Santé | 5 mai 2021
2021-5-5

Patrice Schoendorff : « Au terme de cette épidémie, la population sera très éprouvée »

De Fild Fildmedia
4 min

Le docteur Patrice Schoendorff est psychiatre aux hospices civils de Lyon. Après un peu plus d’un an de pandémie, il ne cesse de donner l’alerte sur la situation psychiatrique de la population française.

Entretien conduit par Marie Corcelle.

Fild : Les patients que vous prenez en charge actuellement ont-ils majoritairement été contaminés par la Covid ?

Patrice Schoendorff :
Il y a une certaine partie qui a été contaminée et qui se retrouve dans une situation de fragilité importante, avec des dépressions. Cela a généré en elles beaucoup d’angoisses, et elles ressortent affaiblies sur le plan psychologique. Mais le contexte fragilise la population dans son ensemble. Les personnes déjà fragiles psychologiquement ou qui souffrent de troubles psychiatriques ont tendance à être davantage affectées. C’est ce qui explique que nos consultations débordent et que nos services hospitaliers soient trop pleins. Nous sommes actuellement très sollicités, dans un contexte où le nombre de psychiatres a fondu comme neige au soleil

Fild : De quoi souffrent ces patients ?

Patrice Schoendorff :
Nous sommes face à des problématiques psychotiques, des décompensations, des dépressions, des troubles de l’humeur. On constate aussi que les consultations liées à la souffrance au travail ont considérablement augmenté. Cela concerne 20 à 25% des patients. Le télétravail génère beaucoup de problèmes sur le plan psychologique. Il y a eu une erreur quand le gouvernement a parlé de distanciation sociale et non pas de distanciation physique. Dès lors que l’on prône une distanciation sociale, cela fragilise considérablement les gens car l’être humain a besoin d’interactions physiques avec autrui.


Fild : Pensez-vous que les pouvoirs publics avaient prévu les conséquences de toutes ces mesures sur la santé mentale de la population ?

Patrice Schoendorff : Je pense que cela n’a pas été anticipé. Mais est-ce que cela pouvait l’être totalement ? Je n’en suis pas certain. Avec mon confrère Didier Charrassin, à travers un article publié dans Marianne, nous avons voulu tirer la sonnette d’alarme et alerter les pouvoirs publics sur l’impact de cette situation sur la santé mentale de la population. Le gouvernement s’est focalisé sur la problématique infectieuse, technique et les moyens à mettre en place pour gérer l’épidémie. On constate toutefois une amélioration : dorénavant, on parle beaucoup de la souffrance mentale de la population et je pense que cet élément est pris en considération dans les décisions gouvernementales.
Il reste toutefois un problème auquel les psychiatres sont confrontés. Nous nous retrouvons en grande difficulté, car la psychiatrie publique est le parent pauvre de la médecine hospitalière. Nous étions déjà dans une situation délicate avant l’apparition de cette épidémie. À cause de celle-ci, le système est très fortement sollicité, et nous ne sommes pas forcément en mesure de répondre de manière satisfaisante. Il y a un manque de lits à l’hôpital en service de psychiatrie, et un manque de psychiatres pour prendre en charge toutes les personnes qui souhaiteraient l’être. Dans le service où je suis, il y a un an et demi d’attente. Même si l’on priorise les situations urgentes, on se retrouve avec une demande beaucoup plus forte que l’offre de soins. Depuis que la crise de la Covid a commencé, nos moyens n’ont jamais été renforcés.


Fild : On laisse peu la parole aux psychiatres que ce soit sur les plateaux télé ou au sein du Conseil Scientifique, qu’en pensez-vous ?

Patrice Schoendorff : Je trouve ça anormal. Lorsque notre article avait été publié, il n’y avait aucun psychiatre dans le Conseil scientifique. Depuis, une consœur, Angèle Consoli, a été nommée. Mais on ne l’entend jamais ! Quel est donc l’impact de ce genre de nomination ? Les différents psychiatres nommés devraient être nos portes paroles. Il en est de même pour les interventions publiques ! En revanche, les épidémiologistes, les virologues et les réanimateurs défilent sur les plateaux. Il y a quand même un paradoxe ! On voit extrêmement peu de psychiatres ou de psychologues être sollicités pour s’exprimer, et pourtant on vient dire que les gens ne vont pas bien sur le plan mental.

Fild : Si les mesures gouvernementales venaient à se prolonger, pensez-vous qu’on assisterait à une augmentation des troubles chez une partie de la population ?

Patrice Schoendorff : On voit que les gens ne vont pas bien. Lors des consultations, les patients parlent quasiment tous des restrictions qu’ils supportent de plus en plus mal.
On arrive à peu près à résoudre la plupart des difficultés, mais au prix de l’épuisement des professionnels. Cela fait plus d’an que ça dure. Mais si la situation était amenée à se prolonger ainsi, je ne sais pas comment on pourrait faire. À un moment donné, si les moyens ne sont pas là, il peut y avoir des dérapages. Au terme de cette épidémie, la population sera très éprouvée sur le plan psychologique, avec des symptômes et du stress post-traumatique. Tout cela nécessitera l’accompagnement de nombreuses personnes.

03/05/2021 - Toute reproduction interdite



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