International | 24 mai 2021
2021-5-24

Patrick Robert : « la France n’est pas responsable du drame rwandais »

De Fild Fildmedia
20 min

Patrick Robert compte parmi les plus grands photojournalistes Français. Ses reportages ont été publiés dans des magazines tels le Figaro Magazine, Paris Match ou Newsweek. Habitué des théâtres de conflits, notamment en Afrique, il a couvert la guerre civile au Rwanda (1990 -1994).  Ayant été confronté aux réalités du terrain et s’étant par ailleurs constamment documenté, il livre ici son analyse du rapport Duclert qui revient sur le rôle et les responsabilités de la France dans le génocide des Tutsis.

Par Patrick Robert, grand reporter, ancien envoyé spécial au Rwanda

La Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi (1990-1994), présidée par le professeur Vincent Duclert, a donc remis son rapport au président Macron qui l’avait commandé. L’initiative de sortir des archives la matière permettant de comprendre quelle était la nature des motivations et des actions des dirigeants français de l’époque est bienvenue, tant les suppositions les plus folles avaient fini par faire vérité historique.

Les archives de l’Élysée, du ministère de la Défense, du ministère des Affaires Étrangères, de celui de la Coopération ont donc pu être consultées, la plupart ayant été déclassifiées et rendues accessibles pour la première fois.

Ce rapport à deux grands défauts : de ne pas considérer l’histoire de la rivalité Hutu/Tutsi dans sa profondeur historique, se privant de la conscience de son enracinement (comme si cette tragédie ne commençait qu’à l’indépendance chaotique du pays) et de ne pas voir que le pays est devenu, sous l’administration politique de Paul Kagamé, une dictature policière dépourvue de la légitimité démocratique qu’il prétendait instaurer. La promesse, par la communication du FPR de sa volonté démocratique contre une dictature raciste n’a pas survécu à l’exercice du pouvoir. Le Rwanda d’aujourd’hui n’est pas plus une démocratie et son régime politique pas plus partagé équitablement que celui qu’il a remplacé. Le rapport ne tient pas compte de ces réalités.

Les rapporteurs se trouvent en porte à faux sur la vérité historique puisqu’ils plaquent leur vision morale, éthique, sur une réalité qu’ils découvrent à partir des archives. Tous les arguments à charge du rapport restent opposables.

Pas de volonté génocidaire, pas de motivations occultes de la part de Mitterrand

On y apprend cependant beaucoup de choses et des murs de certitudes s’effondrent. On comprend notamment le mécanisme décisionnel et les raisons qui mobilisent le président Mitterrand. Point de volonté génocidaire, point de motivations occultes, d’arrière-pensées mercantiles ou de quelconque mauvaise intention, contrairement aux affirmations attestées depuis 25 ans, argumentum ad Nauseam dans des centaines d’articles de presse, de communiqués d’associations humanitaires reprenant souvent les arguments du régime rwandais. Pas de dérapage non plus entre les ordres donnés et leurs exécutions.

Au sommet de la Baule en 1990, Mitterrand fait un discours qui annonçait une rupture avec les pratiques d’ingérences précédentes. L’action de la France se fera dorénavant dans la transparence et autant que possible avec l’aval de l’ONU. Passons sur la contradiction de l’injonction. L’aide de la France sera conditionnée à la démocratisation effective des pays qui la solliciteraient. Le rapport fait état de cette volonté de faire du Rwanda « une sorte de laboratoire de l’esprit du discours de La Baule ». Le drame rwandais démontre que les bonnes intentions ne suffisent pas.

Pourtant les rapporteurs concluent à une responsabilité de la France dans l’exécution du génocide en considérant qu’elle savait que les extrémistes Hutus préparaient un génocide et qu’elle ne s’y est pas opposée. C’est très inexact : si les observateurs étaient conscients que la menace de grands massacres était réelle, et qu’il était urgent de prendre de vitesse les extrémistes en aboutissant à un accord politique, personne ne pouvait prévoir qu’il y aurait un génocide. D’ailleurs, la constatation de sa réalité a été faite très tardivement par la communauté internationale, après qu’il eut commencé. Le fait génocidaire n’était tout simplement pas concevable dans nos esprits. Les pressions pour inciter Habyarimana à contrôler ses extrémistes ont été faites, et faisaient même partie des négociations d’Arusha de partage du pouvoir. Mais certainement pas suffisamment, dans l’ignorance de ce que deviendrait le futur. On ne peut pas être tenu responsable de quelque chose qu’on n’a pas imaginé possible alors même que nous avons tenté pendant quatre ans de réconcilier les protagonistes. C’est profondément injuste.

Les rapporteurs insistent sur la vision erronée que des autorités françaises portaient sur la région en considérant le rapport de force démographique des ethnies en présence. Ce qui constitue d’après eux un aveuglement qui répèterait « un schéma colonial » et d’une « construction idéologique » qui ignoraient « le caractère factice de ces catégories », ce qui est qualifié « de vision ethniciste ». Il aurait fallu considérer « l’unicité d’un même peuple ». C’est beau comme une pétition universitaire, mais très éloigné de la réalité du pays imposée par ses habitants à l’époque : celle de la lutte pour le pouvoir dans une histoire longue, marquée par la domination des Tutsi sur les Hutu. La terreur qu’inspirait à ces derniers le retour au pouvoir des Tutsi n’est pas une construction mentale française. C’est le point de réalité obsessionnel qui a rendu possible le génocide, sans que nous puissions le concevoir.

L’abondance des documents et dépêches diplomatiques déclassifiés permet d’établir que le soutien de la France au régime d’Habyarimana était conditionné à l’ouverture des négociations d’Arusha devant aboutir au partage du pouvoir. Partage que d’ailleurs ni les Hutus ni les Tutsis ne voulaient sincèrement. Le rapport, qui qualifie ce soutien “d’inconditionnel” en se contredisant, affirme également qu’en n’empêchant pas le régime d’Habyarimana d’organiser ses milices, la France prêtait la main à la préparation du génocide. C’est faire facilement abstraction du fait que le Rwanda est un état souverain et que les Français n’y faisaient pas ce qu’ils voulaient, surtout après La Baule ! Le soutien de la France n’était pas inconditionnel.

Non, Habyarimana n’était pas un ami de Mitterrand.

Ils ne se sont rencontrés que sept fois, uniquement dans des rencontres bilatérales. L’asile donné à sa famille au lendemain de son assassinat n’était qu’un geste de courtoisie du chef d’état français. Cette décision fut prise dans l’urgence face aux menaces certaines qui pesaient sur elle. Mitterrand n’a pas reçu madame Habyarimana, et elle n’a pas bénéficié de carte de séjour ni d’asile politique.

Contrairement au postulat de départ du rapport, le Rwanda de 1990 n’était pas considéré comme étant une dictature au regard des standards de l’époque dans les pays voisins très instables. Bien que très pauvre, il était bien géré, propre, les infrastructures fonctionnaient. Les massacres du passé étaient loin, croyait-on. Le risque de rechute possibles, mais peu crédible dans un avenir envisageable. Ceux qui disent le contraire n’ont pas connu cette période.

Après La Baule, les opposants ont pu créer des partis politiques, le mouvement était lancé. C’est d’ailleurs peut-être à cause de ce processus de démocratisation que le FPR a précipité son offensive en 1990 : il aurait eu moins de légitimité à intervenir militairement après pour rétablir l’hégémonie tutsi !

Lorsque Habyarimana renverse en 1973 Grégoire Kayibanda, dictateur Hutu ouvertement raciste qui régnait depuis l’indépendance, il tend la main aux Tutsis. Il établit des quotas pour les imposer dans l’administration. C’est ce qui fait dire à Duclert et aux associations militantes qui l’influencent manifestement qu’il avait une politique raciste en établissant des quotas pour limiter l’accès aux Tutsis. C’est le contraire. À l’époque, les Tutsis sont très actifs dans la vie économique, même s’ils restent exclus de la vie politique. La mention ethnique qui figurait sur les papiers d’identité a été instauré par les Belges, pas par le régime Hutu.

Aucun des belligérants ne souhaitait négocier

En 1990 un groupe armé rebelle venu d’Ouganda attaque le pays avec l’intention de prendre le pouvoir par la force. Des massacres sont commis, puis des contre-massacres de vengeance, entrainants d’autres tueries. Habyarimana demande l’aide de la France qui a signé des accords de coopération et d’assistance militaire en 1975 (Giscard). Ces accords ne sont activés que si le pays est attaqué par un pays étranger. Le FPR est bien armé, entrainé et équipé par l’Ouganda, mais ses combattants sont des Tutsis descendants des réfugiés ayant fuis le Rwanda après la guerre pour l’indépendance gagnée par les Hutus.

Les renseignements militaires français ont cherché à savoir si des soldats Ougandais participaient à l’offensive pour déterminer si les conditions d’intervention des accords de défense s’appliquaient. C’est pourquoi on a vu des soldats français contrôler des identités. Non pas pour « trier » des Tutsis comme on l’a dit, mais pour vérifier s’il y avait des Ougandais parmi eux !

Museveni, le chef d’État ougandais, l’a toujours nié, bien que 1000 à 2000 hommes du FPR faisaient bien partie de l’armée Ougandaise dont Kagame lui-même, qui y était colonel. C’est la raison pour laquelle le président Mitterrand n’engage pas l’armée française directement contre les rebelles mais simplement en soutient de l’armée régulière d’un état souverain.

Que ne dirait-on pas en France, sauf à perdre toute crédibilité, si notre exécutif soutenait des rebellions armées contre des pays avec qui nous avons des accords d’assistance militaire !

Elle a bien tenu compte du fait que ces rebelles sont aussi Rwandais et qu’il est compréhensible qu’ils souhaitent rentrer chez eux avec leurs familles. Mitterrand a dit à plusieurs reprises dès 1990 que « le FPR n’est pas notre ennemi », et que « la France ne fait pas la guerre au FPR ». Pour pouvoir rendre possible des négociations, il faut stopper les combats. Une force militaire rebelle qui progresse rapidement sur le terrain n’a rien à gagner dans des négociations : son coup d’état est à portée de main. Il faut donc former l’armée régulière, mettre des soldats au sol, livrer des armes et figer les fronts. Surtout que pendant toute la durée des négociations à Arusha, le FPR continuait de harceler les lignes de défense pour maintenir la pression sur le régime, compliquant sa volonté de compromis. Chaque nouvelle demande d’armes formulée par la présidence rwandaise était un point de levier pour contraindre le régime à négocier, donc à faire des compromis politiques avec les rebelles. Aucun des belligérants ne souhaitait négocier, il a fallu leur tordre le bras pour les contraindre à le faire.

La haine de Kagame pour la France vient de là : notre pays l’a empêché de prendre tout le pouvoir qu’il convoitait dès 90. Les critiques actuelles ne tiennent pas compte du fait que la France avait affaire avec un état indépendant, souverain, reconnu par l’ONU, et qu’elle n’y faisait pas ce qu’elle voulait. Par exemple, elle ne pouvait pas intervenir contre la présence des milices racistes, un phénomène régional qui s’est aggravé au Rwanda après 1992.

Dès 1990 on savait que des militaires Hutus souhaitaient tuer les Tutsis, donc le rapport conclut qu’en ne les arrêtant pas (de quel droit aurait-on pu le faire dans un pays souverain ?) on les encourageait. C’est une fois de plus le contraire. L’urgence était à la négociation tout en empêchant que l’une ou l’autre force n’écrase l’adversaire sur le terrain. C’était une course de vitesse contre les extrémistes de tous bords.

L’aide militaire de la France n’a pas été massive

Le rapport Duclert fait l’inventaire des armements livrés par la France en notant qu’ils sont considérables. Ce n’est pas le cas. La valeur totale de ces armes, 64 millions d’Euro sur 4 ans, pour soutenir une armée en guerre, n’est en rien excessif. C’est même assez peu. Des armes légères, des munitions et des pièces détachées. Mitterrand a refusé de livrer la plupart des armes qui auraient fait la différence sur le terrain et qui étaient ardemment réclamées : aucun véhicule blindé, aucun missile, autorisant finalement une, puis deux batteries d’artillerie modeste (105mm) de six canons, aucun hélicoptère de plus, se contentant de l’entretien des trois existants avant la crise. Il refuse surtout l’appui aérien des avions français qui aurait été déterminant.

Non, l’aide militaire de la France n’a pas été massive. Elle n’était pas calibrée pour gagner la guerre mais pour que l’armée rwandaise, de très mauvaise qualité, tienne à minima le temps des négociations face au FPR qui lui, était régulièrement approvisionné en armement par l’Ouganda.

Le génocide n’a pas été commis principalement par les armes à feu fournies par la France ou provenant par ailleurs des pays d’Europe de l’Est, d’Israël et d’Afrique du Sud qui fournissaient aussi le régime d’Habyarimana, et que les observateurs ont pu prendre pour des livraisons françaises.

Nombreux sont ceux qui affirment qu’il ne fallait pas s’en mêler, que ce n’était pas nos affaires. Très bien. Alors il faut accepter l’idée que d’immenses massacres auraient eu lieu à ce moment-là, en 90 au lieu de 94 et s’en laver les mains comme l’ont fait les autres États, Américain, Anglais et Belges. Les Hutus auraient perdu le pouvoir, mais seraient entrés en résistance contre leur oppresseur séculaire, entrainant le pays dans une somalisation probable. Mitterrand a choisi de tenter de servir de faiseur de paix. Peut-être était-ce vaniteux, présomptueux ? Peut-être était-ce la vision qu’il avait de la responsabilité de la France : ne pas se débiner ?

Les accords d’Arusha sont un succès français

Les accords d’Arusha prévoyant le partage du pouvoir sont le produit de cette implication française. Les accords n’auraient pas échoué s’il n’y avait pas eu l’attentat contre l’avion du président rwandais. Ils n’auraient pas eu lieu sans l’engagement de l’armée française au sol et le travail diplomatique pour impliquer l’ONU et les pays voisins. Les accords d’Arusha sont un succès français, et non pas du FPR comme le prétend le rapport. Ils ne tiennent pas compte du ratio démographique très déséquilibré en défaveur des Tutsis qui se trouvent par eux élevés quasiment à égalité dans le partage du pouvoir et de l’armée (le FPR exigeait 50% du commandement et 45% des effectifs). C’est pourtant bien ce qui n’intéressait pas le général Kagame, qui faisait semblant de négocier sous la contrainte internationale mais qui ne souhaitait pas partager le pouvoir exclusif hérité de ses ancêtres et contrarié par la colonisation, n’en déplaise à la commission Duclert. Pour lui, et désormais pour tous ses supporters occidentaux, l’opération Noroît d’abord puis Arusha sont des initiatives françaises destinées à l’empêcher de gagner la guerre et de régner seul sur le pays. Sa haine de la France est totale, personnelle. Les tentatives répétées de lui tendre la main sont vaines. Elles sont la marque de l’acceptation de notre propre humiliation dont nous sommes les seuls artisans.

La normalisation des relations avec le Rwanda ne pourra se faire qu’à son initiative, avec un esprit de réconciliation sincère. Nous n’avons aucune excuse à donner pour avoir été les seuls à avoir tenter d’éviter la chute de ce pays, à nos risques et périls. Nous n’avons rien à gagner au Rwanda. Ce n’est pas le moment d’y retourner alors que tous ses soutiens de la première heure prennent leur distance avec le régime, et que de plus en plus de témoignages accablent le FPR et son chef de crimes de guerre massifs.

On dira encore que la France soutient toujours les dictateurs !

On comprend la position du régime qui s’attaque à la France pour faire diversion sur ses propres écrasantes responsabilités. On comprend moins celles des journalistes militants, des ONG moralisatrices qui se pensent infaillibles et d’une commission d’historiens qui supposent, à défaut de mieux, que la principale motivation des décideurs français de l’époque serait une obsessionnelle crainte d’une concurrence anglo-saxonne. Prétexte ridicule et fantasmé, comme le dérisoire soi-disant complexe de Fachoda. Il s’agit d’un pays francophone qui n’est pas une ancienne colonie et ne fait pas parti du « pré-carré ».

On a pourtant le droit de constater que le pays est devenu anglophone et que le FPR a été constamment soutenu dès le début par les Américains et les Britanniques.

Non, la France n’avait au Rwanda aucun intérêt économique ou stratégique à défendre et elle n’en a toujours pas. On ne fait pas la guerre pour la francophonie, et encore moins la planification d’un génocide que la France n’a jamais commis de toute sa longue histoire. Ceux qui l’ont prétendu se sont trompés.

Le rapport fait sienne des positions du FPR

Le rapport fait sienne des positions du FPR pourtant très contestables dans les faits, mises en avant par une communication efficace et très manipulatrice, relayée à l’étranger par une diaspora dynamique. On retrouve sa syntaxe dans les arguments des ONG, de la presse et des rapporteurs Duclert. Par exemple, il affecte de croire que le FPR est un mouvement politique démocratique ouvert à tous les Rwandais. Ce qui est prétendu est contesté dans les faits : les Hutus du FPR sont des faire-valoir sans aucun pouvoir réel et ouvertement méprisés. La plupart des opposants Hutus à Habyarimana qui ont rejoint le FPR ont démissionné depuis ou ont pris la fuite sous les menaces. C’est le cas de Pasteur Bizimungu, opposant d’Habyarimana qui rejoignit le FPR dès les premiers jours et fut nommé fin 94 président du pays par Paul Kagame. Il ne pouvait prendre aucune décision importante et servait de faire-valoir jusqu’à sa fuite quatre ans plus tard. Il créera un parti politique d’opposition immédiatement interdit. Pour ça il fut arrêté et condamné à quinze ans de prison pour « association de malfaiteurs, de détournement de fonds publics et d'incitation à la désobéissance civile ». Gracié après cinq ans, il a renoncé à la politique. D’autres n’ont pas eu cette chance.

La qualification du régime d’Habyarimana de « dictature » provient encore du FPR pour justifier son expédition militaire. Évidemment, il n’existe pas au monde de mouvement rebelle armé qui se justifie en disant qu’il souhaite renverser un gouvernement démocratique. Il l’accuse donc de totalitarisme.

Reprendre à son compte cette accusation est une preuve de naïveté ou de complaisance. Le régime actuel est une autre dictature. Sa gestion économique technocratique habile et sa bonne gouvernance n’y changent rien. On peut s’en accommoder, ce ne sont pas nos affaires. Il y a d’autres pays qui sont des dictatures et qui se revendiquent être des démocraties avec qui nous avons des échanges (Russie, Turquie, Chine…) mais qu’on ne dise pas que le FPR souhaitait abattre une dictature pour instaurer la démocratie !

L’attentat de l’avion présidentiel aura rendu impossible la poursuite du processus d’Arusha et a donné le signal des massacres. Duclert pense que les extrémistes Hutus sont responsables de l’attentat. Cette affirmation est très contestée par tous ceux qui connaissent bien le dossier. Il pense aussi que « sans l’attentat, le génocide aurait eu lieu de toute façon ». C’est possible. Mais alors, pourquoi auraient-ils tué leur président s’ils pouvaient déclencher le génocide de son vivant ? Et que faire du fait que le numéro de série du missile de fabrication soviétique qui a atteint l’avion présidentiel indique qu’il provient d’un lot de l’armée Ougandaise ?

À propos du rôle de l’État-Major Particulier (EMP) du président Mitterrand.

Le rapport fait grand cas de l’activité dominante de l’État-Major Particulier (EMP) du président Mitterrand. Il est présenté comme étant la cheville ouvrière de l’action funeste de la France au Rwanda et de son manque supposé de probité. Pourtant les documents déclassifiés démontrent que l’EMP a toujours suivi les consignes du président qui seul validait les actions à suivre.

Les rapporteurs ne comprennent pas bien pourquoi le président dispose d’un État-Major Personnel, parallèle à celui de l’État-Major des Armées, et pourquoi celui-ci semble court-circuiter celui-là. Le chef de l’État est chef des Armées et la politique africaine est toujours piloté par le président. Pour les opérations militaires en Afrique le ministère de la Défense suit les directives de l’Élysée. En plus de lui tenir à disposition en permanence les codes nucléaires, son EMP a aussi une fonction non dite : rendre plus compliqué l’organisation d’un coup d’état militaire en cas de crise grave : le président peut reprendre la main sur l’armée depuis l’Élysée grâce à lui. Ce qui semble être une anomalie aux historiens fait partie de l’institution militaire française et a son utilité.

Bien qu’il s’en étonne, mais n’ayant pas décelé de fautes graves dans le mécanisme de décision ni de décalage entre l’ordre émis et son exécution sur le terrain, le rapport pointe ce qui lui semble être des anomalies administratives. Que l’EMP communique directement avec l’attaché militaire de l’ambassade à Kigali, alors que son courrier aurait dû suivre un cheminement administratif tortueux passant par le ministère de la Défense et les Affaires Étrangères, par exemple, lui semble être la marque de disfonctionnement fâcheux. Il démontrerait que l’Élysée avait la main directe sur les évènements et le ministère de la Défense réduit au rôle de simple exécutant. Pourtant à aucun moment les consignes du président n’ont été modifiées ou même trahies. Le respect strict de la rigueur des règles protocolaires administratives du flux d’informations échangées semble plus important aux rapporteurs que la rapidité d’exécution ou de son efficacité.

L’échec de l’ONU sous les pressions américaines

Après avoir réussi aux forceps à faire signer un accord politique de partage du pouvoir entre le gouvernement rwandais et son opposition armée, la France mets fin à l’opération Noroit en 93 et retire avec soulagement ses 600 hommes sur place. Conformément aux accords signés à Arusha et à sa demande, elle est remplacée par une mission militaire de l’ONU de 2300 hommes qui arrive en novembre 93. Mais cette mission est neutralisée à l’ONU par les Américains et les Britanniques qui réduisent au maximum son efficacité et ses moyens matériels, la privant de toute réelle utilité pour agir contre les forces en présence.

Lorsque l’attentat survient contre l’avion présidentiel, lâchant la fureur des extrémistes de tous bords, l’ONU ne pourra pas agir. Il n’y avait plus de militaires français au Rwanda quand commencèrent les massacres, à part trente coopérants militaires chargés de maintenance de matériel, dont les deux gendarmes chargés de transmission radio qui seront tués par le FPR le lendemain ou la nuit de l’attentat avec la femme de l’un d’entre eux. Le FPR a bien lui aussi procédé à des tueries ciblées ! Ces trois morts seront les trois seules victimes militaires de toute la présence française au Rwanda en quatre ans, hormis l’équipage de l’avion présidentiel. Les coopérants seront tous rapatriés rapidement avec les ressortissants étrangers.

Le rapport s’indigne que des avis divergeant, des analyses contradictoires provenant de militaires ou de diplomates informés sur place aient été écartés par l’exécutif. Mais comment faire autrement ? Le président suivait sa ligne politique. Le décideur gère des considérations qui échappent aux analystes de terrain, même les plus avisés. Il doit tenir compte des relations multilatérales et diplomatiques. Il a un point de vue global propre à sa position.

Il est très facile, 25 ans après, de distribuer des blâmes, quand on connaît le dénouement !

On peut faire tous les reproches de jugement, d’avoir sous-estimé les manœuvres et manipulations dont ils ont fait l’objet de la part des autorités rwandaises, d’avoir privilégié la défense des droits régaliens au détriment des volontés légitimes de l’opposition armée, mais on ne peut pas dire qu’ils soient responsables des massacres qui les débordent alors qu’ils ne sont plus là, ni qu’ils aient contribué à les rendre possible !

L’opération Turquoise : un succès mondialement reconnu

Un mot sur l’opération Turquoise. Mitterrand répond à l’époque à une campagne de presse et d’opinion s’indignant très justement de l’inaction face au génocide en cours. Il décide alors d’organiser une opération militaire pour « faire cesser les massacres ». Décision compliquée dans sa validation internationale, mais qui finit par aboutir. L’obsession des dirigeants français était que les militaires ne soient jamais confrontés sur le terrain aux forces du FPR qui avaient formellement menacé de s’opposer à eux partout où ils seront. Cette contrainte limitera considérablement l’efficacité de l’opération. Malgré tout l’opération fut un succès mondialement reconnu. Pourtant, on trouve toujours aujourd’hui des critiques infondées et des accusations injustes. D’où vient cette haine de soi irrépressible ? Le rapport Duclert blanchit définitivement Turquoise.

Non la France n’est pas responsable du drame rwandais : sans doute aurait-elle pu mieux faire, mais elle a été la seule à prendre des risques pour que le pays puisse se réconcilier.

Nous aurions aussi pu ne rien faire comme tous les autres pays et se retrancher derrière l’ONU qui n’aurait rien fait non plus. On aurait alors pu s’excuser comme eux d’avoir été inactif, et même coupable d’indifférence. Le pays aurait sombré aussitôt, dès 1990, quatre ans plus tôt. On ne nous aurait fait aucun reproche.

Les seuls responsables de la tragédie sont les Rwandais, les Américains et les Britanniques.

Les seuls responsables de la tragédie sont les Rwandais eux-mêmes et les états qui, en refusant de s’y opposer, l’on rendue possible : Le FPR, qui a pris l’initiative d’une invasion armée murement préparée et la prise du pouvoir par la force des armes avec la certitude de sacrifier des milliers de vie humaines ; Le gouvernement Hutu, qui a manœuvré en tentant d’instrumentaliser la France tout en mettant en place une « solution finale » au cas où les choses tourneraient mal pour son régime ; Et l’ONU aussi, porte une lourde responsabilité par la faute des Américains et des Britanniques qui ont tout fait pour neutraliser l’action de la MINUAR mis en place par les accords d’Arusha pour qu’elle ne puisse jouer aucun rôle qui aurait pu gêner le FPR ou arrêter les massacres. C’est une chose de ne rien vouloir faire, c’en est une autre de bloquer toutes possibilités d’actions qui auraient pu empêcher les tueries ! Les USA et la Grande Bretagne portent cette responsabilité considérable. Le 12 avril 94, alors que l’ONU discutait de l’éventuelle modification du mandat de la MINUAR pour la rendre utile dans la tragédie en cours, le FPR, fort du soutien de ses alliés, avisa les Nations Unies avec aplomb que si elle devait devenir une « force d’instauration de la paix », elle serait considérée comme ennemie. Nous sommes sept jours après l’attentat.

Si l’ONU l’avait voulu en lui donnant des moyens matériels et un mandat plus adapté, elle aurait pu faire cesser les massacres dès l’attentat, en tous cas les limiter, qu’ils ne deviennent pas un génocide. Par une surprenante inversion des responsabilités, c’est le seul pays qui a tenté de mettre ses moyens diplomatiques et militaire au service d’une solution négocié qui se trouve dans la position du bouc émissaire. La manœuvre de diversion a merveilleusement fonctionné. À qui a-t-elle profité depuis vingt-sept ans ? Responsable, la France ?

Les surprenantes recommandations du rapport Duclert.

Le rapport des historiens soumet un certain nombre de recommandations pour l’avenir. On sent l’appétit du monde universitaire pour la création de coûteux comités Théodule et les missions d’éducation moralisatrices, culpabilisantes et pénitentialistes destinées à notre jeunesse. Manifestement, l’intention surprenante est de prévenir l’irruption d’un génocide comparable en France, semble-t-il. À moins que de vouloir entretenir une culpabilité ontologique éternelle de notre histoire ?

Mais oui, on peut surement améliorer encore le traitement des archives et leurs conservations.

Le rapport Duclert conclu le contraire de ce qu’il démontre.

Il apporte les preuves que l’action de la France a été lucide, retenue, prudente, raisonnée, courageuse, consciente des risques considérables qui menaçaient. Pas d’aveuglement, donc. Ce sont les rapporteurs qui font preuve d’aveuglement en niant une réalité ethnique têtue et en concluant à une consensuelle responsabilité de la France dans l’accomplissement du génocide des Tutsi rwandais. Comme si un rapport qui la blanchirait ne pourrait pas être crédible.

Il ne s’agit pas ici de défendre la mitterrandie, ni même la balladurie, ce qui serait hors de propos. Mais de restaurer la simple réalité en la sortant du marais de désinformation, de fantasmes et de mensonges où elle est opportunément enfouie depuis si longtemps.

21/05/2021 - Toute reproduction interdite


Génocide Rwandais, Avril 1994. Massacres sur les collines autour de l'Hôtel Horizon, sur les hauteurs de Kigali.
© Patrick Robert
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