Dans une nouvelle démonstration magistrale de l’étendue de leur savoir-faire, nos armées ont extrait 3 000 personnes en 13 jours du piège de Kaboul, distante de 7 000 km de Paris. Parmi eux, une trentaine de leurs anciens auxiliaires et leurs familles.

Par notre spécialiste des questions de défense Mériadec Raffray

« Il y a 5 ans, nous n’aurions sans doute pas eu les moyens de réaliser une opération d’une telle ampleur. La disponibilité et les performances de nos nouveaux aéronefs, avions de transport A 400 M, ravitailleurs A 330 MRTT, ont été l’une des clés du succès. Une autre est l’existence de notre point d’appui aux Emirats Arabes Unis ; il nous assure un accès privilégié au Proche et au Moyen Orient », témoigne le contre-amiral Jacques Fayard, commandant les éléments français déployés dans l’océan Indien (« Alindien ») et les Forces françaises aux Emirats Arabes Unis (les FFEAU), à propos de l’opération « Apagan », qu’il a commandée. Une « opération de fine horlogerie et de haute voltige » qui, du 15 au 27 août, a permis à la France d’évacuer 3 000 personnes, dont 2 800 Afghans de Kaboul à raison de 26 rotations aériennes en direction de Paris, via la base aérienne 104 d’Al Dhafra, située au beau milieu du désert émirien.

« Mobilisés au départ pour aller chercher 160 personnes en trois jours, nous en avons pris en charge 3 000 en 13 jours. Une prouesse logistique et technique, même pour notre armée qui a le savoir-faire des opérations Resevac en Afrique », insiste l’amiral. Son état-major d’une quarantaine de militaires basés à Abu Dhabi a orchestré le pont aérien jeté sur l’aéroport de la capitale afghan. Tout son personnel présent dans la zone a été mobilisé. Sur la base aérienne d’Al Dhafra, les installations françaises sont dimensionnées pour recevoir 250 personnes par jour. Elles ont dû gérer des flux de 700 réfugiés en transit vers Paris, dont beaucoup de femmes et d’enfants ; les militaires ont dû trouver en urgence des stocks de couches-culottes, de tétines et de chaussures.

À Kaboul, les conditions furent « particulièrement compliquées ». Les militaires Américains, qui ont pris le contrôle de l’aéroport, attribuent aux aviateurs français trois « slots » (créneaux) d’une demi-heure par jour. Le trafic aérien est saturé, la menace sol-air permanente. Nos pilotes volent avec leurs gilets pare-balles et leurs casques de combat, le détecteur de missiles du bord en mode automatique. Sous la protection des chasseurs américains F35 et F18, ils atterrissent et décollent en exploitant au maximum le potentiel de leurs avions grâce aux travaux ayant été conduits en France par des ingénieurs performance. Les contraintes sont fortes : l’altitude (1 800 m) qui dégrade la performance des moteurs ; les montagnes qui enserrent le site. Commandant de bord d’un des premiers A 400 M à s’être posé à Kaboul, le lieutenant-colonel Nicolas raconte : « la fiche constructeur prévoit 110 personnes assises, nous avons embarqué plus de 300 personnes, pour la plupart assises à même le plancher, sanglées sommairement ».

« Nous avons fait le maximum », disent avec fierté et émotion les militaires. Récupérés par les policiers du Raid et les hommes des Forces spéciales aux portes de l’aéroport, puis à des points de regroupement définis, les Afghans candidats au départ étaient ensuite contrôlés par l’équipe de choc de l’ambassadeur David Martinon, qui avait déménagé à l’aéroport, sous la surveillance d’un petit détachement du 5e régiment de cuirassiers projeté depuis les Emirats Arabes Unis, où il est stationné. Parmi les exfiltrés figurait une trentaine d’anciens employés des forces françaises en Afghanistan, et leurs familles, soit 110 personnes. Ce sont quasiment les derniers « auxiliaires » ou « PCRL » (« personnel civil recrutés localement ») dans le jargon administratif que la France souhaitait mettre à l’abri d’éventuelles représailles des Talibans.

L’évacuation des auxiliaires a débuté en 2012

Entre 2001 et 2014, l’armée française a employé 1064 Afghans, dont la moitié comme interprètes, selon le décompte du rapport parlementaire publié en avril des députés Jean-Charles Larsonneur (LREM, Brest) et Alexis Corbière (LFI, Seine-Saint-Denis). À partir de 2012, année où la France a cessé de combattre, Paris a orchestré l’évacuation de ses anciens auxiliaires en trois vagues successives, sur la base du volontariat ; 500 se seraient manifestés auprès des autorités. Environ 220 et leurs familles, soit 800 personnes, ont été accueillis en France jusqu’en 2018. Une centaine de dossiers étaient litigieux, pour des raisons de sécurité ou d’incompatibilité avec la loi françaises - comme cet Afghan exhibant trois épouses.

Début avril dernier, sur ordre personnel d’Emmanuel Macron - dont les informations laissaient supposer que les conditions politiques allaient se durcir dans les prochains mois - les autorités françaises ont accéléré la cadence des rapatriements et assoupli les conditions. « Contrairement à dautres pays, la France a bien anticipé la crise que nous venons de vivre », déclare Jean-Charles Larsonneur. Cela s’est traduit par l’évacuation jusqu’au 17 juillet de 600 familles supplémentaires. La majorité figurait sur la liste de nos services diplomatiques. Le ministère des Armées, qui assure s’occuper du sort des quelques cas bloqués à Kaboul, en particulier parce qu’ils se sont manifestés trop tardivement pour être embarqués, estime avoir tout fait pour les Afghans qui ont aidé les soldats français. Hébergés dans une trentaine de villes, ils bénéficient d’un visa long séjour qui les autorise à travailler, d’accéder aux prestation sociales. L’un d’entre eux n’en aura pas besoin. Il a choisi de s’engager dans la Légion Etrangère et sert au 3e régiment étranger d’infanterie, en Guyane. Aujourd'hui, les armées font appel à un millier d’auxiliaires civils à l’étranger.

01/09/2021 - Toute reproduction interdite


Evacuation de ressortissants par l'armée française dans le cadre de l'opération Agapan
Thomas Paudeleux/ECPAD/Défense
De Meriadec Raffray