Economie | 30 mars 2020

Pandémie : les patrons de PME dénoncent « un gouvernement d’amateurs »

De Emmanuel Razavi
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’Gestion erratique de la crise, effets d’annonce, amateurisme’’… Les patrons de PME et les indépendants accusent le gouvernement français de ne pas joindre la parole aux actes. Nombreux sont ceux qui, sur le terrain, dénoncent un discours déconnecté des réalités. Témoignages.
Par Emmanuel Razavi, avec Souleiman Sbai et Alexandre Rousseau

Plusieurs mesures ont été prises par le gouvernement pour soutenir l’économie dans une période de crise sans précédent. Au centre de toutes les attentions, les petites et moyennes entreprises, qui emploient la moitié des salariés du pays.
Une garantie d'Etat à hauteur de 300 milliards d'euros a ainsi été mise en place. Chaque entreprise dont le chiffre d'affaires est inférieur à 1,5 millions d'euros est notamment supposée en bénéficier en s'adressant à son établissement bancaire. En ce qui concerne les indépendants, le ministre de l'Économie et des Finances, Bruno Le Maire a précisé qu’il y aurait une « suspension et un échelonnement sans pénalité des factures d'électricité, de gaz, d'eau et des loyers sans pénalité pour les entreprises, afin de limiter les dépenses pour tous les commerçants, les artisans et indépendants qui traversent des moments difficiles ».
Un fond de solidarité d'un milliard d'euros a aussi été mis en place pour les entreprises qui font moins d'un million d'euros de chiffre d'affaires. Une indemnisation forfaitaire automatique de 1.500 € peut aussi être demandée à la Direction Générale des finances publiques.
Une refonte du chômage partiel pour cause "d'activité partielle" a également été mise en place, les entreprises pouvant être remboursées des indemnités de chômage partiel, jusqu'à quatre fois et demie à hauteur du SMIC.
Tant de mesures censées rassurer les petits patrons…
Sur le terrain, ces derniers se disent pourtant déconcertés, voire en colère, expliquant ne pas voir les promesses d’Emmanuel Macron concrètement traduites par des actes.
Depuis une semaine, nous en avons interrogé plusieurs à travers la France.
Pierre Comby est l’un de ces chefs d’entreprise qui a accepté de nous parler. Installé à Aigues-Mortes, il dirige une société de vente et d’entretien de bateaux de plaisance, et une autre de location de bateaux. Employant six salariés et un stagiaire, il réalise un chiffre d’affaires annuel de 4 millions d’euros. Il témoigne de sa déception : «  On se retrouve dans la situation où l’on a mis nos salariés au chômage partiel. Comme Macron nous avait expliqué qu’on était en danger et qu’il y aurait confinement, on a donc pris des dispositions, puisqu’il a dit que le gouvernement allait nous aider. On a rassuré nos salariés qui étaient angoissés (...). Chez moi, mes collaborateurs ne voulaient plus rien toucher. Ils me demandaient quelles mesures barrières j’avais mises en place. J’ai alors appelé la médecine du travail ; je n’ai eu personne au bout du fil en raison de la situation (…). On nous a dit aussi qu’il fallait prendre du gel hydro-alcoolique … mais il n’y en a pas ! (…). Tous les dossiers de chômage technique nous sont refusés. J’ai donc rouvert, mais en effectif réduit. Je n’ai pas eu le choix. Mais je n’ai pas envie de finir responsable d’un drame familial si quelqu’un attrape le virus sur le chantier (…) Ils nous mettent en fait les salariés à dos. Sur les chaines publiques il est dit « restez chez vous ». Et moi, de mon côté, on me dit de le faire revenir travailler ! » Concernant sa perte d’exploitation, Pierre raconte : « J’ai téléphoné à ma banque parce qu’à la télé on a dit que l’Etat avait mis des choses en place, qu’on allait nous aider. Le crédit agricole a fait 2 simulations, mais dans les deux cas, j’ai des frais ou des pénalités à payer qui vont entre 900 et 2000 euros… sur la perte d’exploitation, l’assureur me dit que les pandémies n’étaient pas prises en considération (...). L’Etat promet, mais les banques nous lâchent, les assurances nous lâchent… Macron promet des primes, mais c’est à nous de les payer, même si c’est pas imposable. On ne sait pas où l’on va. On ne sait même pas combien de temps va durer le confinement. Impossible de s’organiser. Macron nous dit qu’on est en guerre contre un ennemi invisible. Mais on ouvre nos entreprises. C’est comme si on nous disait d’aller embrasser l’ennemi (…). Ils sont en dehors des réalités, dans leur sphère. Pénicaud (la ministre du travail ndlr) n’y connaît rien. Comment peut-elle s’adresser à des artisans ou des massons »?


Thierry, lui, travaille dans le milieu de l’édition. Son entreprise fonctionne plutôt bien. Pourtant, installée dans le grand est, elle est très dépendante des marchés locaux, en souffrance depuis le confinement. Dès l’annonce des mesures faites par Emmanuel Macron, il raconte avoir pris le taureau par les cornes : « J’ai appelé ma banque pour revoir mes échéances de prêt. Ma conseillère m’a dit qu’elle n’avait reçu aucune directive particulière. Du côté de l’administration, même combat. On m’a dit qu’il n’y avait aucune mesure prévue pour mon activité, et que de toute façon, il fallait bien payer les fonctionnaires, et donc que je devais m’acquitter de ce que je devais payer. En fait, le message du gouvernement n’est absolument pas relayé sur le terrain, personne ne semble au courant de qu’il faut faire. De là à se demander s’ils nous mentent, il n’y a qu’un pas… C’est une honte ».


François Asselin est le président national de la confédération des petites et moyennes entreprises (CPME), l’organisation patronale qui représente tant des sociétés de l’industrie que des services, du commerce, de l’artisanat et des professions libérales. Implantée dans tous les départements, y compris en outre-mer, la CPME est  dotée d’un réseau de 200 fédérations et syndicats de métiers répartis sur l’ensemble du territoire. C’est dire si son président a une vision exhaustive du tissu entrepreneurial français. Lui aussi s’inquiète : « la communication du gouvernement a été relativement claire sur les mesures financières. Dans l’ensemble la méthodologie est simple et rapide, on nous a expliqué comment cela allait se passer, à qui s’adresser. Toutefois, le plus important, c’est l’intendance. Et sur le plan social, on constate que c’est compliqué. On nous a par exemple annoncé qu’on pouvait recourir au chômage partiel, mais dans les faits, l’administration n’était pas prête. Tout le monde n’y est pas éligible alors que la situation l’imposait. Ainsi, plusieurs entreprises ont mis des salariés au chômage partiel, puis ont dû les rappeler. En France, l’administration est davantage prête à sanctionner qu’à accompagner les entreprises. Donc il y a eu beaucoup de couacs (…). Dans le domaine de la construction par exemple, plus aucun appel d’offres n’est lancé. Qu’est-ce qui empêcherait de le faire, même en télétravail ? Une ordonnance est parue, qui recule tout ce qui est validation des permis de construire. On voudrait planter un secteur qu’on ne s’y prendrait pas autrement ».

« Un gouvernement d’amateurs déconnectés des réalités »


Isabelle Lavignac, avocate en droit des affaires au barreau de Marseille, pensait que les secrétaires de son cabinet bénéficieraient d’une mesure d’ « activité partielle ». Son témoignage, qui ne laisse place à aucune ambiguïté, montre à quel point la confusion règne. Elle explique : « Les contraintes liées aux mesures sanitaires et à nos obligations en qualité d'employeur d'assurer la sécurité de nos salariés sont incompatibles avec leur présence au sein de nos cabinets, et la plupart ne peuvent, du fait de la spécificité de nos métiers, avoir recours au télétravail, ne serait-ce qu'au regard de la préservation du secret professionnel. J'ai par conséquent tenté de bénéficier pour mes salariés des mesures de chômage partiel dites « activité partielle » annoncées par le gouvernement. Dans les faits, ces démarches se traduisent par un véritable parcours du combattant et en pratique, les avocats se heurtent soit à un refus de prise en charge, soit à une impossibilité de formuler les demandes de prise en charge au bénéfice de leurs salariés. Les démarches que nous devons effectuer via le site Internet sont bloquées par des dysfonctionnements faisant apparaître des messages d'erreur, ou d'absence de reconnaissance de l'établissement concerné. Le numéro vert indiqué sur le site ne répond pas (…). Nous sommes pris entre les annonces faites par le gouvernement, les recommandations de prudence absolue, voire les interdictions de déplacement et nos impératifs liés à la gestion de nos cabinets (…). Pour ma part, je n'ai à ce jour toujours aucune confirmation d'une quelconque prise en charge au titre de l'activité partielle après avoir passé plus d'une semaine à tenter de remplir des formulaires ou de joindre des interlocuteurs (…). En ce qui concerne la garde d'enfants pour les avocats, la situation est encore plus opaque. Après avoir entendu à la télé les mesures annoncées par Bruno Lemaire, affirmant que toutes les professions, y compris les professions indépendantes, pourront bénéficier des mesures d'aide gouvernementale, nous constatons qu'en pratique, les demandes formulées par les avocats se heurtent systématiquement à un refus ». Une situation dénoncée par l’association des avocats conseils d’entreprises, qui explique, dans un communiqué daté du 27 mars : « les avocats parents ne pourront en aucun cas, qu'ils soient en exercice individuel, associés au sein de structures d'exercice ou avocats collaborateurs avec des enfants de moins de 16 ans, bénéficier d'un arrêt de travail ouvrant droit aux indemnités journalières, alors que les autres travailleurs indépendants le peuvent. Comment justifier une telle inégalité de traitement ? A l'heure où le gouvernement en appelle à la solidarité nationale, comment peut-il laisser ceux des libéraux qui assument la mission de service public de la justice affronter seuls et sans aide une crise économique déjà annoncée ? »
Particulièrement proche de l’écosystème entrepreneurial de son département, Isabelle Lavignac s’inquiète pour ses clients : « les chefs d'entreprises sont perdus face aux contradictions constatées entre les annonces et la réalité des faits. J'ai vraiment le sentiment que nous avons le discours d'un côté, l'effet d'annonces, auréolé du décorum de circonstances, et la réalité à laquelle nous devons nous confronter, toute autre, qui ne nous réserve que des refus ».


Partout à travers la France, à l’instar d’Isabelle, de Pierre et Thierry, dirigeants de PME et indépendants nous ont confié leur désarroi. Ils accusent presque tous le gouvernement d’être dans l’injonction contradictoire, et d’être totalement coupé des réalités. Un sentiment qui rejoint finalement celui des professionnels de santé public et qui pose une question : ceux qui nous dirigent sont-ils à la hauteur de la crise ?
A les entendre, la réponse semble malheureusement évidente : la pandémie met en relief une crise systémique. Car au fond, ce dont se plaignent ces chefs d’entreprise, c’est de l’incompétence de ceux qui nous dirigent, due à leur manque d’ancrage dans le quotidien des Français. Ils se demandent ainsi si Emmanuel Macron n’est pas en train de découvrir, à sa façon, qu’il ne suffit pas de donner des consignes pour qu’elles soient exécutées. « C’est un pilote de navire avec une moitié de l’équipage qui va contre le vent, pendant que l’autre fait le contraire. Mais c’est lui le patron, donc c’est sa responsabilité de tenir le cap », dit l’un d’eux, amer.
Pierre, le vendeur de bateaux, confie quant à lui : « A chaque fois que les gens de ce gouvernement parlent, ils nous mettent des bâtons dans les roues. Je pense qu’ils n’ont rien géré avec les petits patrons et les artisans, de même qu’ils n’ont rien géré avec les hôpitaux. Ils sont déconnectés de l’artisanat et des entreprises. Plus personne ne croit dans la parole de l’Etat. C’est de l’amateurisme. Nous, les dirigeants d’entreprises, nous sommes habitués à prendre des décisions. Il fallait nous donner un cadre, et on serait adapté. Ils n’en ont pas été capables ».

 

31/03/2020 - Toute reproduction interdite


Emmanuel Macron participe à une vidéoconférence de la "task force économique", au Palais de l'Elysée, avec des dirigeants économiques français et des membres du gouvernement au à Paris, France 19 mars 2020
Ludovic Marin/Pool via Reuters
De Emmanuel Razavi

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