Début novembre 2021, la Conférence des Évêques de France a annoncé une série de mesures pour répondre aux recommandations de la Ciase, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église. Celle-ci avait présenté en octobre le rapport sur la pédophilie dans l’Église catholique française, avec un constat ahurissant : depuis les années 1950, quelque 330.000 abus sur des mineurs ou des personnes fragiles ont été recensés. Malgré les annonces et les actes de pénitence accomplis par les évêques sous l'œil des médias, la prise de conscience de la gravité de la situation n’est pas encore évidente pour plusieurs hommes d’Église de l'Hexagone.

La chronique de Matteo Ghisalberti

Franchir les portes du siège de la Conférence des Évêques de France (Cef) le 5 octobre dernier autour de midi, était comme entrer dans une autre dimension. Dans la matinée, le Secrétaire général de la Cef et archevêque de Reims, Monseigneur Eric de Moulins-Beaufort, avait reçu un rapport explosif des mains de Jean-Marc Sauvé, président de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase). La remise du rapport, contenant les recommandations pour lutter contre la pédophilie dans l’Église, a été relayée par des nombreux médias français et étrangers. Mais si, en dehors des murs de la Conférence des chefs de l’Église catholique de France, la lecture de ces recommandations a suscité le dégoût, la colère et la déception, au siège de la Cef, c'était une journée presque comme les autres. Le service de la communication de la Conférence épiscopale avait donné rendez-vous aux journalistes au siège de l’institution, afin qu’ils puissent rencontrer des évêques et des prêtres et échanger avec eux sur le travail de la Ciase. Une fois franchis les tourniquets de l’entrée, des prêtres et des évêques plutôt médiatisés - mais relégués au rôle de “seconds couteaux” - semblaient attendre avec impatience que des journalistes leur tendent un micro pour commenter, la mine grave, le terrible sujet du jour. Malheureusement pour eux, l'intérêt de la plupart des médias présents s’est concentré sur le Secrétaire Général de la Cef et Mgr de Moulins-Beaufort.

Après une longue attente, le chef des évêques de l’Hexagone a répondu à nos questions portant sur certains passages critiques du rapport de la Ciase, tel que celui de la sélection des candidats au sacerdoce. Pour Mgr Moulin Beaufort « tout le monde est conscient d'un tel problème » et «il faut sûrement un peu plus de vigilance sur le profil des candidats », mais selon lui, l’analyse des profils psychologiques ne peut pas tout faire. « J'espère que les psychologues seront capables de repérer les plus grandes failles. Je ne sais pas si c'est le cas, mais il faut sûrement le faire. Je pense que dans beaucoup de séminaires on a déjà recours à des psychologues. Après, il faudrait voir ce qu'on leur demande. Est-ce que c’est un problème de nature psychologique, l'acceptation ou le refus des candidats ? Ou bien s’agit-il d’une question d’accompagnement de la liberté de chacun ? » Pour le numéro un de la Cef, dans les séminaires « on peut dire des choses très riches, très denses sur la sexualité. Il y a beaucoup de moments où l’on en parle ». Mais selon l'archevêque de Reims, « le vrai problème n’est pas simplement ce qu'on peut raconter dans les années de formation ; c'est aussi comment nous nous aidons mutuellement et sommes aidés au long de notre vie pour intégrer la sexualité. Parce qu'on ne l’accueille pas de la même façon à vingt ans, à trente ans, à cinquante ou soixante ans. C’est le travail de toute une vie. C'est une question aussi pour les couples » . « Pour ma part » - se souvient le prélat – « j'ai le sentiment que dans la formation de théologie que j’ai reçue, il y avait des enseignements très riches sur la sexualité et très « humanisants ». Dans les séminaires, on n’a pas su - de toute évidence - déceler les faiblesses personnelles de certains candidats à la prêtrise. Serait-ce à cause d'une tendance à vouloir former des intellectuels plutôt que des pasteurs ? Selon notre interlocuteur, il est possible que, dans les séminaires français, « on ait une formation trop intellectuelle. Mais, là aussi, j'ai l'impression qu'on a fait beaucoup d'efforts pour ne pas se concentrer uniquement sur les résultats académiques ».

Les abus sur mineurs commis par plus de 3000 prêtres - entre les années 1950 et aujourd’hui, recensés par la Ciase - ont provoqué des dégâts irréparables chez beaucoup de personnes. Il est donc normal que chez les parents d’enfants fréquentant des institutions catholiques, on se pose quelques questions. Les doutes de certains parents ne semblaient pas inquiéter Mgr de Moulins-Beaufort car, selon lui, l'Église de France a déjà donné la preuve que « les prêtres, mais aussi tous les acteurs pastoraux, respectent profondément les enfants. Il faut que les parents ressentent cela, et il y en a beaucoup qui le font ». Cependant, le numéro un des évêques français reconnaît - comme dans un lapsus - que de nombreuses familles confient leurs enfants aux institutions catholiques « malgré tout ». C’est aussi pour cela que, pour l'archevêque de Reims, « il faut que les parents maintiennent leur propre vigilance, parce que c'est ce qu'on découvre à la lecture de ce rapport. En relation à l’éducation, même les intentions les plus positives peuvent être dévoyées. Il y a quelques témoignages de victimes, qui ont par ailleurs beaucoup de reconnaissance pour tel ou tel prêtre qui les a fait grandir et qui, en même temps, abusait d’eux ou d’elles, c'est un peu terrifiant ».

Le temps de l'interview écoulé, Mgr de Moulins-Beaufort nous a quitte poliment. Dans la salle dédiée aux journalistes et dans le hall d’entrée de la Cef, restent seulement les “deuxièmes couteaux”, autour desquels butinent comme dans une ruche les chargés de la communication de la Cef. Les derniers chants de la messe de midi, célébrée dans la chapelle du siège de la Cef, résonnent encore dans le hall d’entrée. Au même moment, les parfums des pitances servies dans la cantine des évêques viennent rappeler les besoins très terrestres de ces ministres de Dieu, dont les prédécesseurs auraient dû se soucier davantage du bien-être physique et spirituel des âmes confiées à leurs soins, plutôt que de détourner leur regard.

Le dédommagement des victimes d’abus

Un mois après la présentation du rapport Ciase, lors de leur réunion annuelle à Lourdes, les évêques français ont reconnu officiellement la « responsabilité institutionnelle » de l’Église et le caractère “systémique” des abus sur les mineurs. Sur l'esplanade du sanctuaire bâti à l’endroit où la Vierge Marie est apparue en 1858, s’est déroulée une prière de pénitence et certains évêques se sont mis à genoux, face aux caméras. Ils ont dévoilé la photo d’une

sculpture qui sera placée à Lourdes à la mémoire des victimes des abus. Mgr de Moulins-Beaufort a annoncé que l’assemblée a demandé au pape François d’envoyer en France « quelqu'un en qui il a confiance pour examiner avec nous la manière dont nous avons traité et traitons les personnes victimes et leurs agresseurs ». Il a ajouté que « les évêques de France ont décidé d'abonder ce fonds en se désistant de biens immobiliers et mobiliers de la conférence des évêques et des diocèses ». Selon le prélat, « les évêques ont accepté d'essayer d'identifier dans leurs diocèses les biens dont ils pouvaient se défaire ». Les évêques ont également décidé « de souscrire un emprunt, s'il le fallait, pour pouvoir honorer nos obligations ». L’objectif est de ne pas utiliser les dons des fidèles et le « denier du culte » pour dédommager les victimes d’abus.

Mais, bien avant l’acte de contrition accompli par les évêques, dans certains diocèses français, on se préoccupait de questions très peu spirituelles. Après l’onde de choc du rapport de la Ciase, dans plusieurs églises de France, à la fin des messes, on a expliqué aux fidèles qu’il était important de continuer à effectuer des dons car ils n’auraient pas été utilisés pour le dédommagement des victimes des abus. La fin de l’année étant une période clé pour les finances de l’Église (ainsi que d’autres associations), on y enregistre les plus importantes récoltes de dons. Sans ces ressources, une partie des apparats ecclésiastiques risquerait de ne pas pouvoir fonctionner correctement.

Pour les catholiques, l'Église est un seul corps, mais les appels aux dons montrent aussi les hommes et femmes “de terrain”, engagés dans cette institution, ne souhaitent pas voir leur travail sali par les scandales. L'Église “du bas” demande ainsi un soutien plus fort de celle “de haut”, représentée par les évêques. Mais, comme le confiait à Fildmedia Olivier Savignac - ex-victime d’un prêtre pédophile - la prise de conscience de la part des hiérarchies ecclésiales “n'est pas totale, parce qu'il y a beaucoup d'évêques qui ont des “casseroles”, car ils étaient au courant de certaines choses et ils ne veulent pas qu'on réveille des vieux démons”. Malgré la bonne volonté affichée par les évêques à Lourdes, le chemin de croix de l'Église de France vient à peine de commencer, et s’annonce très long.

15/11/2021 - Toute reproduction interdite


L'archevêque de Paris Michel Aupetit, Jean Castex et le président de la Conférence des évêques de France Eric de Moulins-Beaufort parlent à la presse à l'hôtel Matignon, le 29 octobre 2020.
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De Matteo Ghisalberti