Le grand reporter Olivier Weber était présent au festival de l’aventure qui s’est tenu aux Angles, fin janvier, pour présenter son ouvrage "Au Royaume de la Lumière" (publié dans la collection Terre humaine aux éditions Plon, 2021). Une occasion pour cet écrivain-voyageur de nous donner sa propre définition de l'aventure.

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Qu’est-ce que l’aventure, selon-vous ?

Olivier Weber :
C’est un ensemble de positions et d’engagements. Dans tous les cas, c'est une sortie de sa zone de confort, à laquelle peut s'ajouter la prise de risques, qui n'implique pas forcément de se mettre en péril. La découverte de l’inconnu est essentielle aussi, je crois : si vous faites dix fois la même expédition, cela va devenir de moins en moins aventureux. On vit dans un monde de l’hyper-rapidité, de l’hyper-connexion, où il n’y a plus de « pages blanches », comme on le disait à l’époque sur les atlas de la Royal Geographic Society ou la Société des explorateurs français. Presque tout a été découvert, si l’on fait exception de quelques hectares dans des régions reculées comme des vallées perdues de la Papouasie Nouvelle-Guinée, ou quelques glaciers en Patagonie, où les fameux vents hurlants soufflent à plus de 160 kilomètres heure. Mais il y a un regard humain, avec le cœur, fait d’empathie et de compassion, qu'il est important de porter sur la planète : l’aventure, c’est voyager avec les yeux grands ouverts. C'est aussi s'engager et témoigner, pour dénoncer, par exemple, la déforestation ou l’acculturation des Amérindiens en Amazonie. Les récits de voyages des grands explorateurs décrivent un engagement. L’aventure est un mélange de tout cela.

Fild : En période de pandémie, l’aventure est-elle toujours possible ?

Olivier Weber :
Je crois que l’aventure est en principe liée au voyage, mais pas seulement ; c’est comme le reportage, qui commence dans l'arrière-boutique d’un magasin ou dans nos campagnes. Il n’y a pas de petit ou de grand reportage, et pour l’aventure, c’est pareil. Elle existe dans le cadre de l’entreprise, d’une action de solidarité, dans l’écriture. Mais je pense que la prise de risques reste une condition sine qua non : écrire derrière votre bureau ne vous en fait pas courir. En revanche, si vous êtes écrivain voyageur, pour citer Nicolas Bouvier, il faut partir six mois par an pour revenir et s’asseoir dans une chambre, prendre des risques pour écrire.


Fild : Quelle différence faites-vous entre un aventurier et un écrivain-voyageur ?

Olivier Weber :
Un écrivain-voyageur n’est pas forcément un aventurier, et réciproquement. Mais si le premier se met dans une position de prise de risques et part à la recherche de l’inconnu, alors il devient un aventurier. Il faut sortir de son hôtel ! Ce qui m’intéresse chez certains écrivains-voyageurs et aventuriers (Conrad, London, Kessel, Ella Maillart), c’est que ce sont des écrivains du malentendu. On a d’abord cru qu’ils étaient des aventuriers, mais pour eux l’aventure était presque davantage un prétexte : elle leur permettait, au-delà de la recherche de l’exotisme, de parler du vrai décor, qui pour eux était le cœur de la ville, soit le « grand dedans », en hommage à ce que Robert-Louis Stevenson appelait le « grand dehors ». Certains écrivains, comme Hemingway, après avoir couru le monde et couvert des guerres, n’étaient plus satisfaits d’écrire des articles de quelques pages. Ça ne leur suffisait plus, il fallait qu’ils fassent plus long, qu’ils romancent. La littérature du réel permet quelquefois davantage d’approcher davantage le réel que le simple document de reportage. En somme : les écrivains-voyageurs sont dans la droite ligne des aventuriers... et inversement !

Fild : À quelle catégorie pensez-vous appartenir ?

Olivier Weber :
Je dirais celle des écrivains-voyageurs, même si j’aime l’aventure, que ce soient les expéditions en montagne ou au fin fond de l’Amazonie pour des reportages, ou pour couvrir les zones de conflits. Le reportage, c’est l’aventure : on ne sait jamais de quoi demain sera fait. Je suis un adepte de la liberté, c’est un goût de l’inconnu qui me fascine et qui m’empêche de rester assis trop longtemps ; je n’aime pas la zone de confort. C’est aussi ça, la quête de l’humain : ne pas rester sur ses acquis. L’éloignement vous forme et vous nourrit, mais il faut savoir rentrer… Et puis, le décentrement que vous permettent le voyage et les rencontres est un moyen efficace pour explorer la nature et la condition humaine, avec ses trahisons, ses loyautés, ses grandeurs, ses lâchetés, ses amours. Jack London disait - ou tout du moins on lui attribue cette phrase – « j’aime mieux être un météore superbe qu’une planète endormie ». Il traduit par ces mots ce goût de l’aventure, ce besoin d‘aller de l’avant sans cesse et partout dans le monde.

Fild : Ne pensez-vous pas qu’on a perdu aujourd’hui ce goût de l’aventure, ce goût du risque ?

Olivier Weber : On est de plus en plus dans une hyper-protection. Vous avez des lois, des codifications, des assurances à tour de bras… Cela crée des peurs et nous limite. Beaucoup se payent des voyages au bout du monde, mais ils restent dans des hôtels ou des camps de vacances pour ne surtout pas avoir affaire aux autochtones : l’aventure s’avère factice. Lorsque l’impératrice Catherine La Grande de Russie se rendait dans le Caucase, son ministre Potemkine faisait dessiner de grands paravents au loin pour qu’elle les aperçoive de son carrosse, afin de lui faire croire que les villages détruits avaient été reconstruits. On se dessine de la même manière des « villages Potemkine » avec cette hyper-connectivité, et notre horizon se trouve fermé et borné. On délègue donc à d’autres l’aventure qui restera mythique.
Mais je crois qu’on a envie encore de voir des géographes ou des explorateurs partir en Amazonie, en Himalaya, au fin fond de la Sibérie, car ça nous fait rêver. Ceux qui sont les aventuriers d’aujourd’hui nous font frissonner. Il y aura toujours des terres à revisiter par le cœur, avec les yeux grands ouverts. L’aventure est à renouveler sans cesse. Je suis fasciné par le regard des jeunes aventuriers, qu’ils soient alpinistes ou navigateurs : leur vision apporte quelque chose de neuf.

15/02/2022 - Toute reproduction interdite


Au royaume de la lumière par Olivier Weber
Editions Plon
De Fild Fildmedia