Olivier Savignac a été victime d’un prêtre pédophile lors d’un camp d’été durant son adolescence. Des années plus tard, il a porté plainte avec d’autres ex-victimes. En 2018, le tribunal d’Orléans a condamné à des peines de prison le religieux auteur des abus, ainsi que son ancien évêque, reconnu coupable de non-dénonciation. Sa détermination lui a également permis de participer aux travaux de la Commission indépendante sur les abus dans l’Église catholique (Ciase) - ou rapport Sauvé - dont les résultats ont été présentés le 5 octobre dernier.

Entretien conduit par Matteo Ghisalberti

Fild : Les évêques de France ont-ils enfin compris avec le rapport de la Ciase, que la vérité n'aurait pu voir le jour sans les dénonciations des victimes ?

Olivier Savignac : Je suis convaincu que grâce à la pression médiatique initiée par la parole des victimes, nous en sommes arrivés à cette prise de conscience. La décision de créer la Ciase est intervenue en 2018, au lendemain d'une rencontre historique entre sept anciennes victimes de prêtres pédophiles et les évêques français, à Lourdes. On attendait que l’Église fasse la lumière sur les faits. Parce que pendant des décennies, voire des siècles, l’opacité était la règle. En novembre 2018, nous avons enjoint les évêques à chercher la vérité et nous avons été entendus. Nous étions soulagés, car nous avions du mal à croire jusqu'alors à la création de cette commission d'experts indépendants. Je pense qu’au sein de l'Église, et notamment de la Conférence des évêques de France, certains pensaient peut-être que ces experts n’aborderaient pas le sujet. Finalement, dès le départ, j'ai cru à cette commission. En particulier quand j'ai vu le profil de la personne qui la présidait.

Fild : Pensez-vous que les hiérarchies ecclésiastiques ont aussi pris conscience de la portée de ces résultats ?

Olivier Savignac : Il y a une prise de conscience permettant d’éviter que de tels crimes se répètent ou qu’ils passent sous silence. Désormais, l'impunité n'est plus possible, parce qu'aujourd'hui, les choses sont très claires et ont beaucoup évolué. Jusqu'en 2010, un signalement devait être fait au préalable auprès de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi au Vatican. À présent, on s’adresse directement à la justice. Cela en dit long sur les changements. Toutefois, je crois que la prise de conscience n’est que partielle, parce qu'il y a beaucoup d'évêques qui ont des « casseroles ». Ils étaient au courant de certaines choses mais ne voulaient pas qu'on réveille de vieux démons. La « poussière sous le tapis » est toujours là pour bon nombre d'affaires ou de personnes qui sont concernées.

Fild : Le Pape devrait procéder à un renouvellement plus rapide des hiérarchies, en France et ailleurs ?

Olivier Savignac : Je trouve certains évêques français très radicaux, peu ouverts et enclins à discuter. D’autres évêques d'un certain âge ont connu l’Église même avant Vatican II, et sont plus ouverts sur ces sujets-là. Il y a une montée du communautarisme dans l'Église catholique de France. Elle est aussi l'apanage d'une jeune génération d'évêques, de prêtres et de communautés où il y a des risques très forts de tomber dans le « cléricalisme ».

Donc, l’âge des évêques et des prêtres n’est pas important. Il y a l’exigence d’une réforme globale, comme l’a préconisé la Ciase, en particulier pour les organes de décision. Car aujourd'hui, la répartition du pouvoir est archaïque et médiévale. Les évêques sont des seigneurs sur leurs terres, les diocèses. Ils détiennent tous les pouvoirs en s'affranchissant de leurs conseillers. Les décisions doivent se prendre à plusieurs parce qu'on a vu que la concentration du pouvoir a conduit à des dérives et a couvert des crimes sexuels commis sur des centaines de milliers d'enfants. Je crois que nous avons ici la confirmation de ce qu'une concentration des pouvoirs produit : abus de pouvoir, abus d'autorité, abus spirituel, conflits d'intérêts.

Fild : La Ciase a aussi abordé a le sujet du sujet de la confession. Elle a ensuite été désavouée par le Secrétaire général de la Conférence des Évêques de France, Monseigneur de Moulins-Beaufort. Qu’en pensez-vous ?

Olivier Savignac : L’ambiguïté du secret de la confession a été levée par la Ciase, qui a réuni plusieurs spécialistes du droit. Je ne comprends pas pourquoi Monseigneur de Moulins-Beaufort a pu dire que le secret de la confession était supérieur aux lois de la République. C'est scandaleux. Surtout après avoir lu un rapport qui montre qu’un nombre de personnes équivalent à la population de la ville de Toulouse a été victime d’abus sexuels de la part de membres du clergé ou de l’Église catholique.

Fild : Les fidèles laïcs devraient-ils avoir plus de poids ?

Olivier Savignac : Les fidèles doivent se révolter et faire entendre leurs voix. Il est très important que les laïcs arrêtent d'être de gentils moutons. C'est très important pour l'Église afin qu’elle puisse évoluer comme une institution normale, démocratique et qu’elle soit très vigilante envers les plus vulnérables.

Fild : Que diriez-vous au Pape ?

Olivier Savignac : Je lui dirais que reconnaître la honte et la souffrance est une chose. Mais qu'il est nécessaire de réformer l'Église de France, et jusqu’au plus haut niveau au Vatican. Je lui dirais également que l'Église doit sortir de sa zone de confort pour se rapprocher des plus faibles. Ce que je voudrais dire enfin au Pape, c'est simplement que le message du Christ soit incarné par tous les membres de l’Église catholique et que peut-être, on arrivera à l’organisation d’un Concile Vatican III. Dans le cas contraire, l'Église courra à sa perte de manière inéluctable.

11/10/2021 - Toute reproduction interdite



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De Matteo Ghisalberti