Journaliste au Figaro, essayiste, Paul-François Paoli publie aux éditions un essai court et percutant, « France-Corse : je t’aime, moi non plus » (éd. de l’Observatoire, 2021), ou il décrypte les relations tumultueuses et passionnelles entre la France et l’Île de Beauté.

Entretien conduit par Emmanuel de Gestas

Fild : Vous entamez votre essai avec cette exhortation : « Français, essayez de comprendre la Corse, et vous en saurez plus sur vous-mêmes ! ». Que voulez-vous dire ?

Paul-François Paoli : L'Histoire de la Corse est très peu connue des Français. Elle est sûrement d'ailleurs assez méconnue des Corses eux-mêmes. D'abord parce qu'elle est complexe. Et ensuite parce que cette Histoire est, de toutes les façons, un objet de discussion entre historiens qui ne sont pas toujours d'accord sur le sens à donner à tel évènement ou à tel personnage. Les Français pensent que l'importance de la Corse est mineure même s'ils ne le disent pas. Or ils se trompent. Quand on étudie l'histoire de cette île, on se rend compte à quel point elle n'était pas particulièrement destinée à devenir française. Elle l'est devenue progressivement en officialisant la langue française sous le régime impérial de Napoléon III, qui aimait la Corse et a créé un lien privilégié avec elle. Je rappelle dans mon livre que la Corse s'est sans doute sentie pour la première fois française sous le second Empire. Jusque-là, l'italien était la première langue des Corses cultivés et lettrés. La Troisième République a achevé de franciser la Corse, qui est devenue républicaine.

Fild : Quelle est la différence d’appréciation de l’identité entre Corses et Français, si elle existe ?

Paul-François Paoli : Ce qui distingue principalement les Corses des pinzuti, (« continentaux » en langue corse, c’est-à-dire Français du continent, NDLR) et surtout des "bobos" des grandes villes a un lien avec la mentalité. A ma connaissance il n'y a pas de "bobos" en Corse. Un bobo corse serait un oxymore. Pourquoi ? Parce que si nous aimons nous expatrier ou voyager, fondamentalement, nous ne sommes ni des nomades ni des urbains. Nous sommes liés affectivement à un lieu, une région ou un village. Il faut se souvenir que la France a été un pays terrien jusque dans les années 60. Il s'est produit en France un bouleversement d'ordre anthropologique que l'historien Jean-Pierre Le Goff a appelé la Fin des Villages. J'ai connu enfant les derniers jours de cette Corse d'antan. Une Corse sans touristes et très sauvage. J'en ai la nostalgie même si je sais que nous ne reviendrons plus au temps de la marine à voile comme disait Pompidou. Toutefois, les Corses insulaires ont souvent gardé des traces d'une mentalité anti-moderne, que l'on qualifie parfois d'archaïque. Or, cette notion est un fondement sur un plan étymologique. En Corse, il reste des traces du Sacré. La religion catholique est encore chargée de paganisme. On a parfois l'impression que le dieu grec Pan n'est pas mort dans ce pays merveilleux.

Fild : Au fond, il y a-t-il un malentendu entre la Corse et la France ? D’où vient-il ?

Paul-François Paoli : Il vient du fait que la Corse a aimé la France pour des raisons qui apparaissent aujourd'hui anachroniques. Les Corses se sont identifiés à l'Empire colonial français pour toutes sortes de raisons mais d'abord parce que l'Empire leur a offert un extraordinaire débouché. D’une certaine manière, ils sont partis à la « conquête » de la France en devenant Français. L'école et l'université de la République ont offert aux Corses les moyens de connaitre une ascension sociale sans précédent dans l'histoire de ce tout petit peuple. Le nombre d'avocats, de journalistes, d'homme politiques, d'administrateurs et de militaires que ce pays a généré au XXe siècle est inouï quand on y pense ! Quand les nationalistes disent que nous avons été colonisés, ils défient les lois de la logique, ni plus ni moins. Les Corses ont surtout colonisé la France et ont offert à ce pays une avant-garde de soldats courageux qui ont brillé sur tous les fronts depuis l'armée de Bonaparte à la guerre d'Algérie sans oublier la terrible saignée de 14-18 ! Quand la France a perdu son empire colonial, la Corse s'est sentie complètement rabougrie. Elle a notamment très mal vécu l'installation de milliers de Pieds Noirs venus d'Algérie en 1962. Le nationalisme corse est né sur les décombres de l'Empire et les premiers dirigeants de cette mouvance étaient souvent des anciens partisans de l'Algérie Française.

Fild : Quel avenir pour l’Île de Beauté au sein de la France ?

Paul-François Paoli : Je ne sais pas ce que nous réserve l'avenir. La Corse à mes yeux est française et pas seulement administrativement. Elle l'est aussi culturellement puisque la langue qui est parlée à l'unanimité est le français. Tout ne va pas mal en Corse, malgré la puissance du milieu criminel. Par exemple, la crise de la Covid a été bien gérée et maitrisée, de même que la vaccination de masse. L'État a été ici à la hauteur. Il faut inventer un avenir pacifié qui permette aux Corses de continuer à parler corse sans renoncer à leur identité française. L'identité corse est complexe : nous sommes des Italiens qui parlons Français. Il faut accepter la complexité et ne pas ressasser en permanence les maux du passé.

16/06/2021 - Toute reproduction interdite


"France-Corse Je t'aime moi non plus" par Paul-François Paoli
© Editions de l'Observatoire
De Emmanuel de Gestas