Grand reporter et écrivain, Olivier Weber se rend en Himalaya, dans le petit royaume du Mustang, et réalise l’un de ses rêves. Dans un livre magnifique intitulé Au Royaume de la Lumière (publié dans la collection Terre humaine aux éditions Plon), l’ancien reporter de guerre livre le récit de son voyage intérieur au cœur d’une contrée oubliée. 

Entretien conduit par Marie Corcelle. 

 

Fild : Si vous deviez résumer le Mustang en quelques mots ?

Olivier Weber : Le Mustang, c’est une enclave à l’intérieur du Népal, derrière le massif de l’Annapurna, dont certaines montagnes font partie des plus grands sommets du monde.
C’est un territoire un peu rêvé. Non seulement vous avez le côté isolé, mais aussi un aspect bouddhisme et méditation, ce qui est attirant. Ce royaume est aussi en quelque sorte un paradigme de ce que peut être la mondialisation. C’est un petit Tibet sans la Chine, préservé de la répression de Pékin. Les moines peuvent encore aller dans leurs monastères, il n’y a pas de caméras dans leur lieu de culte, on y enseigne encore le bouddhisme et le tibétain. C’est donc à la fois un territoire encore préservé au niveau de ses mœurs, mais aussi extrêmement fragilisé par le grand voisin chinois qui lorgne dessus.

Fild : Pourquoi le Mustang ? Qu’y êtes-vous allé chercher ?

Olivier Weber :
J’avais envie d’aller voir ce Graal, de découvrir ce « paradis perdu ». C’était un rêve. Je crois que c’est important d’en avoir, d’essayer de les accomplir. Une fois réalisés, il faut en avoir d’autres, et si on n’y arrive pas, on les garde en soi.
L’isolement géographique est un thème qui m’est cher. Il offre la marche méditative, qui m’aide à aller vers quelque chose. J’ai grandi dans une vallée isolée des Alpes Maritimes, la vallée de la Roya. Je suis totalement sous le charme de ce qu’appellent les romantiques allemands – dont Goethe – la « Sehnsucht ». C’est un concept qu’on pourrait traduire par l’espérance du lendemain ou la nostalgie du lendemain. C’est presque un oxymore, c’est être dans une mélancolie créatrice qui vous porte vers des horizons, vers le voyage. Mais on voyage aussi pour soi. J’ai été longtemps reporter de guerre, pendant 20 ans, mais on s’oublie quand on fait ce métier. On le fait par passion pour les autres, par empathie, par compassion. Au bout de 20 ans de couverture de conflits, on revient fracassé, que ce soit d’Irak ou d’Afghanistan. Il y avait donc dans ce voyage une sorte de thérapie réparatrice.


Fild : Est-ce que vous pensez que le Mustang est voué à disparaitre ? Vous parlez « d’inventaire avant liquidation » au début de votre livre.

Olivier Weber :
C’est un endroit très préservé, mais extrêmement menacé, d’une part par le réchauffement climatique et la mondialisation, mais surtout par la Chine. Vous avez le danger représenté par la dictature chinoise, avec notamment les nouvelles routes de la soie, chères au président Xi Jinping. Elles représentent 1100 milliards de dollars et concernent 114 pays dans le monde, de la Chine à la Mauritanie, en passant par la Zambie et la Grèce. C’est donc difficile pour le Népal de résister. D’ailleurs, ce qui est amusant, c’est que la présidente du Népal, Bidya Devi Bhandari, est une maoïste. Mais elle est tout sauf prochinoise ! Xi Jinping s’est rendu à Katmandou, et lui a dit que son pays était l’un des rares à l’écart des routes de la soie, et qu’il faisait partie des 50 pays les moins avancés sur la liste de l’ONU. Il a ainsi émis le souhait de créer une route entre Lassa et Katmandou, ce à quoi la présidente a répondu que c’était impossible, étant donné qu’il y avait une montagne de 8000 mètres - le Manaslu - sur le tracé. Le dirigeant chinois a alors sorti un plan de percement, avec un tunnel ferroviaire qui serait le plus long au monde. Ce qui impliquait à la clef des milliards de dollars avec prêt à taux zéro, mais ainsi un enchainement et un endettement à vie du Népal envers la Chine, économiquement comme politiquement. Et très intelligemment, la présidente n’a rien signé.

Fild : Vous avez été reporter de guerre, ambassadeur itinérant… Quelles sont vos inspirations littéraires ?

Olivier Weber :
J’ai eu la chance qu’on me mette des livres entre les mains très tôt. J’ai lu Cervantès à 8 ou 9 ans, puis Conrad, Jack London, Kessel, Hemingway… C’était l’appel du large. Ce sont certes des écrivains de l’aventure, qui se servent du lointain et du bout du monde, mais c’est un prétexte. Ce qui les intéresse, pratiquement tous, c’est l’aventure intérieure, les tréfonds de l’âme humaine, l’empathie, l’amour, la trahison, la loyauté… Cela peut sembler ringard, mais je crois vraiment aux valeurs humaines. C’est ce qui nous sauve de la barbarie.
Ces romanciers m’ont littéralement construit. La fiction, je crois, permet de davantage comprendre le monde. C’est que pensait un petit peu Michel Serres, à savoir que « le roman vaut bien cent thèses universitaires ». J’ai envie de transmettre à travers la littérature. Un jour, un brahman en Inde m’a dit « Dieu quel qu’il soit, a mis dans chacun d’entre nous une étincelle ». Je crois qu’il faut léguer cette flamme, et pour moi ça passe par le livre, le voyage, le roman.

26/07/2021 - Toute reproduction interdite


Au royaume de la lumière par Olivier Weber
© Editions Plon
De Fild Fildmedia