Depuis que le Premier ministre britannique Boris Johnson a fait l’objet d’une enquête policière suite à des fêtes clandestines organisées en plein confinement au 10 Downing Street, les appels à sa démission se multiplient. Personnage controversé mais homme du Brexit, celui que les Anglais surnomment « BoJo » va-t-il bientôt devoir laisser sa place ? Analyse de Thibaud Harrois, professeur de civilisation britannique à la Sorbonne.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Pourquoi Boris Johnson est-il si controversé ?

Thibaud Harrois : Tout le monde s’attendait à ce qu’il devienne le premier ministre du Brexit dès 2016, mais il s’était retiré de la course. Theresa May avait donc été élue, et il avait été nommé ministre des Affaires étrangères. À ce moment-là, déjà, Boris Johnson avait commencé à jouer un jeu trouble en perturbant le fonctionnement du gouvernement, qu’il avait fini par quitter pour devenir un opposant de l’intérieur... jusqu’à faire tomber Theresa May à cause de la gestion du Brexit. Il est donc devenu premier ministre à l’été 2019 dans une situation de crise, et a réussi l'exploit de gagner avec une large majorité aux élections qu’il a provoquées. Il a même réussi à étendre sa majorité - que Theresa May avait perdu en 2017 – au Parlement, notamment dans des bastions travaillistes, ce qui est une grande victoire pour les conservateurs sous son leadership.
Depuis, Boris Johnson a du mal à affirmer une ligne claire au niveau de sa politique. La crise sanitaire a mis en relief les problèmes auxquels font face les conservateurs depuis qu’ils ont été élus en 2010. Depuis dix ans, leur politique rime avec austérité et réduction de subventions de certains services publics. Ce qui a d’ailleurs conduit à la crise du National Health Service (NHS), le système de santé britannique. Boris Johnson doit donc assumer l’héritage des conservateurs, et éventuellement redresser la barre. Mais ces derniers sont assez divisés sur l’attitude à tenir quant aux politiques publiques. D’un côté, certains élus, notamment dans les anciens bastions travaillistes, soutiennent l'idée d'un État interventionniste. À l’inverse, de l’autre côté, on trouve une frange plus libérale qui était partisane d’un Brexit dur. Le Parti conservateur n'est donc pas uni pour soutenir une politique claire, interventionniste ou libérale. Il y a une crise à l’intérieur du parti, et Boris Johnson n’arrive pas à gérer cette contradiction, sachant qu’il doit son élection aux députés du Nord qui ont gagné dans des bastions travaillistes. Il y a donc des attentes de la population dans le domaine de la protection sociale. On s’imaginait que le parti conservateur soutiendrait les Britanniques avec une politique ambitieuse en la matière une fois sortis de l’Europe, mais ce n’a pas vraiment été le cas. Et il y a évidemment les scandales dans lesquels il est mêlé, après avoir organisé des fêtes pendant le confinement dans les jardins de Downing Street ; mais il aurait surtout menti devant le Parlement. Si c’est prouvé, il sera complètement décrédibilisé, il devra faire face à des sanctions graves, et des parlementaires l’abandonneront.

Fild : Est-il probable que Boris Johnson démissionne, ou qu'il soit contraint de le faire ?

Thibaud Harrois :
Il est difficile de le prévoir. Pour qu’il soit contraint à démissionner, il est possible d’engager un vote de confiance contre le Premier ministre. Il faut qu’une cinquantaine de députés conservateurs envoient une lettre à une commission du parti, la commission 1922, en demandant le départ du Premier ministre. La question est ensuite soumise au vote de l’ensemble des élus conservateurs, et il faut que la majorité d’entre eux demandent sa démission. Le processus n’est donc pas simple. Et s’afficher contre le Premier ministre n’est pas un calcul très intelligent et politiquement risqué si finalement il reste au pouvoir. D'où les nombreuses hésitations des conservateurs là-dessus.
Mais est-ce qu’il pourrait démissionner de lui-même ? Pourquoi pas, s’il pense pouvoir gagner à nouveau l’élection qui sera organisée. Il pourrait alors se retirer pour rester leader du parti. Mais s’il est chassé du pouvoir, il ne peut pas se représenter.

Fild : Les conservateurs ont-ils intérêt à remplacer Boris Johnson ?

Thibaud Harrois : Ce qui peut freiner les conservateurs, c’est qu’il n’y a pas d’urgence à le remplacer. Ils ont une majorité assez importante, et ils sont censés être au pouvoir jusqu’en 2024. Ils peuvent décider de l’utiliser « jusqu’à la corde », quitte à ce qu’il ne se représente pas la fois d’après, et laisse sa place à quelqu’un d’autre. La question est surtout de savoir qui pourrait prendre sa place ? Il y a peut-être un désir de certains de devenir premier ministre, mais il faut voir dans quelles conditions : si c’est pour assumer une crise ou les conséquences de la pandémie, avec ce que cela implique sur le plan social et économique, il n’est pas certain qu’il y ait un grand nombre de candidats. Vous avez deux favoris qui reviennent régulièrement : Liz Truss à la tête du Foreign office, et Rishi Sunak, du ministère des Finances ; mais la ministre de l’Intérieur Priti Patel a également ses chances. Ils ont tous des responsabilités importantes au sein du gouvernement, ce sont des personnes plutôt en vue et ils disposent de portefeuilles stratégiques.

Fild : Que peut-on retenir du mandat de Boris Johnson ?

Thibaud Harrois : C’est le problème de Boris Johnson : il n’a pas grand-chose à faire valoir… Il avait beaucoup d’ambition personnelle, mais son programme était relativement flou pour le pays. Non seulement à cause des divisions entre les franges du parti, mais aussi parce que lui-même n’a jamais vraiment réussi à trancher. Il voulait également utiliser la politique étrangère pour afficher un renouveau du Royaume-Uni après le Brexit, mais on a du mal à comprendre ce qu’il veut faire de son pays sur la scène internationale. Le bilan est très mitigé, voire négatif, car il n’y a pas de lisibilité. Et Boris Johnson se complait dans ce flou ; il a toujours louvoyé.

28/01/2022 - Toute reproduction interdite


Le Premier ministre britannique Boris Johnson marche devant Downing Street à Londres, le 12 janvier 2022.
© Paul Childs/Reuters
De Fild Fildmedia