Depuis quatre décennies, les États-Unis soutiennent aveuglément le « pays des Purs ». Bien que le Pakistan héberge des terroristes, fasse les yeux doux aux talibans et encourage la prolifération nucléaire. Déjà en 1980, Islamabad favorisait les moudjahidines les plus fanatiques. C’est ce que nous explique notre reporter, qui a longuement couvert l’actualité dans ce pays.

Par Ian Hamel.

En 1980, au lendemain des Jeux olympiques de Moscou, la Compagnie des reporters lançait une vaste opération sur l’Afghanistan, sous le joug de l’armée rouge. Trois équipes de journalistes et de photographes s’engageaient à Kaboul, dans les régions du Paktia et du Logar, et à Kandahar. Après nos reportages, nous devions nous retrouver quelques jours à Peshawar, la capitale de la province de Khyber Pakhtunkhwa, au Pakistan, pour un débriefing. L’attente a été très longue. L’une des équipes, celle de Kandahar, avec le journaliste le plus expérimenté, François Missen, prix Albert Londres, avait été arrêtée par les Soviétiques. Nous ne l’apprendrions qu’après de longues semaines. En attendant nos collègues, j’enquêtais sur l’aide qu’apportaient l’Arabie saoudite et les États-Unis aux moudjahidines, via le Pakistan.

J’étais parti au Paktiar et dans le Logar avec le Front national de libération de l’Afghanistan du professeur Sibghatullah Al-Mojaddedi, considéré comme une organisation plutôt modérée. Son fils aîné avait été tué quelques mois plus tard au Pakistan. Sibghatullah Al-Jojaddedi (décédé en 2019) avait lui-même fait l’objet de plusieurs tentatives d’assassinat. Les militants de son organisation avaient franchi la frontière avec très peu d’armes et de munitions. Elles tenaient sur quatre petits ânes. Au départ, ils m’avaient annoncé que notre destination était Ghazni. En fait, nous nous sommes retrouvés dans la vallée de Sor-Khab, dans le Logar, à quelques dizaines de kilomètres de Kaboul. « Il faut mentir aux services secrets pakistanais pour qu’ils nous approvisionnent en armes. Ce sont eux qui décident de la stratégie contre les chouravis [Russes]. C’est encore pire pour les Hazaras, car ce sont des chiites. Les Pakistanais ne veulent rien leur donner », m’avait expliqué un combattant pachtou, population à cheval sur le Pakistan et Afghanistan.

Soutien aux islamistes radicaux

De retour à Pesahawar, j’ai pu vérifier sans trop de difficultés, que l’aide apportée par l’Arabie saoudite et par les États-Unis aux moudjahidines passait par le Pakistan. Plus particulièrement par l’Inter-Services Intelligence (ISI), la plus puissante des branches des services de renseignements, créée en 1948, juste après l’indépendance, dirigée par un général, et officiellement dépendante des forces armées du Pakistan. Il ne s’agissait pas d’armes livrées directement par les Américains, mais achetées sur le marché noir (il s’agissait essentiellement d’armes légères, des fusils d’assaut). L’ISI soutenait prioritairement le Hezb-e Islami de l’“ingénieur“ Gulbuddin Hekmatyar. C’était l’organisation de loin la plus radicale. Mais les Pakistanais avaient réussi à convaincre les Américains que les combattants les plus islamistes étaient aussi les plus efficaces pour lutter contre l’armée rouge. Il est vrai que le Hezb-e Islami semait la terreur chez les soldats russes, car il avait la réputation de découper en morceaux leurs prisonniers vivants ou de les crucifier.

Peu importe que les Afghans, dans leur immense majorité, ont toujours rejeté ce parti. Gulbuddin Hekmatyar, surnommé "le boucher de Kaboul", toujours équipé par l’ISI, avait détruit après 1992 près d’un tiers de Kaboul à l’arme lourde pour tenter de s’emparer de la capitale. Depuis, ce fou paranoïaque n’avait jamais été lâché par le Pakistan. Encore aujourd’hui, il espère jouer un rôle auprès des talibans.

Les talibans, enfants du Pakistan

C’était il y a quarante ans. Mais les choses ont-elles vraiment changé aujourd’hui ? Il faut rappeler que la priorité des priorités pour le Pakistan n’a jamais été l’Afghanistan, mais l’Inde et surtout le Cachemire. L’Afghanistan lui a surtout donné l’opportunité d’empocher des milliards de dollars de la part des États-Unis et des pays du Golfe. D’abord en collaborant dans la lutte contre l’envahisseur soviétique en Afghanistan. Ensuite, en faisant semblant de combattre le terrorisme. Quitte, pour donner de temps en temps des gages à Washington, à sacrifier un groupuscule fanatique, que les services secrets avaient eux-mêmes créé…

Dans les années 2000, Je suis retourné au Pakistan pour de la rédaction de mon livre L’énigme Oussama Ben Laden (1). À Peshawar, à Rawalpindi (aux portes de la capitale) ou à Karachi, j’ai pu me procurer sans problème dans des échoppes des affiches à la gloire d’Oussama Ben Laden. Personne n’ignorait que c’était le Pakistan qui avait créé les talibans, venus des madrasas (écoles coraniques). Et que l’ex première-ministre Benazir Bhutto, qui passait en Occident pour une femme politique modérée, les appelait « mes enfants ». Ce qui n’a pas empêché les États-Unis de continuer à verser des centaines de millions de dollars au Pakistan pour son « assistance sécuritaire »…

Le Pachtounistan coupé en deux

En fait, l’obsession d’Islamabad (la capitale pakistanaise), c’est d’abord l’Inde, qui la hante, avec ses 1,4 milliard d’habitants. Le Pakistan n’en compte que 220 millions et militairement, il ne fait pas le poids. Mais l’homme de la rue attend sa revanche, après trois déroutes humiliantes. Seulement voilà, les états-majors n’ont surtout plus envie de se battre. Les généraux n’ont cessé de s’enrichir sur le dos de la population. Une blague prétend que si les autres pays ont une armée, au Pakistan, en revanche, c’est l’armée qui a un pays… Malgré tout, le « pays des purs » a besoin d’un allié musulman, de préférence islamiste. L’Afghanistan (38 millions d’habitants) lui offre une « profondeur stratégique », et une base de repli quelque peu rassurante pour reprendre les termes de l’Institute of Strategic Studies d’Islamabad.

Le Pakistan voudrait aussi résoudre un problème de frontières créé par les Britanniques. À l’issue de la deuxième guerre anglo-afghane, le diplomate Mortimer Durand a délimité en 1893 une frontière artificielle qui divise la population pachtoune.

En Afghanistan, les Pachtounes représentent 42 % de la population. Ils ont toujours accaparé le pouvoir, qu’ils soient royalistes, communistes ou aujourd’hui favorables aux talibans. Au Pakistan, les Pachtounes seraient près de 40 millions (18% de la population). Si en 1947, à l’indépendance, Islamabad a reconnu cette frontière qui l’avantage, Kaboul la conteste toujours. Et malgré le soutien que le Pakistan apporte depuis quatre décennies aux islamistes afghans, ces derniers n’ont jamais cessé de dénoncer cette ligne de partage imposée par le colonisateur.

Les talibans, de retour au pouvoir, vont-ils se montrer plus conciliant avec leurs sponsors ? Ce n’est pas certain.

(1) Payot, octobre 2008.

07/09/2021 - Toute reproduction interdite


Des partisans du parti religieux pakistanais Jamiat-e-Ulema-e-Islam tiennent une image du chef d'Al-Qaïda Oussama Ben Laden lors d'un rassemblement à Quetta, le 2 mai 2012.
© Naseer Ahmed/Reuters
De Ian Hamel