Pourquoi l'opposition contre le pass sanitaire est-elle si virulente en France ? Parce que les restrictions et les contraintes imposées y sont les plus fortes. En Europe, tous les peuples ne subissent pas le même traitement, alors que l'évolution de la pandémie est sensiblement la même. On est loin du « storytelling » voulant faire croire qu'il n'y a qu'une solution politique à la crise sanitaire.

Une enquête de Matteo Ghisalberti & Francis Mateo

 

D'un samedi l'autre, les manifestations contre le pass sanitaire se succèdent en France. Un mouvement inédit, puisque la chaleur du mois d'août n'a pas calmé le mécontentement, avec des regroupements par centaines dans tout l'Hexagone, et des dizaines de milliers de manifestants. Même si la mobilisation faiblit au fil des semaines, le phénomène reste unique en Europe par l'ampleur et la récurrence de ces regroupements. Cette exception française s'explique par l'originalité du pass sanitaire imposé par le gouvernement d'Emmanuel Macron, puisque les mesures adoptées en France sont les plus strictes du continent. Avec notamment l'obligation, de fait, de souscrire à ces règles pour près de deux millions de salariés, et l'élargissement du passeport sanitaire aux jeunes de 12 à 17 ans à partir du 30 septembre. Ces nouvelles contingences concernant les adolescents -et les inquiétudes des parents- sont d'ailleurs désormais au cœur des manifestations.

C'est un pas que – pour le moment - n'a même pas osé franchir l'Italie, où le Green Pass se rapproche pourtant du « modèle » français. Mais avec quelques différences remarquables. Par exemple, les clients des bars et des restaurants qui s'installent en terrasse ne doivent pas montrer leur QR Code. Pas de pass non plus pour accéder aux centres commerciaux. Malgré ces exemptions, l'application du passeport sanitaire a cependant suscité plusieurs polémiques en Italie, en particulier dans le domaine de l'éducation. Depuis le 1er septembre, le pass est en effet devenu obligatoire pour le personnel des écoles et des universités. Dans celles-ci, les étudiants devront aussi montrer leur laissez-passer pour accéder aux amphithéâtres, et surtout pour passer les examens. Face à cette imposition, des professeurs universitaires ont lancé une pétition en ligne. En plus de cette protestation, d’autres professeurs universitaires ont signé aussi un appel soulignant la nature « discriminatoire » du pass sanitaire et réaffirmant « que l'Université est un lieu d’inclusion ». Plusieurs organisations d'étudiants ont également promu ou signé des appels contre le passeport sanitaire. Malgré ces initiatives, la ministre italienne de l'enseignement supérieur, Cristina Messa a balayé les critiques d'un revers de main. D'un côté comme de l'autre des Alpes, les gouvernements agissent en miroir dans leur politique de l'autruche vis à vis de toute critique.

Des choix guidés par le respect du droit des citoyens

Si l'opposition au pass sanitaire ne se traduit pas de façon aussi virulente par des manifestations de rue hors de l'Hexagone, c'est aussi parce que nos voisins européens disposent d'autres recours qui n'ont pas été explorés en France, ou si peu. En témoigne la politique en Espagne, souvent assimilée à un certain laxisme du gouvernement central, qui n’aurait pas imposé des mesures plus strictes faute d'en avoir les moyens budgétaires. C'est oublier bien vite que la « pompe » à financement de l'UE a aussi alimenté l'Espagne, et très largement (140 Mrds €, dont 72,7 Mrds € d'aides directes). C'est oublier aussi que l'évolution de la pandémie reste identique à celle de la France (voire plus favorable dans la plupart des régions autonomes). C'est enfin une façon de masquer la nature des choix guidés par le respect du droit des citoyens. Car lorsque les dirigeants politiques espagnols ont voulu s'en écarter, la justice les a rappelés à l'ordre sur leurs obligations constitutionnelles. Dans un pays où les stratégies sanitaires dépendent très largement des parlements autonomes régionaux, plusieurs régions avaient décidé de dupliquer le pass sanitaire en vigueur en France depuis le 9 août dernier : Canaries, Cantabrie, Andalousie et Galice. Ces quatre Communautés Autonomes ont aussitôt été sanctionnées par les tribunaux régionaux qui leur ont interdit l'application de ce passeport sanitaire. Une décision confirmée par la Cour suprême espagnole.

À cet égard, le cas de la Suisse est plus complexe, mais aussi de toute évidence plus démocratique en comparaison des méthodes plutôt radicales appliquées en France. Le Conseil fédéral -le gouvernement suisse- vient en effet d'adopter une mesure à compter de ce lundi 13 septembre 2021, obligeant à « présenter un certificat Covid à l’entrée des restaurants, des lieux culturels et de loisirs et des manifestations à l’intérieur ». De plus, « les employeurs peuvent également utiliser un certificat Covid dans le cadre de leurs mesures de protection ». La Suisse vient aussi de décider que « les cantons et les hautes écoles peuvent introduire l’obligation de présenter un certificat pour les cours de niveau bachelor et master ». Mais dans ce cas, « le port du masque n’est plus obligatoire et l’occupation des locaux n’est plus limitée aux deux tiers ». Les nouvelles règles ont été saluées par la plupart des partis politiques, à l’exception de la formation de droite nationaliste UMP. En revanche, plusieurs voix se sont élevées contre la dernière mesure nouvellement adoptée par le gouvernement. Dont l’association des hôteliers - restaurateurs GastroSuisse et l’USAM (Union Suisse d’Arts et Métiers), préoccupées par une possible baisse de chiffre d’affaires. De nombreux citoyens contestent par ailleurs l’effet discriminatoire de ces dispositions adoptées le 8 septembre par le Conseil fédéral. Au soir de l’annonce gouvernementale, des centaines de personnes ont défilé à Berne. Le Président de la Confédération helvétique Guy Parmelin, ne cache pas la volonté gouvernementale de favoriser la campagne vaccinale à tout prix : « Il est clair que les personnes possédant un certificat Covid bénéficient d'un avantage notable par rapport aux personnes non vaccinées ». Il a pour lui la légitimité du scrutin, puisque les Suisses ont voté le 13 juin 2021 sur l’abrogation de la « Loi Covid-2019 » attribuant une série de pouvoirs au gouvernement, et 60,2% des électeurs ont choisi le maintien de cette législation. Mais le débat continue dans la patrie de la démocratie directe : un nouveau référendum sur ce thème est déjà prévu le 28 novembre prochain.

Une rigidité des décisions en France en décalage avec le reste de l'Europe

C'est finalement, par contraste, tout ce qui a contribué à crisper les discussions sur la gestion de la crise sanitaire en France : une absence de débat et une rigidité dans les prises de décisions souvent incomprises (ou incompréhensibles ?), sans parler d'une forme d'autoritarisme dans leur présentation, sinon leur application. Le gouvernement d'Emmanuel Macron n'est certes pas le seul en Europe à sombrer dans la confusion. En Autriche, Sebastian Kurtz a décidé d’alourdir les contraintes pesant sur les personnes n’ayant pas encore reçu le vaccin contre le Covid. À partir du 15 septembre, la validité des tests antigéniques effectués par les non-vaccinés sera réduite à 24 heures, et ils devront porter des masques FFp2 dans les magasins « non essentiels » comme au restaurant. Les personnes vaccinées pourront, en revanche, continuer à utiliser les masques courants (sauf dans les transports en commun et dans les supermarchés). Une discrimination « au masque » quelque peu ubuesque qui alimente ici aussi les mouvements de protestations.

Mais en règle générale, c'est toujours la recherche d'une certaine forme de consensus qui prévaut en Europe, loin du sentiment d'acharnement qu'une partie de la population ressent en France. C'est le cas en Allemagne, où l'organisation administrative des « Länders » favorise une certaine souplesse. Aux Pays-Bas, les autorités ont même laissé le choix aux patrons de bars et restaurants d'exiger ou non le pass sanitaire.

Reste le cas du Danemark, où le Covid-19 n’est plus considéré comme une maladie « critique pour le fonctionnement de la société », et où les dernières restrictions viennent donc d'être levées. Le gouvernement danois annonce cependant qu'il maintient sa vigilance face à une possible recrudescence de l'épidémie, mais pour reprendre les mots diffusés sur Twitter par son ministre de la santé, Magnus Heunicke : « Les règles particulières imposées par la loi relative à la pandémie ne doivent pas devenir la nouvelle normalité pour la société ».

10/09/2021 - Toute reproduction interdite


Des personnes font contrôler leur pass avant d'entrer dans les musées du Vatican à Rome, le 6 août 2021.
© Guglielmo Mangiapane/Reuters
De Matteo Ghisalberti