« Nous les Européens » vient d'obtenir le prix de l'initiative européenne, décerné par l'association des journalistes européens et la maison de l'Europe. Une récompense méritée pour Patrick Boitet, rédacteur en chef de cette émission de France 3, qui a d’ailleurs commencé sa carrière sur cette même chaîne il y a près de 40 ans … Avec un parcours bien rempli de grand reporter et de producteur, dont une quinzaine d'années à la tête de « Un œil sur la planète » (France 2), émission de politique internationale qui lui a fait parcourir tous les continents, « pour rendre le lointain proche ». Le grand reportage est la seconde nature de ce gentleman baroudeur, qui a fait du voyage, de la connaissance et de l’humanisme son credo.

Entretien conduit par Francis Mateo

Fild : Qu'est-ce qui vous a donné le goût du grand reportage ?

Patrick Boitet : C'était au tout début de ma carrière. J'ai été envoyé au Japon en 1987, afin de réaliser une série de reportages pour les journaux télévisés de 13 heures et 20 heures. En étant en immersion pendant plusieurs semaines, je me suis rendu compte à quel point la réalité différait des clichés que l'on pouvait avoir sur cette partie du monde. Cette prise de conscience m'a donné envie d'approfondir le traitement des sujets sous forme de magazine. Ce que j'ai commencé à faire peu de temps après mon retour en France.

Fild : C'est donc, dès le début, une envie d'aller voir sur le terrain et de prendre le temps ?

Patrick Boitet : C'est même le premier intérêt de ce métier : aller voir sur le terrain et rencontrer les gens. Je pense que la grandeur du métier de grand reporter, c'est d'avoir une approche humaniste et universelle, d'affirmer d'une certaine façon que nous sommes tous frères. C'est cette éthique qui considère que si ce qui touche une famille afghane ou irakienne est aussi important que ce qui concerne une famille française. Le grand reportage, c'est rendre le lointain proche.

Fild : C'est ce qui définit le grand reporter ?

Patrick Boitet : Plutôt que de parler de grand reporter, qui donne immédiatement l'idée de voyage, je préfère lier cette fonction à l'expérience, parce que le grand reportage n'est pas une question de « miles ». Certes, pour le grand public, le grand reporter est celui qui part à l'autre bout du monde, mais on peut faire du grand reportage près de chez soi. Comme l'a prouvé par exemple Florence Aubenas, en s'intéressant aux plus démunis et aux conditions de travail en France, avec un véritable regard et une profondeur d'analyse très intéressante. Le métier de grand reporter, c'est l'art de savoir regarder, écouter et transmettre.

« Il est plus facile de réunir quatre personnes pour un débat autour d'une table en studio que de produire un grand reportage … »

Fild : Et quelle place tient aujourd'hui le grand reportage dans les médias ?

Patrick Boitet : La presse subit une crise historique dans le monde entier. Internet a été comme un tremblement de terre pour le secteur, et il y a eu beaucoup de dégâts, même si les entreprises de presse tentent de s'adapter tant bien que mal. En gros, le marché de la publicité a migré sur le web, avec de plus en plus d'acteurs pour se partager le gâteau. Les conséquences sur le traitement de l'information sont directes : à partir du moment où il y a moins d'argent, il y a moins de temps d'enquête, de tournage et de montage. Et le grand reportage est évidemment le premier à en souffrir. Dans ce contexte, il est plus facile, pour une chaîne de télévision, de réunir quatre personnes pour un débat autour d'une table en studio que de produire un grand reportage. C'est pour cela que l'antenne est monopolisée aujourd'hui par les émissions de plateaux.

Fild : Le problème est-il purement économique ?

Patrick Boitet : C'est d'abord une question économique. Mais il y a aussi, c'est vrai, une idée reçue de la part de certains dirigeants, convaincus que l'étranger n'intéresse pas les Français. Je l'ai même entendu de la bouche d'un grand directeur de chaîne... Et puis cela pose aussi le problème de l'audimat à une époque où l'on peut mesurer, minute par minute, ce qui marche et ce qui ne marche pas en termes d'audience. C'est regrettable, mais c'est humain : vous pouvez faire la plus belle émission du monde, si vous avez peu de spectateurs, vous ne serez pas très contents. Il faut une certaine volonté pour imposer des sujets risqués du point de vue de l'audimat. Et au sein des chaînes de télévision, il y a en général la prime à l'audience. Même si dans le groupe France Télévisions, nous avons créé un autre indice dit « qualitatif », pour mesurer l'impact et l'impression laissée au spectateur par un reportage ou une émission .

Fild : Mais comment le grand reportage peut-il survivre dans ces conditions ?

Patrick Boitet : Grande question ! Certains ont fait le choix de sortir du champ des médias traditionnels pour continuer à faire du grand reportage par d'autres moyens, notamment à travers l'édition. Je pense au regretté Pierre Péan, à Denis Robert ou Patrick de Saint-Exupéry. Ce sont d'ailleurs trois exemples de presse écrite, ce qui prouve bien que le phénomène ne touche pas seulement la télévision. Toute la presse est sur le même bateau. Mais il reste incontestablement une place pour le grand reportage, comme le prouve votre propre magazine digital, FILD. Je crois que le grand reportage est condamné à devenir un secteur de niche sur les médias « mainstream », mais qu'il a un avenir sur les sites d'informations indépendants tels que FILD ou Blast, qui sont de véritables alternatives.

01/07/2021 - Toute reproduction interdite


"Nous les Européens" un magazine dirigé par Patrick Boitet
© France Télévisions/DR
De Francis Mateo