Oui, il faut aussi entendre les arguments des opposants au pass sanitaire (qui ne sont pas forcément des « antivax » ou des complotistes). Mais peut-on encore débattre en France ? Et qu'est-ce qu'une démocratie où tout scepticisme est condamné d'avance ?

La chronique de Francis Mateo. 

La lecture des classiques de Milan Kundera est en soi un régal. C'est en plus, ces temps-ci, un moyen pertinent de décrypter l'actualité avec précision et originalité. Mais laissons parler Kundera : « Nul ne le sait mieux que les hommes politiques. Dès qu'il y a un appareil photo à proximité, ils courent après le premier enfant qu'ils aperçoivent pour le soulever dans leurs bras et l'embrasser sur la joue. Le kitsch est l'idéal esthétique de tous les hommes politiques, de tous les mouvements politiques. (…) Mais là où un seul mouvement politique détient tout le pouvoir, on se trouve d'emblée au royaume du kitsch totalitaire. Si je dis totalitaire, c'est parce que tout ce qui porte atteinte au kitsch est banni de la vie : toute manifestation d'individualisme (car toute discorde est un crachat jeté au visage de la souriante fraternité), tout scepticisme (car qui commence à douter du moindre détail finit par mettre en doute la vie en tant que telle) »*. En France, la classe politique et la plupart des médias se fondent aujourd'hui dans cette étrange quasi-unanimité, ce « kitsch totalitaire ». Qu'un chanteur de rap marseillais s'étant prononcé contre le pass sanitaire attrape prétendument le Sars-CoV-2, et voici un déchaînement à l'unisson de critiques et d'accusations, où le virus est utilisé - comme jadis la peste par une partie du clergé - comme argument irréfutable et châtiment divin (la « Science » ayant remplacé « Dieu » sur les plateaux des chaînes d'information continue) : il a osé mettre en doute la « Vérité », il en a été puni.

C'est à peu près le niveau du débat sur le pass sanitaire. Un « non-débat », en somme, puisqu'il paraît impossible d'exposer raisonnablement un point de vue divergent (pour ne pas dire « dissident »).

Le refus d'une obligation vaccinale déguisée

Pourtant, il est nécessaire d'entendre les adversaires du pass sanitaire, qui n'opposent pas un refus de principe contre la vaccination, mais s'inquiètent de la remise en cause de libertés fondamentales et des discriminations qui découlent de cette loi. Avec des arguments pas si absurdes, puisqu'ils ont été en partie repris par le Conseil Constitutionnel. Ce dernier a en effet censuré le gouvernement sur la proposition – orwellienne - d'enfermer les personnes positives au Covid-19, et sur la possibilité de rompre un CDD ou un contrat de travail en intérim, faute de disposer du fameux passeport sanitaire. Une décision prise justement au nom des principes de liberté et d'égalité. Les « Sages » du Conseil Constitutionnel, comme la quasi-totalité des opposants au pass sanitaire, ne sont ni des « complotistes » ni des « antivax ». Et si de telles dispositions peuvent être rejetées, pourquoi ne pas réfléchir aux autres objections ?

Oui, il faut entendre les juristes qui refusent « une obligation vaccinale déguisée ». Et il faut rappeler aux « Marcheurs en bêlant » - répétant comme des litanies les éléments de langage de LaREM - pourquoi le gouvernement ne s'est pas aventuré à inscrire l'obligation vaccinale pour tous dans la loi. Pour quelles raisons tous les États se refusent-ils (à l'exception du Tadjikistan et du Turkménistan) à imposer cette obligation légale ? Il faut entendre la réponse de Philippe Ségur, professeur de droit public à l’Université Via Domitia de Perpignan : « Une expérimentation médicale (...) constituera un obstacle à l’obligation vaccinale aussi longtemps que les phases de tests cliniques ne seront pas terminées ». Car tous les vaccins contre le Covid-19 sont en phase expérimentale, au moins jusqu'en 2022 ou 2023. C'est pourquoi ils ne disposent pour l'instant que d'une autorisation temporaire d'utilisation, et non d'une autorisation de mise sur le marché définitive. Ce qui ne préjuge pas de leur efficacité ou ne suppose pas une dangerosité, bien évidemment, mais ce qui justifie la prudence de certains manifestants opposés au pass sanitaire... comme celle du gouvernement français. Cette obligation vaccinale légale pour tous ne pourra être envisagée qu'au terme du processus d'expérimentation.

Des professionnels de santé insultés et criminalisés

Il faut entendre aussi entendre les médecins, lorsqu'ils ont le courage d'émettre des réserves sensées et raisonnables, au risque d'être stigmatisés ou menacés d'excommunication. Ne pas faire la sourde oreille au docteur Christian Velot** lorsqu'il expose ses arguments contre la vaccination de masse : « En période de pandémie, par définition, le virus circule. Il y a donc émergence de variants. (…) Si ces variants échappent à l’immunité acquise (naturelle ou vaccinale) contre la souche d’origine, ils vont pouvoir proliférer, et d’autant plus que la souche d’origine est freinée par la vaccination de masse. Le variant a alors la voie libre car la souche d’origine ne peut rentrer en compétition avec lui. Autrement dit, en vaccinant massivement en période de pandémie, on crée une pression de sélection en faveur des variants ». Le docteur Christian Velot milite évidemment pour la vaccination des populations les plus vulnérables au Sars-CoV-2, « mais surtout pas ceux qui permettent au virus d’origine de circuler sans en être victimes ». Dans ces conditions, précise-t-il, « non seulement il n’est pas nécessaire de vacciner les plus jeunes, mais c’est une erreur de le faire ».

Il faut entendre la souffrance - voire la détresse - du personnel soignant, notamment à l'hôpital, où les syndicats dénoncent la réduction inexorable des moyens, même en pleine pandémie (1.800 lits supprimés au cours du premier trimestre 2021, selon Force Ouvrière). Des professionnels de santé envoyés hier sans ménagement au « front » (pour reprendre le lexique guerrier d'Emmanuel Macron), mais aujourd'hui privés de toute liberté d'expression sous peine d'être insultés et criminalisés.

Il faut entendre, encore et toujours, Milan Kundera : « Au royaume du kitsch totalitaire, les réponses sont données d'avance et excluent toute question nouvelle. Il en découle que le véritable adversaire du kitsch totalitaire, c'est l'homme qui interroge ». À bon entendeur...

* extrait de « L'insoutenable légèreté de l'être » de Milan Kundera (éd. Gallimard)
** Christian Velot est maître de conférences en génétique moléculaire à l’université Paris-Sud et vice-président du Comité de recherche et d’information indépendante sur le génie génétique (Criigen)

17/08/2021 - Toute reproduction interdite


Une affiche sur le laissez-passer sanitaire dans un restaurant, à Nice, le 9 août 2021.
© Eric Gaillard/Reuters
De Francis Mateo