau conflit dans la région ? Si une partie de la réponse se trouve évidemment à la Maison Blanche, les relations complexes qu'entretiennent les pétromonarchies du Golfe avec l'Iran sont déterminantes à la compréhension des évènements.

« J'ai fait valoir au ministre (saoudien) des Affaires étrangères que l'unité du Golfe est nécessaire (...). Nous avons un défi commun qui est l'Iran et je pense qu'ils (les Etats du Golfe, ndlr) le reconnaissent tous », a expliqué Mike Pompéo lors d'une conférence de presse donnée le 29 avril en compagnie de son homologie saoudien Adel al-Jubeir.

On l'a vu depuis la fin du printemps 2017. Si Donald Trump semble croire pouvoir faire tomber le régime iranien, il prend soin, pour parvenir à ses fins, de s'appuyer sur ses alliés saoudiens et émiriens.

Les dissensions entre les trois pays sont en effet réelles, même si elles ne sont pas toujours aussi marquées qu'on pourrait le penser, et qu'elle sont surtout plus complexes que ne l'imagine le président américain.

Bien sûr, depuis la révolution iranienne de 1979, l'Iran, principale puissance chiite, entretient, notamment avec l'Arabie Saoudite wahhabite, une relation difficile imprégnée de rivalités religieuse, diplomatique, économique et stratégique. Au Yémen, l'Arabie Saoudite soutient le pouvoir en place en l'aidant à combattre les rebelles houthis de la minorité chiite qu'elle considère comme une « force iranienne » le long de sa frontière. Au levant, l'Iran soutient le régime alaouite du président Bachard el Assad, ennemi des Saoudiens et des Qataris. Mais l'Arabie Saoudite lutte surtout, dans les faits, contre la constitution d'un arc chiite allant de l'Iran au Liban en passant par l'Irak et la Syrie, symbole de la puissance et de l'influence iranienne dans la région. Mohamed Bin Salmane, le prince héritier du Royaume, appréhende aussi – et c'est une donnée importante - que l'Iran ne s'ingère dans ses relations intérieures avec sa minorité chiite qui représenterait entre 15 et 20% de sa population, pour l'essentiel établie dans la province de Al-Hassa où se trouve une grande partie des champs pétroliers du pays.

Dans son ouvrage intitulé L'ordre du monde (éditions Fayard, 2014), Henry Kissinger expose la thèse selon laquelle l'Iran est un pays à la psyché impérialiste. De son point de vue, la république islamique aurait développé une forme d'expansionnisme religieux, sorte «d'impérialisme chiite ». Si cette vision peut paraître en certains points discutable, c'est ainsi qu'il est perçu par les pétromonarchies du golfe Persique. Il est vrai qu'avec le poids de la République islamique et celui du Bahreïn (qui compte 60% de chiites), le chiisme représente près de 70% de la population de la région... L'Arabie Saoudite, ainsi que les Emirats Arabes Unis, et jusqu'à il y a peu le Qatar, voient donc dans le chiisme et l'Iran un double concurrent puissant et dangereux qui fragilise leur ascendant politico-religieux sur le reste du monde arabe.

Si cette rivalité, de plus en plus exacerbée, trouve ses racines dans le bras de fer qui oppose sunnites et chiites depuis le septième siècle, elle n'a fait que s'accentuer ces dernières années, encouragée par Washington qui soutient son allié saoudien dans son bras de fer avec l'Iran, Arabie saoudite étant elle- même soutenue – voire influencée -  par le émirats arabes unis et leur véritable maître, le prince héritier Mohamed Ibn Zayed. Mais il y a une sorte de schizophrénie dans cette relation. D'abord parce que les Emirats arabes unis, qui sont alignés en de nombreux points sur l'Arabie Saoudite, entretiennent des relations économiques et commerciales importantes avec son ennemie l'Iran, en permettant à des sociétés étrangères implantées sur son territoire de commercer avec le pays des mollahs en contournant l'embargo. Depuis des années, différents émirats de la fédération ont en effet créé des zones franches permettant à des intermédiaires d'importer, de stocker puis d'exporter des marchandises nécessaires à l'économie iranienne.

Enfin, Mohamed ibn Zayed est un anti-islamiste qui lutte de façon acharnée contre tous les extrémistes religieux qu'ils soient liés à l'organisation des Frères Musulmans, à la mouvance salafiste ou Jihadiste. Si son influence a sans doute poussé le prince héritier d'Arabie Saoudite, Mohamed Bin Salmane, à entamer des réformes et imprimer sa marque, il n'est pas certain que leur relation soit aussi solide qu'on le croit, MBS comme ses prédécesseurs tenant leur légitimité à régner du courant religieux le plus obscurantiste de la région : le wahhabisme.

Côté Qatar, de religion wahhabite comme l'Arabie saoudite, l'émirat partage avec l'Iran le plus grand gisement gazier off shore au monde – North Dome.  Depuis qu'il s'est retrouvé isolé politiquement et économiquement par ses voisins saoudiens et émiriens en juin 2017, il s'est rapproché du régime de Téhéran, avec lequel il entretient pourtant, depuis toujours, des relations empruntes de méfiance ainsi que des désaccords en matière de politique étrangère. A Doha, si l'on a accueilli, l'été dernier, le soutien iranien avec soulagement, il n'en demeure pas moins que l'on se méfie de cet Iran qui aimerait mettre la main sur l'intégralité de North Dome, et qu'on accuse Téhéran, dans les cercles du pouvoir, d'avoir déployé ses espions dans la capitale. Dans le même temps, le Qatar se voit reprocher par l'Arabie saoudite et les Emirats arabes-unis de soutenir la mouvance islamiste des Frères musulmans, que les deux états considèrent comme organisation terroriste ...

Pas simple, donc d'avoir une vision claire des rapports qu'entretiennent ces pays entre eux, tant une extrême complexité régit leurs relations diplomatiques. Les récents bouleversements sociologiques et politiques que connaissent l'Arabie saoudite, comme l'Iran, ne font que rendre plus difficile une analyse à long terme de la situation.

Le détroit d'Ormuz, un risque majeur ?

L'Iran inquiète aussi les pétromonarchies pour une raison d'ordre géographique et maritime, qui tient en partie à l'emplacement stratégique du détroit d'Ormuz, lequel donne accès au golfe Persique depuis l'Océan Indien, et qu'il contrôle avec le sultanat d'Oman. D'une profondeur maximum de 200 mètres environ, long d'environ 63 kilomètres et large de 40 kilomètres, ce détroit, porte d'entrée du golfe Persique par laquelle transite 30 à 40% de la production brute mondiale du pétrole exportée par voie maritime, a une importance stratégique décisive. Considéré comme l'une des voies commerciales essentielles du trafic pétrolier international, il est la voie de passage maritime quasiment incontournable des pays producteurs d'hydrocarbures tels que l'Arabie saoudite, le Koweït, l'Irak et bien sûr le Qatar. Pour être plus précis, d'après un rapport du département d'Etat américain remontant à 2012, près de 2 500 pétroliers y transitent chaque année, transportant quotidiennement un volume de 17 millions de barils de pétrole. A Doha comme à Ryad, les craintes liées à un blocage du détroit par l'Iran relèvent d'autant plus du cauchemar que Téhéran a menacé à plusieurs reprises d'y couler des bateaux ou de le miner pour en interdire l'accès à toute puissance ennemie, en cas d'intervention militaire contre lui. Si les Iraniens sont passés maîtres dans l'art de la provocation et que cette menace n'inquiète peut-être pas suffisamment les Occidentaux, il n'empêche qu'elle demeure bien réelle. Ainsi, bien que les conservateurs iraniens semblent peu à peu se trouver fragilisée face à une partie de la population qui remet en question leur légitimité, les services secrets des pétromonarchies craignent une action politique, voire un coup d'état de l'organisation des Gardiens de la Révolution, les Pasdarans. Véritables maîtres de l'Iran, ces derniers détiennent des pans entiers de l'économie iranienne ainsi qu'une milice armée de 125 000 hommes et de redoutables services de renseignement. Tenants d'une ligne politique extrêmement dure, ils ont la mainmise sur une partie de l'industrie gazière et pétrochimique de leur pays. Souvent accusés de corruption par la population iranienne, ils pourraient se montrer des adversaires farouches, prêts à tout pour prendre le pouvoir et empêcher que les voisins arabes de l'Iran, poussés par les Etats-Unis et Israël, ne tentent de déstabiliser un pays fragilisé par un chômage qui touche 28% des jeunes, et le ras le bol d'une population qui dans certaines régions n'a quasiment plus accès à l'eau potable.

On le comprend à la lecture de cet article, loin d'être exhaustif : les relations entre pétromonarchies et Iran sont sont d'autant plus difficiles à appréhender que chacune des pétromonarchies, qu'il s'agisse du Qatar, de l'Arabie saoudite et des Émirats Arabes Unis, a à cœur de préserver ses propres intérêts, et qu'elles n'ont pas de politique étrangère uniforme.

Maintenir une forme de guerre froide avec l'Iran et chercher à contenir son influence est une chose. Mais vouloir faire tomber le régime de l'extérieur est dangereux, voire inconséquent, et il y a fort à parier que les états qui chercheraient à le faire plongeraient le golfe Persique dans le chaos, ce qui ne serait pas sans conséquence pour l'économie mondiale. Il est donc souhaitable que le président américain Donald Trump, comme son nouveau chef de la diplomatie, aient bien conscience de cela avant de mettre le doigt dans un engrenage dangereux.

 

08/05/2018 - Toute reproduction interdite.


Le porte-parole de la coalition dirigée par les Saoudiens, le colonel Turki al-Malki, parle, alors qu'il montre des drones Houthi alignés sur l'Iran, abattus le 11 avril, au-dessus de Jizan et Abha, lors d'une conférence de presse à Khobar, Arabie sa
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