Les anglais ont le « shadow cabinet », nous avons le « shadow candidat ». Le prétendant à l'Elysée ayant reçu le plus de signatures d'élus est en effet le « non-candidat » Emmanuel Macron. Alors que la logique des « parrainages » obligatoires risque de nous conduire à un déni de démocratie. Ainsi va la folle campagne des présidentielles.

La chronique de Philippe David

Cette campagne présidentielle est pour le moins bizarre. Des sondages disent, à l’exception d’Emmanuel Macron aux alentours de 25%, tout et le contraire de tout pour ses trois poursuivants, certains mettant Valérie Pécresse, d’autres Marine Le Pen au second tour, tandis que certains candidats montent selon un institut et baissent selon un autre... et vice versa.

De la même manière, certains candidats qui sont haut, voire très haut dans les sondages, sont très bas en termes de parrainages ; et encore une fois vice versa. Ainsi, Marine Le Pen, qui avait atteint le second tour en 2017, émargeait à 35 parrainages vendredi soir, largement dépassée par Nathalie Arthaud, François Asselineau, Nicolas Dupont-Aignan, Anne Hidalgo, Yannick Jadot, Jean Lassalle, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, Valérie Pécresse, Philippe Poutou, Fabien Roussel et Eric Zemmour. On peut comprendre que les partis institutionnels parrainent leurs candidats, mais comment expliquer que des candidats sous le seuil des 1% arrivent à obtenir leurs parrainages sans le moindre problème, présidentielle après présidentielle, et que d’autres, représentant environ 30% des électeurs à eux deux (Marine Le Pen et Eric Zemmour) n’ont pas encore la certitude de pouvoir se présenter ?

Inutile de dire que si l’un des deux, voire les deux, ne pouvaient dépasser ce stade des signatures, nous serions dans un déni de démocratie total, et que l’élection à venir n’aurait plus aucune valeur.

Marché de dupes

Cependant, le plus amusant dans cette course aux signatures d'élus est la présence devant tous les autres d’Emmanuel Macron, avec 529 parrainages, alors qu’il n’est pas candidat. Les photos et vidéos de la semaine dernière montrant les députés macronistes apporter leur parrainage au Président sortant avaient tout à la fois quelque chose d’amusant et d’indécent.

Amusant, parce que parrainer un non-candidat aurait parfaitement pu être imaginé par Alfred Jarry lorsqu’il écrivit « Ubu Roi ». Indécent, parce que désormais la candidature d’Emmanuel Macron est un secret de polichinelle, et que celui-ci peut continuer à faire campagne aux frais du contribuable sans avoir le moindre inconvénient imposé aux autres candidats, comme la gestion des frais de campagne. Ainsi, tandis que les autres candidats font des propositions qui sont passées au crible des médias et de leurs vérificateurs de faits - permettez-moi de préférer ce terme à « fact checkers » - parfois particulièrement malveillants pour certains d’entre eux, un des candidats peut continuer à parcourir la France en distribuant les milliards, preuve que le « quoi qu’il en coûte » n’est pas encore terminé. C’est « ceinture et bretelle » ou, pour être plus trivial : le beurre, l’argent du beurre et les charmes de la crémière.

Alors que nous sommes à à peine de 60 jours du premier tour, ce marché de dupes pose un problème démocratique réel. En effet, dans une élection, tous les candidats doivent partir sur un pied d’égalité, ou alors c’est que la démocratie va mal, sinon très mal. On me répondra que « tous ses prédécesseurs l’ont fait », mais de Valéry Giscard d’Estaing à Nicolas Sarkozy, aucun ne se revendiquait du fameux « nouveau monde ».

Il y a quelques années, Jacques Chirac, alors leader de l’opposition, avait proposé de faire un « contre gouvernement », inspiré du « shadow cabinet » britannique. Le « contre gouvernement » n’a jamais vu le jour mais, à défaut de « shadow cabinet », la France a aujourd’hui un « shadow candidat ».

07/02/2022 - Toute reproduction interdite


Une femme passe devant des affiches portant le slogan "avec vous" pour le site de la campagne de l'élection présidentielle de 2022 du parti de La République en Marche à Paris, le 28 janvier 2022.
© Benoit Tessier/Reuters
De Philippe David