Jerôme François est commandant des sapeurs-pompiers et secrétaire général de l'Unsa-Sdis de France. Il dénonce le manque de protection et de reconnaissance de l’Etat.

Propos recueillis par Peggy Porquet.

Les interventions des pompiers sont-elles davantage liées à des cas de Coronavirus ?

Oui. Paradoxalement, l’activité des pompiers a changé car elle est étroitement liée à l’activité humaine. Les gens prennent moins la route pour aller au travail, il y a moins de risques d’accidents. Mais notre activité augmente avec le transport de patients potentiellement atteints du Covid-19. Le secours aux personnes représente habituellement 80% de notre activité. Il est passé à 90% dont 70% sont susceptibles d’être liés au Covid-19. Je dis susceptibles quand ils présentent une toux ou de la fièvre. Il y aussi des personnes qui sont asymptomatiques et ces cas-là sont presque les plus dangereux car les pompiers peuvent intervenir sur quelque chose de bénin comme une chute de vélo, une entorse alors que la personne peut être porteuse du Covid-19. Nous mettons dans ces cas-là un masque chirurgical sur le visage de la victime et un autre masque du même type sur nous-mêmes. C’est le minimum afin d’avoir une double barrière mécanique, ce qui n’est pas idéal, car cela ne filtre pas grand-chose. Au moins la transmission par gouttelettes ou postillons est-elle évitée.

Savez-vous combien de pompiers ont été touchés par le Covid – 19 en France ?

Nous ne disposons pas de statistiques dans la mesure où - et c’est l’un des points que nous dénonçons avec force - les pompiers ne font pas partie des personnels susceptibles d’être détectés. Cela pose problème car dès que nous sommes en contact avec une personne sur laquelle nous avons un doute, nous sommes mis en quatorzaine. A force de mettre les pompiers en confinement pendant quatorze jours, il n’y a plus personne à mettre dans les camions et les ambulances. La seule solution est de se faire détecter. Dans ces cas-là, soit le pompier peut repartir au combat, soit il est testé positif et il reste chez lui.


Pourquoi les pompiers ne peuvent être testés ?

Les pompiers ne font pas partie des gens qui peuvent être détectés. Nous sommes dans l’incompréhension totale. Est-ce un problème de nombre de tests disponibles ? Un problème économique ? Je n’ai pas de réponse. La situation de notre profession est totalement aberrante. Nous nous faisons tester « sous le manteau » sur les parkings des laboratoires avec notre carte bleue pour pouvoir aller travailler après. Je l’ai moi-même fait et j’ai été testé positif. Du coup je suis resté chez moi avec toutes les craintes que cela a engendré pour ma famille. Nous avons fait le choix de tous nous confiner. Bien nous en a pris parce que j’étais porteur avec très peu de symptômes et si j’avais envoyé mes enfants à l’école, ils auraient contaminé d’autres élèves et leurs familles.


Quels sont les moyens pour protéger les pompiers ? Ont-ils suffisamment de matériel ?

Nous demandons d’être détectés et d’avoir du matériel. Au rythme où nous allons, avec les deux niveaux de protection que nous appliquons pour les victimes ne présentant aucun symptôme (masque chirurgical et gants) et celles qui en présentent, nous avons dans notre département trois semaines de stock devant nous. S’il l’on devait se protéger davantage, nous aurions une semaine et demie de stock. Nous sommes sur le fil du rasoir ! Les Services Départementaux d’Incendies et de Secours (SDIS) en sont réduits à la débrouille car l’Etat ne les classe pas comme prioritaires et ne donne quasiment aucun matériel. Nous en sommes à demander aux entreprises du bâtiment des masques ou des combinaisons anti-poussières. Le Conseil Départemental du Val d’Oise a acheté 300 000 masques et 80% devraient être réquisitionnés par l’Agence régionale de santé. Je trouve tout à fait légitime que nous cherchions à protéger les soignants. Mais je trouve anormal que l’on déshabille Pierre pour habiller Paul ! Contrairement à ce qu’ont dit le Président de la République et le Premier ministre, les malades que l’on retrouve à l’hôpital sont en grande partie emmenés par les pompiers ! On se retrouve vraiment à bricoler pour protéger les pompiers. La prévision fait partie de notre ADN. Nous avions des stocks car nous sommes potentiellement confrontés à des risques chimiques ou des microparticules liées aux incendies. Mais ils s’amenuisent. Nous faisons tout pour tenir sans savoir quand aura lieu le pic. Tout le monde fonctionne au radar. Il y a encore deux semaines, il y avait des symptômes ou des signes dont nous n’avions pas connaissance. Pour nous, les procédures bougent en permanence en fonction des avancées de la médecine sur le sujet, de nos stocks et de la dangerosité pour les pompiers au contact des malades. Tout cela génère des incertitudes et de l’anxiété.


Les pompiers étaient en grève le 26 juin dernier. Leurs revendications sur la réforme du système de secours français ont – elles été prises en compte ?

Absolument pas. Il y a un bras de fer permanent entre le Ministère de la santé et de l’Intérieur. Je vois qu’à l’Assemblée Nationale et au Sénat, il y a plus de médecins que de pompiers. Je ne critique pas le SAMU où les personnes font ce qu’elles peuvent. Je critique le système. On nous dit depuis des années que le SAMU doit tout piloter. Ses deux principales missions sont le conseil médical et l’orientation d’un malade, et la gestion des urgences. Même dans le cas d’une petite épidémie de grippe, le SAMU se retrouve étouffé par le volet des conseils à dispenser à la population et du coup, ils mettent du temps à décrocher le téléphone pour les urgences. En France, toute ambulance doit faire de la régulation médicale. Donc nous appelons le 15 pour demander à un médecin régulateur ce que l’on fait de la victime, si elle doit être transportée ou laissée sur place. En ce moment, pour joindre le SAMU, il faut attendre 30 à 40 minutes. Cela nous handicape sérieusement car pendant ce temps-là, nous sommes immobilisés alors que nous devons rendre l’ambulance disponible le plus rapidement possible pour d’autres secours d’urgences. Il faut qu’il y ait une régulation médicale, mais à la demande, et si le pompier a un doute, il a besoin de l’expertise d’un médecin pour l’orienter. En revanche, la régulation médicale systématique, c’est du pipeau car le SAMU est submergé, et ce n’est pas toujours le médecin mais un assistant de régulation médicale qui décide. S’il n’y avait plus que des appels en cas de doute ou pour des cas urgent au SAMU, le nombre d’appels serait divisé par 10 ! Mais il y a des gens à la santé qui veulent absolument tout faire et qui n’ont pas les moyens de leurs ambitions, d’autant plus qu’il y a de moins en moins de médecins (...). Le système de santé que nous avions imaginé il y a trente ans ne fonctionne plus aujourd’hui.


Pourquoi avez-vous le sentiment que le travail des pompiers n’est pas reconnu par l’Etat ?

Nous ne sommes pas prioritaires sur le matériel qui arrive, alors que nous sommes en première ligne contrairement à ce qu’a déclaré le gouvernement. La plupart des victimes en détresse respiratoire sont emmenées par les pompiers. Lorsque nous sommes dans une cellule d’ambulance de 2 mètres sur 2, en présence d’une personne ayant neuf chances sur 10 d’être atteinte du coronavirus, en lui prenant la tension ou la température, il y a une proximité. Tout comme lorsque les pompiers aspirent les mucosités d’une personne en arrêt respiratoire. Lorsque le gouvernement déclare que nous sommes en troisième ou quatrième ligne, la profession se sent complètement délaissée et méprisée. (...). Pourtant, je ne crois pas qu’il y ait un mouvement social pendant la crise. Je pense toutefois que l’avenir sera compliqué chez les pompiers car tout ceci est tellement vécu comme une humiliation. Si le Président de la République salue le travail des pompiers en première ligne, cela ne coûte rien et cela remonterait le moral des troupes. Je constate que nous sommes dans une corporation ou recevoir une décoration, de la reconnaissance de la Nation et de la hiérarchie fait partie de notre culture. C’est important. Je n’ai aucun jugement de valeur lorsque l’exécutif salue les personnes qui approvisionnent les magasins, les personnes au contact de la clientèle à la caisse, les boulangers qui font notre pain tous les jours et qui ont une utilité importante pour le pays. Mais nous, les pompiers, sommes en première ligne ! Et ce n’est reconnu ni dans les mots, ni dans les actes. Il y a une rancœur terrible. On ressent une forme de violence de l’Etat.

02/04/2020 - Toute reproduction interdite


Commandant Jêrome François
DR
De Peggy Porquet