International | 4 septembre 2018

Paris - Téhéran: Retour de la guerre froide?

De Jean-Pierre Perrin
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Paris craint-il une nouvelle affaire Gordji ? On peut le croire à la lecture d’un document publié fin août par l’agence Reuters dans lequel le ministère des Affaires étrangères recommande à ses diplomates et représentants de reporter tout voyage en Iran en raison de risques sécuritaires et d'un « durcissement » des autorités de Téhéran. Ce n’est pas une dépêche diplomatique anodine qui a été révélée par l’agence britannique mais une note de service, datée du 20 août, signée de la main même de Maurice Gourdault-Montagne, le secrétaire général du Quai d’Orsay. Par Jean-Pierre Perrin

Wahid Gordji, c’est ce traducteur de l’ambassade d’Iran à Paris et probablement un membre haut placé des services de renseignement de la république islamique qui avait été à l’origine d’une grave crise entre la France et l’Iran, qu’on appellera « la guerre des ambassades » à l’époque de la cohabitation entre le président François Mitterrand et son Premier ministre Jacques Chirac. Dans le cadre de son enquête sur la série d'attentats perpétrés à Paris de 1985-1986, dont celui de la rue de Rennes (sept morts et 55 blessés), le juge d'instruction Gilles Boulouque avait souhaité convoquer Gordji, qui ne disposait d’aucun statut diplomatique, et l’entendre sur ses relations avec deux terroristes présumés. Téhéran avait refusé et rendu public l’affaire. Le 13 juillet 1987, Jacques Chirac avait prévenu le gouvernement iranien que le traducteur, réfugié dans l’ambassade, ne pourrait regagner son pays qu'après avoir été entendu par la justice. Le lendemain, le personnel diplomatique de l’ambassade de France à Téhéran était retenu en otage, provoquant quelques jours plus tard la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays.

Après bien des tractations et des péripéties, l’affaire Gordji allait se solder, après son audition par la justice, par son expulsion, aucune charge n’ayant été retenue contre lui et par la libération de deux otages français retenus au Liban par le Hezbollah. Elle avait provoqué en 1988 un affrontement verbal particulièrement vif entre Chirac et Mitterrand pendant la campagne électorale. Aujourd’hui encore, elle conserve sa part d’ombres et mystère.

Elle pèse ainsi sur les relations entre les deux pays et le Quai d'Orsay y fait référence sans la nommer dans le document cité par l'agence de presse Reuters. Celui-ci fait suite à une nouvelle affaire franco-iranienne. Cette fois, elle a pour cadre Villepinte, dans la banlieue parisienne, lieu en juillet d'un important rassemblement de l'organisation des Moudjahidines du peuple, principal mouvement politico religieux d'inspiration marxiste (qui voue un fort culte de la personnalité à sa dirigeant Mariam Radjavi) d'opposition armée au régime iranien, où un attentat aurait été en préparation. Celui-ci aurait été déjoué grâce à l'arrestation à Bruxelles d'un couple d'origine iranienne en contact avec un diplomate iranien, interpellé en Allemagne. Téhéran a démenti toute implication et accusé les Moudjahidines du peuple d'avoir monté toute l'affaire.

« Dans un contexte bilatéral marqué par les suites de l'affaire de Villepinte, les autorités iraniennes laissent supposer par leurs comportements un durcissement de leurs positions à l'égard de notre pays, ainsi que de certains partenaires », écrit ainsi le secrétaire général du Quai d’Orsay dans sa note de service. Il ajoute : « compte tenu de risques sécuritaires avérés ainsi que cela a déjà été le cas dans le passé, il est demandé à l'ensemble des agents du ministère, qu'ils soient issus de l'administration centrale ou des postes, de différer jusqu'à nouvel ordre et sauf impératif de service, tout projet de voyage en Iran, notamment pour des raisons touristiques ou linguistiques ». En clair, Paris craint une prise d’otages de la part de Téhéran qui ferait ensuite l’objet du chantage afin d’obtenir la libération du diplomate emprisonné et peut-être celle du couple. 

Outre Gordji, il y avait eu dans le passé l’affaire Anis Naccache, un Libanais qui, en juillet 1980, à la tête d’un commando de cinq hommes avait cherché à tuer l’opposant Chapour Bakhtiar, ratant leur cible, mais tuant un policier et une voisine au cours de leur assaut. Le chantage iranien avait été efficace : condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, Naccache n’était resté que huit ans en prison – devenu homme d’affaires, il coule aujourd’hui des jours heureux entre Téhéran et Beyrouth.

En 2010, l’affaire Clotilde Reiss, une jeune coopérante française emprisonnée pour avoir donné des informations à l’ambassade de France sur des manifestations en cours à Ispahan, s’était terminée par la libération de Vakil Rad, l’un des assassins de Chapour Baktiar, égorgé avec son secrétaire lors d’un second attentat en août 1991.

Toutes ces affaires pèsent sur la mémoire du Quai d’Orsay et expliquent la note de service.  Elles pèsent d’autant plus lourd que l’Iran, en particulier le Guide suprême Ali Khamenei, a exprimé sa profonde méfiance à l’égard de la volonté européenne de sauver l'accord du 14 juillet 2015 sur le nucléaire, après le retrait américain de ce traité international en mai. D’emblée, une question se pose : à l’heure où s’érode la confiance de Paris à l’égard de Téhéran, cela va-t-il affecter la position française à l’égard de cet accord, dont Paris demeure l’un des meilleurs défenseurs?

 Ironie de la situation, la note a été publiée par l'agence Britannique Reuters, au lendemain d’une déclaration d’Emmanuel Macron qui faisait état de son attachement à l’accord et assurait que « la France saura(it) prendre ses responsabilités sur le sujet iranien sans complaisance mails en maintenant un dialogue étroit avec nos partenaires ». Autant dire que ladite note a embarrassé le Quai d'Orsay... Confiance à l’égard de Téhéran d’un côté, méfiance et durcissement à son égard de l’autre, la partie qui se joue n’est pas gagnée.

 

05/09/2018  - Toute reproduction interdite


Clotilde Reiss, assistante d'enseignement du français, témoigne lors de son procès devant le tribunal révolutionnaire de Téhéran le 8 août 2009.
De Jean-Pierre Perrin

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