Analyses | 3 décembre 2019

Patrice Franceschi : ‘’Être révolutionnaire, c’est préférer la littérature au numérique ’’

De Emmanuel Razavi
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Patrice Franceschi est écrivain et aventurier. Il est l’auteur de Ethique du Samouraï moderne et du Chemin de la mer, parus chez Grasset en 2019. Connu pour son engagement aux côtés des Kurdes et ses exploits d’explorateur autour du globe, il compte parmi les belles plumes de la littérature française contemporaine. Parce que cet humaniste combattant connaît le monde mieux que personne, nous l’avons interrogé sur le sens de l’histoire et des valeurs, sur l’avenir, et sur le message à transmettre aux jeunes générations. Entretien.

On vous sent inquiet de l'avenir du monde. Quelle vision avez-vous de l'évolution de notre société, qui traverse un moment difficile ?

En tant qu’écrivain et philosophe politique dont le travail est de penser le monde, le passé, le présent et l’avenir, je ne peux qu’être inquiet du monde qui se dessine. Nos médias qui véhiculent du vide n’en parlent presque pas, mais le danger réel est celui du réarmement. La Chine construit par exemple tous les 4 ans l’équivalent de la flotte française. Tout le monde réarme, sauf la France. On ne peut qu’être très inquiet face à cet accroissement exponentiel de l’armement dans le monde. L’avenir est sombre. Le monde qui arrive n’est pas celui que j’aurais souhaité. Je veux toutefois rester optimiste, même si je suis lucide.

Vous êtes engagé au côté des Kurdes. Comment analysez-vous la récente intervention militaire du président turc Erdoğan au Kurdistan Syrien ?

Erdoğan représente un risque pour la région, qu’il pourrait conduire à l’embrasement. Il a un rêve néo-ottoman très affirmé. Il ne dit pas qu’il va conquérir, mais reprendre ce qui lui appartient, ce qui appartient à l’empire ottoman. Il a d’ailleurs déjà réussi la fusion du panislamisme et du panturquisme, tout en violant presque toutes les règles du droit international dans son pays. Et contrairement à ce que l’on dit, il n’est pas isolé.

Il considère ainsi les Kurdes comme des citoyens de seconde zone. Dans le même temps, il se heurte à l’Arabie saoudite, mais aussi aux chiites, qui ont les uns et les autres des rêves d’empire. Nous sommes là dans le réacteur nucléaire du Moyen-Orient. La situation est explosive. Les Kurdes avaient constitué un pays autonome et libre. Mais leur projet de société, qui repose sur l’égalité entre hommes et femmes, ainsi que la démocratie, lui est insupportable. Il est en fait le porte-drapeau de l’islamisme. Voilà pourquoi les Kurdes de Syrie sont les premiers ciblés. Il veut faire disparaître leur nom. Si nous laissons faire cela, nous allons voir revenir chez nous plein d’islamistes qui commettront des attentats. Il faut comprendre qu’il y a une guerre de la charia contre le code civil. Ce qui se passe là-bas nous concerne donc directement.

Qu'est-ce que ''l’Humanisme combattant'' dont vous parlez ?

L’humanisme tel qu’il é été conçu consiste en une très longue histoire de l’universalisme occidental. Aujourd’hui, on entend souvent par là quelque chose de béat qui n‘a rien à voir avec ce qu’il était avant. Chez les Grecs, les premiers humanistes stoïciens étaient notamment des grands généraux ou de grands conseillers. Il ne leur serait pas venu à l’esprit qu’il n’y a pas à se battre pour quelque chose ; c’est pour cela que je rajoute le terme combattant à celui d’humanisme, car on l’a oublié.

Comment peut-on encore vivre librement dans le monde d'aujourd'hui ?

Être libre, c’est penser par soi-même. Je traduis cela par mon engagement, ainsi que dans mes livres. Ne penser qu’à sa liberté n’est pas être libre. Être libre, cela implique aussi la nécessité de l’engagement pour les autres. S’il y a déclin du monde occidental, il est essentiellement moral et mental. Quand je vois descendre la rue pour les retraites et non pour la liberté, je me dis que c’est là que ça va mal. C’est la fable du loup et du chien qui oppose deux modèles d’hommes. L’animal domestique avec sa chaine, et l’animal libre, sans pitance mais sans maitre. Quand le loup voit que le chien, pourtant nourri, porte un collier, il s’enfuit. Cela en dit long (...). On peut être inquiet pour les sociétés qui s’affaissent. Il faut savoir à quoi l’on croit. La vérité n’existe plus. Il y a notamment une négation de la nature, et une préférence pour la prospérité. Nous devenons petit à petit, à l’image du chien, des animaux domestiques. C’est comme cela qu’un jour Big Brother dirigera le monde (...). Orwell et Huxley, comme Bernanos ont très bien imaginé et pensé le monde de demain. Ces trois-là étaient engagés et n’avaient pas peur de la vérité, quelle que soit la terreur qu’elle pouvait provoquer. On ne peut être libre si l’on n’affronte pas la liberté. Quand je vois que personne ne descend dans la rue pour dénoncer la reconnaissance faciale, cela m’inquiète au plus haut point. Un peuple qui préfère son confort à sa liberté est en danger (…). La seule question intéressante qui se pose ainsi à nous est : ‘’que va devenir l’Homme ? ‘’

Que vous inspire la montée des communautarismes et de l'islamisme en France ?

Le code civil dit que nul ne peut devenir Français sans être assimilé à la société française. Nous avons pourtant abandonné cette idée. Aujourd’hui on dit aux gens : « rejoins-nous et tu feras ce que tu veux chez nous ». Cela a généré du communautarisme. Et à un moment donné, des communautés différentes qui ne parlent pas, pour certaines, les mêmes langues et n’ont pas la même vision des choses tout en vivant sur un espace commun, cela entraine le multiculturalisme, lequel entraine à sa suite la montée des violences. Nous sommes en train de construire un modèle de société sans notre consentement collectif. Elle se balkanise. Le danger, c’est aussi l’islamisme. Il faut prendre les mesures nécessaires et assumer que la France n’est pas une république communautaire. Le voile, emblème des Frères musulmans, n’a pas sa place dans la société. La stratégie des Frères Musulmans de se poser en victimes, il faut la stopper, car l’enjeu est grave pour notre société.

Que faire pour renouer avec le sens, les valeurs républicaines et l'éthique ? Quel message passer à nos jeunes ?

Le discours dominant est consumériste. Ce qu’est devenu le capitalisme est devenu opposé à ce que doit être le citoyen. On doit comprendre que le but n’est pas de consommer. A force de voir ou d’entendre toujours cela, les jeunes impriment ce message. Être révolutionnaire, c’est préférer la littérature au numérique, préférer la poésie à la consommation. Si ce discours leur est transmis avec un sens de l’engagement et de la défense de causes, les jeunes l’entendent. Je dirais même qu’ils préfèrent cela au mode consumériste. Mais ce que je vous dis la ne correspond pas au discours dominant. Je suis par exemple partisan de l’uniforme à l’école qui met tout le monde à égalité. Il faut connaître les chemins que l’on doit prendre pour accéder au bonheur. Je le vois à travers mon expérience : ces discours, les jeunes les entendent !

04/12/2019 - Toute reproduction interdite


Ethique du samouraï moderne
Grasset
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