International | 16 avril 2019

Péril imminent en Méditerranée !

De Emmanuel Razavi
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Un risque de guerre est-il possible en Méditerranée ? Quel est le poids de la menace ? La France joue-t-elle encore un rôle stratégique important au Proche-Orient ? Explications par l’un des meilleurs experts français de la Méditerranée, l’Amiral Jean-François Coustillière, qui vient de publier « Périls imminents en Méditerranée ». Propos recueillis par Emmanuel Razavi 

 

Que représentent réellement les menaces Chinoise et Russe en Méditerranée ?

Sur le plan militaire, les Russes maintiennent environ une dizaine de bâtiments de moyenne importance au large de la Syrie. Leur mission est d’appuyer les forces déployées sur ce théâtre. Ces dernières sont constituées de forces aériennes, de forces spéciales et de forces terrestres. Leur nombre est évolutif. Ce dispositif focalisé sur le conflit syrien ne constitue pas une menace dans le reste de la Méditerranée.

Quant aux Chinois, la présence militaire est essentiellement constituée d’un bataillon affecté à la FINUL dans le Sud Liban et du passage occasionnel en Méditerranée, jusqu’en 2017, de petits détachements navals, avec ou non des exercices communs avec des unités russes. En juillet 2017, deux frégates chinoises de premier rang et un ravitailleur ont franchi le canal de Suez et relié, durant plusieurs mois, différents ports de Méditerranée orientale et occidentale avant de franchir le détroit de Gibraltar. Il est certain que les Chinois ont été fortement affectés par la nécessité pour eux d’évacuer 30.000 ressortissants pris au piège dans l’affrontement libyen en 2011. Mais ils doivent aussi veiller à la protection de leurs intérêts liés au développement de la Route de la soie qui s’étend de Chine au nord de l’Europe. Ils ont donc à cœur de montrer qu’ils sont capables de déployer leurs moyens navals très loin de leurs bases.

 

Pourquoi la France semble-t-elle à la traîne sur le plan géo stratégique en Méditerranée ?

Une stratégie nécessite à la fois des aptitudes économiques, diplomatiques et militaires qui seules sont en mesure de faire valoir les objectifs assignés en allant jusqu’à la coercition si nécessaire. La France est une puissance moyenne avec, notamment sur le plan militaire, des moyens conséquents mais souffrant de certaines carences comme toutes les puissances moyennes incapables de disposer de de la panoplie complète des capacités, en nombre suffisant pour faire face à toutes les situations. Elle doit donc adapter sa posture stratégique à ses capacités disponibles pour l’engagement.  Quand l’engagement de la France seule n’est pas envisageable, celle-ci doit rechercher des alliances. Ces alliances peuvent être trouvées auprès des nations amies : partenaires de l’Union européenne dans le cadre de la PESDC, alliés de l‘OTAN ou encore les Etats-Unis. Sur un théâtre aussi complexe et conflictuel que la Méditerranée, où les arsenaux sont développés et diversifiés, il convient de mesurer ses ambitions et de rester crédibles. Les fanfaronnades ne sont pas de mise. Elles ne pourraient déboucher que sur des échecs cuisants.

La France ne me semble pourtant pas à la traîne sur le plan géostratégique en Méditerranée. Elle s’efforce de rester prudente et crédible. Elle veille, dans ces temps violents et hasardeux, à préserver ses intérêts et s’emploie à appliquer les priorités de défense qui sont les siens. Rien ne serait pire que de s’engager dans des politiques ou des aventures militaires qui se révéleraient vouées à l’échec et contribueraient à décrédibiliser notre pays sur le plan international. Les choix effectués en Afghanistan, Irak et Syrie par une certaine grande puissance illustrent parfaitement cette perte de crédit.

 

La Méditerranée occupe-t-elle encore une place importante dans la lutte d’influence, diplomatique et militaire entre les Etats-Unis et la Russie.

En 1991, les Etats-Unis ont considéré que la Russie avait perdu l’affrontement Est-Ouest et, de facto, qu’elle était vouée avec la perte de son empire à devenir, au mieux, une puissance moyenne sans grande influence sur la marche du monde. Ils ont tenté de priver ce pays de ses habituels alliés frontaliers en tentant de les attirer dans le monde occidental (par exemple : Ukraine, Tadjikistan, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie etc..).

Cette politique ne rencontra pas le succès escompté. Le président Poutine, largement soutenu par sa population a su rassembler l’énergie nécessaire et s’est efforcé de redonner à son pays la place qu’il estimait lui revenir sur la scène internationale. Il a profité du conflit syrien et de l’engagement hésitant des Occidentaux sur ce théâtre, pour démontrer une volonté et un souci d’efficacité largement reconnus sur la scène internationale. Aujourd’hui la Russie a prouvé qu’elle doit être écoutée car elle est capable d’adopter une politique déterminée et de faire valoir ses objectifs.

Cet Etat est aujourd’hui actif en Syrie et en Libye. Il entretient des relations de confiance avec la Turquie, l’Egypte, le Maroc, l’Algérie, Abu Dhabi et l’Arabie saoudite. Il développe ses rapports au Liban. Il sait se faire respecter en Israël. Il vend des armes aux Saoudiens, aux Algériens, aux Marocains, voire aux Qataris.. En bref, la Russie joue son jeu politique et militaire tout autour de la Méditerranée.

Les Etats Unis ne peuvent pas être indifférents à ce retour russe dans l’espace méditerranéen. Même s’ils ont affiché une certaine distance depuis 1991, considérant que la région leur était acquise ils ne peuvent plus la négliger. Ils ne laisseront pas les Russes nuire à leur propre influence qui pèse déjà majoritairement sur les pays européens, l’Egypte, la Tunisie, le Maroc, le Liban et bien sûr Israël. Néanmoins l’absence de moyens navals russes en dehors de l’environnement syrien ne nécessitent pas aujourd’hui de déploiements américains sur le reste de la Méditerranée.

 

En quoi le Détroit de Gibraltar reste-il stratégique pour l’Europe ?

Que ce soit comme frontière où comme axe de circulation, le détroit de Gibraltar nécessite d’être contrôlé au moins par ses riverains et en premier lieu par l’Espagne mais aussi l’Union européenne. La sérénité et la paix dans la région en dépendent. La région connaît à la fois des flux de migrants importants mais également des trafics de produits illicites. Ce contrôle de la frontière sud-ouest de l’Europe, intelligemment coordonné, est nécessaire et sans doute possible. Des exemples récents montrent que la volonté politique et l’affectation de moyens suffisants peuvent, dans ce but, être efficaces. Les aides récemment envisagées le 18 septembre par la Commission européenne, l’Allemagne et la France, au profit de l’Algérie, de l’Espagne et du Maroc, visant à contribuer à un contrôle plus efficace, seront-elles, pour répondre à ce souci, à la fois suffisantes et bien utilisées ?

Sur le plan de la circulation maritime il semble qu’il y ait encore beaucoup à faire pour répondre aux besoins nés, par exemple, d’une éventuelle collision entre navires. Quant à l’aspect naval, l’essentiel des moyens existant est dans les mains des Britanniques et des Américains. Est-ce légitime et non « crisogène » alors que l’Union européenne est quasi absente ? Les deux autres points d’entrée en Méditerranée, canal de Suez et Bosphore (Convention de Montreux de 1936), sont soumis à des restrictions sévères. Ne serait-il pas envisageable, dans un souci de paix et de sérénité, de réviser les conditions d’usage du Détroit ? Que ce soit du point de vue de la surveillance de sa frontière ou de celui du contrôle de l’axe Est-Ouest, tant commercial que militaire, l’Union européenne est à l’évidence concernée. Pourtant elle semble sous-estimer les enjeux. La lutte contre les flux migratoires est prise en considération mais les moyens affectés sont manifestement insuffisants aux dires mêmes des principaux responsables politiques européens. La lutte contre les trafics de stupéfiants n’a manifestement pas l’efficacité souhaitée tandis que  les risques environnementaux sont négligés. Quant à la maitrise de la situation de la circulation Est-Ouest force est de constater que la sureté et la sécurité du trafic commercial mériteraient une plus grande attention tandis que la prise en compte des aspects militaires est laissée à la diligence des Américains et des Britanniques. Le retour des Russes en Méditerranée et la volonté chinoise de démontrer sa capacité à se projeter loin de ses bases illustrent cette nécessité de connaître avec précision et célérité les transits des forces à travers le Détroit. Finalement, l’Union européenne ne s’intéresse au détroit de Gibraltar qu’à travers le problème de la maitrise de la question migratoire, et encore sans y investir tous les moyens nécessaires.

La question du détroit de Gibraltar révèle donc, elle aussi, la vulnérabilité d’une Union européenne sans réelle solidarité politique alors même que les enjeux sont importants pour elle.  Faudra-t-il attendre un accident ou un drame pour que l’Union se penche avec sérieux sur les autres questions qui ressortent pourtant de sa responsabilité sociale, économique, écologique et politique ?

 

 Pensez-vous qu’un risque de conflit entre grandes puissances existe en Méditerranée ?

Cela ne me semble guère probable au moins en l’état actuel des rapports de force entre Etats-Unis et Russie. La Russie, après avoir été absente de la scène internationale de 1991 à 2014, s’est ensuite affirmée à travers la crise ukrainienne. Son ambition est de reconquérir ce qu’elle considère être sa légitime place alors que les Etats Unis imaginaient ce pays vaincu et hors du jeu international. La guerre en Syrie lui a donné l’occasion de manifester une volonté politique forte et d’agir militairement jusqu’à se présenter comme étant capable d’apporter une solution à ce conflit. Les Etats Unis et plus largement les Occidentaux n’ont pas été en mesure de s’opposer à cette démarche et à aucun moment un risque de confrontation entre Etats-Unis et Russie n’a été évoqué. Ce risque ne serait vraisemblable que s’il y avait affrontement avec un ou des pays européens, voire une agression contre les Etats-Unis eux-mêmes. Cela reste peu probable. La Russie n’y aurait aucun intérêt. Quant à la Chine elle poursuit une stratégie qui vise à établir et conforter ses intérêts économiques en développant ses zones d’influence loin du territoire national ce qui semble normal pour un grand pays à la démographie importante, ce pays comprenant 1.4 milliards d’habitants soit près de vingt pour cent de la population mondiale. Ses déploiements militaires s’inscrivent naturellement dans le souci de défendre ses nouveaux intérêts et celui d’être présente face aux situations de crises locales : Liban, Libye voire Syrie. La nécessité d’évacuer de l’ordre de 30.000 ressortissants chinois de Libye en  2011 a constitué une expérience douloureuse. Par ailleurs, la Russie semble entretenir de bons rapports avec la Chine. Rien ne laisse présager que la Chine envisage une confrontation avec d’autres grandes puissances. Elle semble s’ouvrir aux marchés extérieurs pour devenir une puissance aux intérêts mondiaux ce qui est sans doute indispensable pour sa  survie.

 

 Peut-on voir un nouveau Printemps arabe au Maghreb et au Proche-Orient ?

L’expression « Printemps arabe » est une formulation surtout occidentale qui recouvre des réalités très différentes et qui a débouché sur des situations peu comparables entre elles. En Tunisie, la révolte a pris naissance dans une région rurale délaissée qui exprimait son besoin en ressources vitales, en emplois et en dignité. L’armée a, pour l’essentiel, eu un comportement républicain et le pays, s’étant débarrassé du chef de l’Etat, s’est efforcé de construire un Etat démocratique et républicain. L’Egypte a connu une explosion urbaine dénonçant l’autoritarisme et appelant au pouvoir des personnalités issus de partis religieux. L’échec de ces derniers a conduit au rétablissement d’un pouvoir militaire fort, assez semblable à celui qui avait été démis. Les monarchies, Maroc et Jordanie, confrontés à des soulèvements très contrôlés ont répondu par des modifications marginales de leurs textes fondamentaux et surtout par une réponse immédiate aux demandes d’emplois et de ressources financières. Aujourd’hui, les choses ne semblent pas avoir été profondément modifiées. Les revendications en Syrie ont très rapidement donné lieu à une coercition violente dénoncée par les Occidentaux qui se sont efforcés de soutenir militairement des mouvements de rébellion contre l’autorité. Après une guerre de près de huit ans et de l’ordre de 500.000 morts, il semble que ce pays revienne doucement à la situation antérieure avec le même chef d’Etat. L’Algérie n’a pas bougé. La Libye a connu un début de rébellion que le chef d’Etat de l’époque a voulu réprimer. Les Occidentaux ont alors lancé en 2011 une opération militaire qui a débouché sur une guerre civile qui a institué un chaos dont ce pays n’est toujours pas sorti.  Ce rapide rappel montre combien l’expression « Printemps arabe est mal adaptée tant elle recouvre de parcours différents. La question d’un nouveau mouvement de soulèvements ne me paraît pas se poser en Syrie ni en Libye tant ces pays me semblent encore martyrisés.

L’Algérie est, avec la succession du président Bouteflika, face à un problème très délicat. On peut craindre que, si les factions aujourd’hui au pouvoir ne sont pas capables de répondre intelligemment aux revendications d’une jeunesse qui ne supporte plus le système en place, ce pays puisse connaître un soulèvement brutal et dévastateur. Les monarchies précitées ont repoussé les réponses aux questions de leurs populations. Le mécontentement demeure, même s’il est jugulé avec force. Si les nécessaires modifications des systèmes et de la répartition des richesses à travers des approches inclusives ne sont pas adoptées rapidement, il est vraisemblable qu’elles puissent connaître des révoltes violentes et destructrices. L’Egypte paraît avoir étouffé toute capacité de rébellion pour plusieurs années. L’évolution de la Tunisie est fragile et peut connaître des retours en arrière.  Au demeurant, la population ayant été en mesure de remettre en question le pouvoir, on peut imaginer des accidents de parcours mais sans doute pas un retour à la situation initiale.

 

Pourquoi faut-il encore craindre Daesh ?

Daech est né du croisement de plusieurs facteurs : une idéologie d’extrémisme musulman à vocation politique fondée sur une lecture déviante de l’histoire arabe, des principes religieux édictés par le coran et de la haine de l’Occident ; une frustration issue du constat que la brillante culture arabe est entrée en déclin depuis le XVIème siècle et que le monde occidental l’a alors complétement occulté ; une population arabe qui, dans le monde, est majoritairement opprimée par des dirigeants autoritaires, voire dictatoriaux, qui laissent leurs administrés dans le besoin et la pauvreté ; une histoire commune essentiellement faite de colonisations et de soumissions aux Etats occidentaux. Nombre de ces facteurs restent aujourd’hui d’actualité ou sont perçus comme tels du fait d’un manque d’éducation et de connaissance. Tant qu’il en sera ainsi, il sera aisé de mobiliser des soldats de la lutte contre l’oppresseur, contre l’ancien colonisateur ou tout bonnement l’Occidental. Pour penser pouvoir épuiser cette ressource il conviendrait de conduire ces peuples vers le développement, le bien - être et l’éducation.

 

15/03/2019 - Toute reproduction interdite


Périls Imminents en Méditérannée ed. l'Aube
DR
De Emmanuel Razavi

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