Spécialiste des opérations clandestines, du renseignement et de la politique étrangère américaine, Maxime Chaix est journaliste et collaborateur régulier de globalgeonews. Il publie « La guerre de l’ombre en Syrie » (éditions Erick Bonnier), un livre choc dans lequel il dévoile des informations édifiantes sur le soutien de plusieurs services secrets occidentaux aux milices Jihadistes en Syrie, à commencer par la CIA. Son enquête révèle un scandale d’Etats aux multiples facettes, et pointe le jeu trouble de personnalités politiques comme Barak Obama ou Laurent Fabius ! Entretien exclusif. Par Emmanuel Razavi. 

Tout d’abord, rappelez-nous ce qu’est l’opération Timber Sycamore ?

Timber Sycamore est le nom de code d’une opération clandestine officiellement autorisée par Obama en juin 2013 pour équiper et entraîner la rébellion anti-Assad, mais qui démarra en fait en octobre 2011, lorsque la CIA opéra via le MI6 britannique pour éviter d’informer le Congrès sur le fait qu’elle armait les rebelles en Syrie. À l’origine, la CIA et le MI6 (service de renseignement extérieurs du Royaume-Uni) ont mis en place un réseau d’approvisionnement en armes des rebelles en Syrie depuis la Libye – une démarche qui impliquait les services secrets saoudiens, qataris et turcs. À partir de l’année 2012, probablement au printemps, Obama signa à contrecœur un ordre exécutif top secret dont on ne connaît que bien peu d’aspects, mis à part le fait qu’il autorisait la CIA à offrir un « soutien non létal » aux rebelles en Syrie. Concrètement, la CIA a dès lors mis en contact ses alliés qataris et saoudiens avec un certain nombre de producteurs d’armes en Europe du Sud-Est (Bulgarie, Roumanie, Serbie, Croatie...). Avec l’aval de l’OTAN, qui contrôle les exportations d’armes depuis les Balkans via l’EUFOR, les services secrets qataris et saoudiens ont commencé à acheter dans ces pays des armes et des munitions pour équiper illégalement les rebelles anti-Assad. Quelques mois plus tard, en octobre 2012, le New York Times révéla que ce vaste trafic chapeauté par la CIA soutenait principalement les groupes jihadistes en Syrie, alors que les exportations d’armements par voie aérienne ne cessaient de croître, ces armes étant injectées sur le territoire syrien depuis des « salles d’opération » en Turquie et en Jordanie, par l’intermédiaire de l’ASL (Armée Syrienne libre, ndlr) et de trafiquants d’armes locaux. Finalement, il s’est avéré que ces « salles d’opération » ont regroupé une quinzaine de services secrets occidentaux et moyen-orientaux, dont la DGSE (service de renseignement extérieur de la France, ndlr) et le MI6, bien que l’on ne sache pas encore précisément quel rôle ont joué ces différentes agences dans cette guerre secrète. Ce qui est clair – et que je démontre dans mon livre avec des preuves irréfutables –, c’est que des dizaines de milliers de tonnes d’armes et des millions de munitions ont été introduites sur le théâtre de guerre syrien grâce à cette opération. Il est aussi avéré que ces armements ont principalement équipé des groupes jihadistes, dont la milice terroriste qui s’autoproclamera « État Islamique » en juin 2014. Au final, Donald Trump décida de stopper cette opération au début de l’été 2017. Ce fut donc un revers majeur pour la CIA, puisque le Président américain entérinait alors la défaite des États-Unis et de ses partenaires face à la Syrie et ses alliés russes, iraniens et libanais.

Quelles preuves concrètes avez-vous pour démontrer que les services secrets américains ont soutenu des milices jihadistes en Syrie ?

Le rôle de coordination endossé à l’automne 2011 par l’Agence est désormais avéré, sachant qu’il fut tardivement confirmé en juin 2018 par Ben Rhodes – le principal conseiller d’Obama entre 2009 et 2017. À l’occasion de cette interview, Rhodes souligna que le blacklisting du Front al-Nosra sur la liste des organisations terroristes du Département d’État en décembre 2012 était une démarche qu’il qualifia de « schizophrène », sachant que cette milice jihadiste constituait selon ses propres termes un « gros morceau » de l’opposition anti-Assad. Durant cette interview, le journaliste Mehdi Hasan réussit non seulement à lui faire confirmer le fait que la CIA avait joué un rôle de coordination dans ce vaste trafic d’armes, mais aussi que l’implication des États-Unis dans cette guerre de l’ombre était beaucoup plus importante qu’on ne le pensait. Selon le Washington Post c’est l’une des « plus vastes opérations clandestines de l’histoire » de la CIA. En janvier 2016, le New York Times le confirma, soulignant que les manœuvres de la CIA pour renverser Assad entraient dans le cadre d’une campagne multinationale impliquant des milliards de pétrodollars issus des pays du Golfe, et principalement investis par l’Arabie saoudite. Il faut bien comprendre que cette guerre secrète a induit, entre 2011 et 2017, une coopération étroite entre les services spéciaux occidentaux et leurs alliés turcs et moyen-orientaux. Ainsi, de nombreux experts et journalistes ont commis l’erreur d’analyser séparément les opérations des différentes puissances moyen-orientales vis-à-vis de celles des États occidentaux. Or, comme l’a avoué l’ancien Premier ministre qatari en 2017, il s’agissait d’une opération commune et coordonnée qui impliquait l’ensemble de ces services secrets. Du fait du nombre record de financeurs publics et privés derrière cette campagne, et des dizaines de milliers de combattants anti-Assad qui furent directement ou indirectement aidés par la CIA et ses alliés, j’estime qu’il pourrait s’agir de la plus vaste opération clandestine de l’histoire de l’Agence. Or, je n’ai pu le déterminer avec certitude du fait du caractère secret de cette guerre de l’ombre, qui empêche l’accès aux archives et qui limite drastiquement les fuites dans la presse. Il n’en demeure pas moins que j’ai pu regrouper dans mon livre des centaines de sources recoupées et jamais démenties afin d’appuyer mes propos. Dans cet ouvrage, des chercheurs de renommée internationale tels que Joshua Landis et Christopher Davidson appuient mes arguments, que j’ai développés à l’issue d’un long travail d’enquête initié en 2014. Encore une fois, j’invite vos lecteurs à consulter les preuves citées dans mon livre, car elles sont accablantes. J’en profite pour préciser que Bachar el-Assad et ses alliés ont commis des exactions majeures contre les civils syriens, et que mon livre ne vise aucunement à les dédouaner de leurs responsabilités. Néanmoins, et jusqu’à présent, les médias occidentaux se sont essentiellement focalisés sur les crimes d’Assad et de ses soutiens, tout en refoulant ou en minimisant l’ampleur de cette vaste guerre de l’ombre lancée par la CIA et ses partenaires à l’automne 2011.

Quel a été le rôle de la France auprès de ces milices jihadistes en Syrie ? A-t-elle clairement soutenu des Frères Musulmans et des membres d’al Qaïda ?

L’opération Timber Sycamore est une opération clandestine, et de telles campagnes ne sont donc pas revendiquées par leurs commanditaires – du moins en principe. Dans le cas présent, cette opération a pris une telle ampleur au fil du temps que les puissances occidentales ont dû communiquer à son sujet, mais de manière trompeuse. En d’autres termes, l’aide apportée aux groupes jihadistes a longtemps été qualifiée par les chancelleries occidentales de « soutien non létal » en faveur de rebelles dits « modérés ». Or, la réalité du terrain est que la « force rebelle modérée » incarnée par l’Armée Syrienne Libre (ASL) a servi de source de combattants, d’armes et de munitions à la nébuleuse jihadiste anti-Assad, dont les tacticiens et les miliciens étaient beaucoup plus efficaces. Comme je l’explique dans mon livre, l’ASL a donc été dépendante des groupes jihadistes, au premier rang desquels le Front al-Nosra, et vice-versa. D’autres factions de l’ASL furent écrasées par les islamistes, leurs arsenaux étant alors pillés par leurs milices, dont le Front Islamique en décembre 2013. Dans tous les cas, il est clair que l’ASL en tant qu’ensemble désuni et complexe de groupes armés anti-Assad a été soutenue par les Occidentaux alors qu’elle combattait main dans la main avec des groupes jihadistes, y compris avec le futur Daech jusqu’à l’hiver 2013-2014. En janvier 2014, les premiers combats majeurs ont éclaté entre Daech et les autres groupes rebelles, dont le Front al-Nosra. Il faut alors souligner que, jusqu’à leur scission d’avril 2013, al-Nosra et le futur « État Islamique » formaient une seule et unique entité. Plus précisément, le fondateur d’al-Nosra avait été envoyé en Syrie en août 2011 par le chef du futur Daech, Abou Bakr al-Baghdadi, afin de combattre les troupes d’Assad. Or, entre 2012 et 2014, il n’est pas discutable qu’al-Nosra fut la principale force motrice de la rébellion en Syrie, ses tacticiens élaborant les grandes opérations ayant permis la conquête de différentes localités par l’« État Islamique », telles que le Camp Yarmouk au Sud de Damas, Raqqa ou Deir ez-Zor. En résumé, les opérations conjointes de l’ASL et d’al-Nosra ont permis au Daech en gestation de s’implanter ensuite dans de nombreuses métropoles syriennes à la suite de la scission entre al-Nosra et l’« État Islamique ».

Soulignons alors que, par l’entremise de l’ASL, al-Nosra bénéficiait depuis début 2012 du soutien de la CIA et du MI6, sans que l’on ne sache précisément depuis quand la DGSE s’est impliquée dans cette opération. Selon François Hollande, les « rebelles modérés » de l’ASL ont bénéficié d’un soutien létal français à partir de la fin 2012, et ce en violation de l’embargo de l’Union européenne sur les armes vers la Syrie – levé en mai 2013. Cette même année, le colonel Oqaidi, qui commandait l’ASL, a déclaré face caméra que sa relation avec Daech était « bonne, et même fraternelle »... Et comme me l’a révélé durant mon enquête l’ancien ambassadeur d’Obama pour la Syrie Robert S. Ford, ce dernier téléphona au colonel Oqaidi pour critiquer la collaboration persistante de l’ASL avec al-Nosra. À l’époque, et depuis au moins l’automne 2012, les services de renseignement français alertaient le gouvernement sur le fait que les Frères Musulmans et les groupes jihadistes tels qu’al-Nosra constituaient les forces motrices de la rébellion anti-Assad. Malgré ces remontées alarmantes du terrain, Paris, Londres et Washington décidèrent de poursuivre leur soutien en faveur de la rébellion anti-Assad, sachant que leurs alliés du Golfe leur garantissaient qu’Assad tomberait rapidement et que ces groupes ne constitueraient pas un problème après la chute du gouvernement syrien. Ces deux prédictions se sont révélées fausses, et le plus brutal des groupes jihadistes au Levant a directement frappé la France le 13 novembre 2015.

En clair, d’après vous, la France aurait appuyé une opération clandestine en soutenant ceux-là même qui ont organisé des attentats en France ?

Comme je l’explique dans mon livre, l’État français et ses principaux alliés occidentaux n’ont pas directement soutenu Daech, mais ils ont supervisé un système qui a permis d’alimenter massivement ce que j’appelle la nébuleuse jihadiste anti-Assad, et dont le mal nommé « État Islamique » sur le territoire syrien était une émanation et une force motrice. En menant cette opération, je ne pense pas que l’État français et ses partenaires imaginaient que Daech finirait par attaquer Paris le 13 novembre 2015. Par contre, il est clair que notre gouvernement et ses alliés britanniques, américains et israéliens étaient conscients d’armer des groupes jihadistes. En France, certains députés PS, LR et LS m’ont confirmé que la DGSE était impliquée dans le soutien de groupes pas aussi « modérés » qu’ils nous étaient présentés dans les médias. J’irais même plus loin, et c’est l’un des principaux arguments que je développe dans mon livre : en armant et en soutenant de différentes manières l’ASL, les puissances occidentales ont encouragé la montée en puissance du futur « État Islamique », ce dernier et l’ASL ayant combattu « main dans la main » entre le début de l’année 2012 et l’hiver 2013-2014. À partir du point de rupture de janvier 2014, l’ASL et al-Nosra ont entretenu une relation fusionnelle, à la fois contre les forces d’Assad et contre Daech.

Or, en août 2014, François Hollande a reconnu que le soutien français en faveur de l’ASL se poursuivait. Ignorait-il les liens étroits entre l’ASL et al-Nosra ? Si tel est le cas, un tel niveau de mésinformation au sommet de l’État serait alarmant. Au contraire, au vu des preuves disponibles, il est plus vraisemblable que les dirigeants français durant la présidence Hollande étaient parfaitement conscients du fait qu’al-Nosra était intimement lié à l’ASL. D’ailleurs, dans un livre qui n’a jamais été attaqué en diffamation par Laurent Fabius, Georges Malbrunot et Christian Chesnot ont affirmé que le chef de notre diplomatie savait que l’Arabie saoudite et le Qatar infiltraient dans les réseaux privés de financement d’al-Nosra des « agents stipendiés, des encadreurs professionnels que les membres de la DGSE connaissaient ». Toujours selon MM. Chesnot et Malbrunot, Fabius se plaignait alors que l’on ne « tap[ait] pas assez dur [et] pas assez fort » sur l’État syrien et ses forces armées.

En parlant de Laurent Fabius, pourquoi son nom revient-il dans l’affaire Lafarge ? Existe-t-il des preuves qu’il ait donné son aval à un accord financier entre l’entreprise française et Daech ?

Vu son activisme dans le dossier syrien, son nom revient nécessairement dans l’affaire Lafarge ; or, ressortent également des sigles familiers : DGSI (La direction générale de la Sécurité intérieure ndlr), DRM (direction du renseignement militaire français, ndlr), DGSE... Disons clairement les choses : construite par Lafarge en 2010, l’usine de Jalabiya fut transformée pendant la guerre en une « tête de pont » pour les services secrets français, donc pour l’Élysée, le Quai d’Orsay et tous les autres ministères concernés. En effet, comme l’a prouvé Guillaume Dasquié, « les pièces du dossier, les témoignages des rares initiés et les documents auxquels le JDD a eu accès reconstituent une autre histoire [que celle avancée par les autorités françaises] (...) Celle-ci implique directement l’administration en charge du contre-terrorisme, la DGSI, le Quai d'Orsay, et les services de renseignement extérieurs de la DGSE. Elle raconte une improbable partie d’échecs en zone de guerre, entre industriels, espions et diplomates, où chacun profite de la présence de l’autre pour pousser ses pions, à une période où l’EI n’a pas encore commis d’attentat sur le sol français. » Devant les juges d’instruction, Laurent Fabius a déclaré ne pas être au courant des agissements de Lafarge vis-à-vis des versement d’argent liquide aux différents groupes jihadistes locaux, dont le mal nommé « État Islamique » – une explication qui n’a pas convaincu certains spécialistes de ce dossier, dont Georges Malbrunot. Cela est d’autant plus surprenant qu’il est désormais avéré que la Direction du Renseignement Militaire français surveillait les transactions entre Lafarge et les différents groupes armés sur le terrain.

J’en reviens alors à mon explication précédente : une opération clandestine est montée de telle manière que ses commanditaires peuvent en nier la connaissance, de même que leur rôle dans toute manœuvre de ce type. Or, il est désormais clair que la DGSE était impliquée depuis au moins 2012 dans le soutien de la nébuleuse de groupes armés qui s’opposaient à Bachar el-Assad. Comme nous le savons également, Laurent Fabius fut le ministre de Hollande le plus actif sur le dossier syrien, au nom d’une « diplomatie sunnite » aux résultats décevants, qui mettait en priorité nos relations commerciales avec l’Arabie saoudite – soit le principal financeur étatique de Timber Sycamore. Par conséquent (…) il est impossible que le Quai d’Orsay eût ignoré les agissements de Lafarge en Syrie, qui entraient dans le cadre de plusieurs opérations de renseignement ou de déstabilisation menées par les services secrets français dans ce pays. Chercheur réputé, Fabrice Balanche est du même avis que Guillaume Dasquié ou Georges Malbrunot.

Au nom de quels intérêts Laurent Fabius aurait-il pu laisser la DGSE soutenir des islamistes ? A-t-il agi au nom des Saoudiens, comme le laissent entendre ce même Georges Malbrunot et son coauteur Christian Chesnot dans leur livre Nos très chers émirs ?

Tout d’abord, précisons que le chef de l’État est censé être, en dernier ressort, le commanditaire d’une opération clandestine. Or, ce dernier jouit de l’impunité juridique dans l’exercice de son mandat, ce qui n’est pas le cas de ses différents ministres. Durant la présidence Hollande, nous avons pu observer une tendance flagrante de l’État français à soutenir et à protéger ses alliés du Golfe. Cette politique s’est matérialisée à la fois par la ligne dure de Fabius vis-à-vis de l’Iran dans les négociations sur le nucléaire iranien mais aussi, et c’est beaucoup plus grave, par des opérations troubles visant à soutenir les désastreuses opérations des Saoud et de leurs partenaires au Yémen et en Syrie. Cette ligne favorable à la royauté saoudienne fut maintenue sous la présidence Macron, avec un tropisme pro-Qatar évident à la suite de la crise du Golfe qui a opposé depuis 2017 cet émirat à Riyad et à Abou Dhabi. Mais jusqu’alors, l’Arabie saoudite fut explicitement soutenue par l’État français du fait des interdépendances économiques et stratégiques qui se sont renforcées entre Paris et Riyad. De ce fait, et au nom de cette fameuse « diplomatie sunnite », l’État français n’a pas seulement fermé les yeux sur les opérations douteuses de l’Arabie saoudite en Syrie et au Yémen ; il a directement appuyé ses campagnes, de la manière la plus discrète possible. Ces manœuvres ont induit une ligne politique littéralement schizophrène. En effet, l’État français vante ses opérations contre le terrorisme dès qu’il en a l’occasion mais, au niveau plus profond de l’état-major et des services spéciaux, des stratégies ayant pour effet concret de renforcer des groupes jihadistes sont clandestinement imposées dans certains pays, comme en Syrie, au Yémen ou en Libye.

Dans le cas de cette dernière opération, un officier anonyme de la DGSE a révélé à nos confrères de Canal + qu’il avait reçu l’ordre, en février 2011, de déstabiliser Benghazi avec les services spéciaux qataris, soutiens notoires des Frères Musulmans qui dominaient alors la nébuleuse jihadiste libyenne. Selon le grand reporter François de Labarre, cette politique fut ensuite remise en cause par le ministère de la Défense sous Jean-Yves Le Drian, qui utilisa la DGSE pour appuyer le général Haftar contre les groupes armés islamistes. Or, il est difficile d’expliquer pourquoi le Quai d’Orsay continua de soutenir Abdelhakim Belhadj, l’un des fondateurs d’al-Qaïda en Libye, qui avait été nommé commandant militaire de Tripoli en août 2011. Précisons alors que Belhadj est l’homme du Qatar sur le sol libyen, et qu’il est l’une des figures les plus influentes des Frères Musulmans dans ce pays. Toujours selon François de Labarre, le Président Hollande n’avait pu trancher entre la ligne pro-Haftar du ministère de la Défense et la ligne pro-Belhadj – donc pro-Qatar et pro-Frères Musulmans –, à laquelle s’accrochait le Quai d’Orsay. L’on peut donc se demander si François Hollande était en capacité d’arbitrer la politique étrangère de la France. Dans tous les cas, l’on peut s’inquiéter de la schizophrénie qu’elle implique. En effet, elle peut aboutir à des opérations meurtrières pour les civils contre des groupes jihadistes initialement appuyés en sous-main par nos services spéciaux et leurs alliés. En octobre 2018, le directeur adjoint de Paris Match Régis Le Sommier interviewa le ministre des Affaires étrangères russes Sergei Lavrov. À cette occasion, ce dernier révéla une conversation choquante entre Laurent Fabius et lui-même : « Quelque temps après les bombardements sur la Libye, Laurent Fabius, [alors] ministre des Affaires étrangères, m’avait appelé. Selon Bamako, des djihadistes partis du nord du Mali se rapprochaient des positions du contingent français. La France entendait les stopper avec l’aval du Conseil de Sécurité, et j’y étais favorable. J’ai dit à Laurent Fabius : “Il faut que tu comprennes que vous allez affronter les mêmes personnes que vous avez armées en Libye.” Il a ri et m’a dit : “C’est la vie”. » Ces propos de Lavrov n’ayant pas été démentis par l’intéressé, une telle désinvolture face aux conséquences de la politique étrangère française vis-à-vis des groupes terroristes – donc des populations qu’ils menacent –, est alarmante. Il en va de même dans le dossier syrien, qui a conduit nos dirigeants à soutenir pendant près de cinq ans une Armée Syrienne Libre dont ils ne pouvaient ignorer les liens étroits avec al-Nosra depuis 2012, y compris lorsque cette branche d’al-Qaïda en Syrie et le mal nommé « État Islamique » formaient une seule et unique entité.

Une enquête doit-elle être donc ouverte par la section antiterroriste du Parquet de Paris sur ce dossier ?

Initialement, je me suis intéressé aux actions clandestines de la France en Syrie au printemps 2014. À l’époque, le député et ancien juge antiterroriste Alain Marsaud affirmait dans les médias que notre gouvernement avait jusqu’alors soutenu et infiltré le Front al-Nosra. L’année suivante, il me révéla que la majorité présidentielle sous François Hollande avait refusé toute enquête parlementaire sur cette question afin de ne pas « mettre au jour une telle collaboration avec un groupe terroriste », pour citer ses propos. Soulignons à nouveau que plusieurs députés, dont Claude Goasguen (LR), Jacques Myard (LR) et Gérard Bapt (PS), ont proféré des accusations similaires à l’égard du gouvernement français. Sur LCP, Monsieur Goasguen déclara en juin 2015 que l’État français aidait « al-Qaïda en Syrie », puis Gérard Bapt me confirma l’année suivante le « soutien clandestin de l’État français en faveur des différentes mouvances islamistes en Syrie, au regard de la porosité et de la proximité entre ces groupes alliés sur le terrain. » Il ajouta que « l’aide française aux rebelles en Syrie, et plus généralement le soutien occidental en leur faveur, se sont poursuivis y compris après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher, pourtant revendiqués par al-Qaïda. ». Je précise que cette explication de Gérard Bapt me semble être la plus exacte : selon lui, l’État français a soutenu des milices évoluant au sein d’une nébuleuse de groupes armés en mutation constante, mais qui a indiscutablement compté le Front al-Nosra parmi ses forces motrices – comme l’a lui-même reconnu le proche conseiller d’Obama Ben Rhodes. Rappelons également que Claude Goasguen avait déclaré sur LCP avoir fréquemment mis en garde l’État français sur cette politique de soutien des factions anti-Assad. Simplement, il y a fort à parier que notre gouvernement s’opposera par tous les moyens à l’ouverture d’enquêtes parlementaires et judiciaires autour des actions clandestines de l’État français en Syrie. Pourtant, l’on se trouve devant une affaire manifestement bien plus grave que l’opération ratée de la DGSE contre le Rainbow Warrior, durant le premier mandat de François Mitterrand. Soyons clairs : si plusieurs de nos députés se sont publiquement insurgés contre le soutien de la branche d’al-Qaïda en Syrie par l’État français, il est impossible de concevoir qu’ils l’aient fait sans disposer d’informations concrètes fondant leurs accusations, qui ne furent jamais officiellement démenties par le gouvernement. En tant que contribuables et citoyens, nous devrions refuser le fait que nos autorités puissent mener des politiques aussi dangereuses et malavisées en notre nom et avec nos impôts, mais sans notre consentement – et sans même que nous n’en ayons conscience au départ. De ce fait, et comme je l’explique dans mon livre La guerre de l’ombre en Syrie, plusieurs arguments juridiques et factuels pourraient légitimer a minima la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire, sachant qu’il me paraît peu probable que des juges d’instruction souhaitent un jour lancer des investigations sur un sujet aussi sensible. En effet, cette opération clandestine relève de la raison d’État et de la conduite de la politique étrangère de la France – un domaine dans lequel l’Exécutif dispose de pouvoirs si exorbitants qu’il peut soutenir des groupes islamistes à l’étranger qui sont officiellement considérés comme des ennemis à l’intérieur de nos frontières.

03/04/2019 - Toute reproduction interdite


Des combattants de la brigade Tahrir al Sham de l'armée syrienne libre ripostent contre l'armée syrienne lors de combats violents dans le quartier Mleha de Damas, le 26 janvier 2013.
Goran Tomasevic/Reuters
De Emmanuel Razavi