International | 28 décembre 2020

En Iran, la population souffre de la pénurie d'insuline

De Sara Saidi
5 min

Depuis plusieurs semaines, les Iraniens alertent sur le manque d’insuline en Iran à travers les réseaux sociaux. Si les sanctions américaines sont en partie responsables de cette pénurie, les internautes pointent du doigt la mauvaise gestion du régime, la corruption et la contrebande.

                                       Enquête de Sara Saidi. 

 

 

« Ma mère a 74 ans. Elle est diabétique et je cherche de l’insuline pour elle » raconte un Iranien préférant garder l’anonymat. Selon lui, les pharmacies font de la spéculation ou réservent le produit pour leurs connaissances. « Hier soir, je suis allé dans huit pharmacies pour trouver de l’insuline. Aucune ne m’en a vendu. Elles me mentaient en me disant qu’elles n’en avaient pas. Dans la dernière pharmacie, ils ont vu que j’étais vraiment très contrarié. Ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas celle de marque allemande mais qu’ils en avaient d’origine française. Ils ne pouvaient m’en donner que deux doses » explique-t-il.

Selon les chiffres officiels, 5,5 millions d’Iraniens sont diabétiques - soit 11 % des plus de 25 ans - et 600 000 personnes ont quotidiennement besoin d’injections d’insuline. À la mi-septembre, 120 endocrinologues ont tiré la sonnette d’alarme. Dans une lettre adressée au président Hassan Rohani ils rappellent que le produit est vital pour les malades et regrettent que « malgré les informations données et les correspondances fréquentes entre les associations du diabète, les responsables de la banque centrale et du ministère de la santé, aucune amélioration n’a été obtenue concernant le manque de deux produits – l’insuline et les tests de glycémie ».

Une pénurie dûe aux sanctions internationales

L’Iran est sous le coup des sanctions internationales depuis la sortie des Etats-Unis de l’accord nucléaire en mai 2018. Si selon le droit international les médicaments ne sont pas censés être sous le coup des sanctions, dans les faits, l’Iran observe depuis deux ans une pénurie de médicaments pour le traitement de maladies graves, comme le cancer ou l’épilepsie.

« Les sanctions contre l'Iran rendent plus difficile la gestion de nos activités dans le pays, y compris la disponibilité des produits », affirme Mette Kruse Danielsen, responsable de la communication de la société danoise Novo Nordisk, leader dans le traitement du diabète. L’entreprise pharmaceutique opère en Iran depuis 2005 et fournit des médicaments à près d’un demi-million de personnes atteintes de diabète dans le pays selon elle. Novo Nordisk constate des ruptures de stocks occasionnelles au niveau des pharmacies et précise qu’elles sont dues à la situation macro-économique de l’Iran et la tendance des patients à stocker davantage en raison du Covid-19. « À chaque fois que cela s’est produit nous avons pris contact avec le ministère de la santé pour éviter une rupture pour les patients. Nous continuons à travailler avec les autorités locales pour éviter ces situations autant que possible », affirme Mette Kruse Danielsen.

Selon le rapport de Human Rights Watch publié en 2019, la décision des Etats-Unis le 20 septembre  de la même année d’imposer de nouvelles sanctions à la Banque centrale iranienne -  la seule institution financière iranienne encore en capacité de libérer des opérations de change impliquant des importations humanitaire -  est un obstacle supplémentaire et « rend l’exemption humanitaire presque dénuée de sens ». Pour Tara Sepehri Far, chercheuse à Human Rights Watch, « la stratégie de pression maximum de Trump va à l’encontre des droits de l’Homme (…) l’administration devrait observer l’impact de ces sanctions et vérifier qu’il n’y ait pas de violations des droits des Iraniens et par la même occasion une entrave à leur santé. » 

Marché noir, spéculation et contrebande

Nombreux sont les Iraniens qui cherchent à trouver des traitements via les réseaux sociaux. Parfois, ils doivent recourir au marché noir : « J’ai un ami dont le père a une tumeur, il m’a demandé si je connaissais quelqu’un sur le marché noir qui pourrait lui vendre un produit », explique Ahmad* Sur Twitter. Certains internautes partagent la liste des pharmacies qui vendent de l’insuline dans leur ville tandis que d’autres dénoncent une spéculation orchestrée par l’Etat : « Avant, l’insuline était à 10 tomans (2 euros) au prix gouvernemental. Sur le marché libre, c’était 35 tomans (7 euros). Maintenant, lorsque tu vas acheter de l’insuline en présentant ta carte d’identité, l’ordonnance du médecin et ta capsule d’insuline vide, on te donne une dose pour 35 tomans (7 euros). Au marché libre elle atteint 90 tomans (18 euros). Il y avait donc de l’insuline, ils voulaient juste en augmenter le prix ! Ils sont sans scrupules. », s’indigne  une internaute.

Un autre iranien explique qu’il a dû payer le traitement 465 tomans (93 euros), à la place de 308 toman (62 euros). « Ce n'est pas qu'il n'y avait pas d'insuline, c'est que son prix n'avait pas encore augmenté et qu’il n'était donc pas rentable de le vendre », déduit-il. Contacté par Fild, il précise qu’il y a un rationnement de l’insuline et que seuls ceux qui sont sur la liste peuvent recevoir leurs doses. Ceux-ci ne seraient donc pas concernés par des pénuries. Or, selon un autre iranien le sytème de rationnement n’existe qu’à Téhéran.

Mahmoud Najafi Arab, président de la commission de l’économie sanitaire à la chambre de commerce de Téhéran, considère que le manque d’insuline est dû à la contrebande.  Il affirme dans un article du journal Resalat que l’insuline serait importée à un prix bas correspondant à la devise officielle de 4 200 tomans pour un dollar puis réexportée illégalement à un prix plus élevé en dollar, au taux du marché. « Etant donné que les médicaments en Iran sont importés en impliquant le taux de change subventionné et que celui-ci est nettement inférieur au taux du marché, il y a un fort potentiel pour la contrebande et la corruption », confirme Tara Sepehri Far.

Saeed Ghasseminejad, conseiller financier de la Foundation for Defense of Democracies - un think thank cherchant à faire pression sur le régime iranien en ciblant les finances du régime -  s’interroge ainsi sur une cargaison de produits pharmaceutiques en provenance d’Iran saisie en Irak : « Les médias internationaux nous disent que l'Iran fait face à une pénurie de produits pharmaceutiques en raison des sanctions. Si cela est vrai pourquoi Téhéran envoie de grandes cargaisons de médicaments indispensables en Irak ? » Le porte-parole du ministère de la santé iranien Kianoush Jahanpour a expliqué pour sa part que la cargaison ne faisait que transiter par l’Iran.

En attendant, les Iraniens désespèrent, comme cet internaute qui écrit : « Il reste un tiers de l’insuline à ma mère, je suis allé dans plusieurs pharmacies et ils m’ont dit qu’il n’y en avait pas.  Ni de marque iranienne, ni de marque étrangère. Je ne suis pas allé dans d’autres pharmacies tellement je stresse ». Un Iranien préférant rester anonyme a décidé de garder le poids de l’angoisse seul : « Je ne dis pas à ma mère qu’il n’y a pas d’insuline - le stress est très dangereux pour elle -  je lui dis juste sur le ton de la blague: « utilise ces deux-là jusqu’à ce que je te ramène le reste » , confie-t-il.

08/12/2020 - Toute reproduction interdite

 


Un diabétique teste son taux de glycémie
Heinz-Peter Bader/Reuters
De Sara Saidi

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