Culture | 30 juillet 2020
2020-7-30

Olivia de Havilland, une femme forte à Hollywood

De Lionel Lacour
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Née la même année que Kirk Douglas, Olivia de Havilland l’a rejoint le 26 juillet 2020, à l’âge de 104 ans. Lauréate de nombreux prix dont deux oscars, naturalisée française et résidant à Paris depuis les années 1950, interprète de films mythiques du cinéma comme Autant en emporte le vent en 1939 ou Les aventures de Robin des bois en 1938, sa mort n’a pourtant fait la « Une » d’aucun quotidien français quand la presse internationale a couvert l’événement comme il se doit. Comment expliquer une telle amnésie éditoriale ? Si l’actrice ne tournait évidemment plus depuis des décennies, comment expliquer que la disparition d’Olivia de Havilland n’ait pas donné lieu à rappeler ce que le monde du cinéma lui doit, notamment pour cette presse si prompte à louer les combats des femmes dans un monde dénoncé comme phallocrate ? 

                                                                                         Par Lionel Lacour 

De Olivia la jeune à Olivia la rebelle

Olivia de Havilland naît au Japon en 1916 et garde son nom quand elle devient comédienne au cinéma en 1935. Sa carrière décolle vraiment dans les bras d’un jeune inconnu australien, Errol Flynn, dans le film d’aventure Capitaine Blood en 1936 de Michael Curtiz. S’en suivent sept autres collaborations avec lui dont Les aventures de Robin des bois, du même réalisateur en 1938, un des premiers films en couleur de l’histoire. En 1939, David O. Selznick ne veut qu’elle pour le rôle de Mélanie dans Autant en emporte le vent, forçant la MGM à négocier avec Jack Warner avec qui elle était engagée. Le patron de la Warner Bros accepte en échange de deux comédiens ! Elle manque l’oscar pour un second rôle, qui revient à Hattie McDaniel pour le même film, puis celui de meilleure actrice pour Par la porte d’or en 1942. C’est sa propre sœur, Joan Fontaine, pas encore son ennemie jurée, qui remporte la statuette. La carrière d’Olivia de Havilland est donc celle d’une comédienne star mais qui s’estime réduite à des rôles sans épaisseur, hormis celui de Mélanie dont elle reconnaît, en 2009 pour le journal irlandais The Independent que ce personnage était « la personne qu’elle aurait aimé être et la personne qu’elle ne sera peut-être jamais ».

Ce rejet des personnages de « girl next door » à deux dimensions l’entraîne dans le combat judiciaire le plus important qu’Hollywood ait peut-être connu. En 1943, après que Bette Davis a perdu en 1936 un procès en Angleterre pour casser son contrat la liant aussi à la Warner Bros, c’est au tour d’Olivia de Havilland de dénoncer des clauses du sien.

En effet, chaque refus pour tourner un film entraîne automatiquement une prolongation du dit contrat équivalent au temps mis pour retrouver une autre actrice. Or Olivia n’est pas Bette. Fille d’avocat, elle trouve une ancienne loi napoléonienne valable en Louisiane dite « anti-péonage » (ou asservissement pour dettes) interdisant aux employeurs de forcer les ouvriers agricoles à travailler en dehors des limites de leurs contrats. Aidée par un avocat, l’interprétation de ce texte à la situation de l’actrice lui permet de remporter son procès puis, après appel, de se délier définitivement de la Warner Bros après 18 mois de combat judiciaire.

Olivia de Havilland a fait ainsi preuve d’une force de caractère contraire à l’image que ses personnages à l’écran renvoient d’elle. Durant ces 18 mois, elle ne tourne aucun film mais est très active, se rendant dans les différentes garnisons du pays pour soutenir l’effort de guerre, tout comme Bette Davis d’ailleurs. Malgré les pressions et calomnies de Jack Warner pour faire plier l’actrice, celle-ci a toujours été accueillie chaleureusement par les officiers et soldats comme le rappelle Antoine Sire dans Hollywood, la cité des femmes (2016). Et sa carrière reprend dès 1945 avec le soutien de toute la profession mais également des spectateurs.

Olivia, une féministe qui s’ignore ?

« Tout le monde savait que j’allais perdre. Moi je savais que j’allais gagner ». En remportant son combat judiciaire, Olivia de Havilland a fait beaucoup pour les acteurs et actrices d’Hollywood qui étaient sous la coupe des studios. Comme elle l’a souvent répété, elle était une star mais aussi une esclave. Avant 1945, elle enchaînait les rôles, les plans de tournage pour jouer deux films en même temps étaient alors adaptés comme ce fut le cas pour les tournages de La vie privée d’Elisabeth d’Angleterre et Autant en emporte le vent en 1939 ou The Male animal et de La charge fantastique en 1942. Le tout à des cadences infernales, devant se faire maquiller dès 6h30 du matin pour travailler jusqu’à tard dans la soirée. Sa victoire face à Warner lui permet désormais de choisir ses films. Et c’est sans étonnement que l’actrice va alors se construire une seconde carrière, avec des rôles plus forts, pour lesquels elle va remporter deux oscars de meilleure actrice. L’un en 1947 pour À chacun son destin, scellant certainement sa rupture définitive avec sa sœur, l’autre en 1950 pour L’héritière. Elle y interprète des personnages ambigus, volontaires et parfois glaçants. Plus jamais elle n’interprète des femmes effacées ou faire valoir d’acteurs stars.

Le plus intéressant est cependant les conséquences de son action en justice. En effet, si son combat lui a valu le soutien de toute la profession, elle s’est réjouie de savoir que de son procès était née une jurisprudence désormais connue sous le nom de « Décision De Havilland » et que celle-ci a bénéficié non seulement aux actrices mais aussi à tous les acteurs dont les contrats avec leurs studios avaient été prolongés injustement pour ne pas avoir tourné pendant la guerre puisqu’ils étaient sous les drapeaux. Ainsi Clark Gable, Glenn Ford ou James Stewart ont pu se prévaloir de cette « Décision » pour justifier la fin de leurs contrats une fois arrivés à terme.

La liberté d’Olivia de Havilland passe aussi par son renoncement à Hollywood quand après s’être rendue au festival de Cannes en 1953, elle divorce de Marcus Goodrich après sa rencontre avec Pierre Galante qui dirige alors Paris Match. Elle l’épouse en 1955 et s’installe alors définitivement à Paris. Mais américaine par naturalisation depuis 1941, la justice américaine lui rappelle alors qu’une loi l’oblige à ne pas résider en dehors des USA plus de cinq ans. L’actrice obtient encore gain de cause et tourne de moins en moins pour Hollywood même si elle participe au film de Robert Aldrich Chut… chut, chère Charlotte en 1964 encore dans un rôle particulièrement éprouvant. Elle ne tourne alors plus que cinq films au cinéma jusqu’en 1979 et quelques productions pour la télévision jusqu’en 1988.

Et la France alors ?

Parisienne depuis 1955, naturalisée française, la France est le seul pays où elle dit se sentir chez elle. La première femme à présider le Festival de Cannes en 1965 n’a pourtant aucune proposition de réalisateurs français pour jouer dans un film. Avec humour et malice, elle prétendit que son français était bon mais que son accent était de type yougoslave. Elle en déduisit alors qu’aucun cinéaste n’avait de rôle pour une femme ayant cet accent ! En 2011, lors de la Nuit des Césars, une standing ovation la célèbre pour tout ce qu’elle représente. Et puis en ce 26 juillet 2020, elle laisse ses fans et Paris définitivement orphelins.

Or, si les journaux français se fendent de pages intérieures pour évoquer la mort de celle qui aimait tant la France, aucune de leur « Une » n’honore sa disparition. Quant aux différentes féministes médiatiques toujours promptes à réagir, aucune ne s’empare de cette figure féminine que représente Olivia de Havilland, elle qui a pourtant combattu ce fameux despotisme « masculin ».

Est-ce parce qu’elle a commis le péché irréparable d’avoir joué dans Autant en emporte le vent ? Parce qu’elle n’a pas dénoncé d’hommes blancs pendant ou après sa carrière ? Pire, est-ce parce que son combat judiciaire n’a pas donné plus de droits aux femmes mais juste des droits pour tous les acteurs, quels que soient leurs sexes ? Ou bien lui est-il reproché de ne s’être jamais posée en victime mais d’utiliser le droit pour défendre ce qui lui semblait juste ? Ou alors son anticommunisme pendant la guerre froide bien que démocrate la discrédite-t-elle encore ? Hormis le magazine féministe Causette qui ne pouvait faire sa « Une » sur l’actrice mais qui a rappelé quelle femme elle fut jusqu’à son ultime combat judiciaire entre 2017 et 2019 contre la représentation qui était faite d’elle dans la mini-série Feud: Bette and Joan, il n’y a eu aucun hommage des féministes auto-revendiquées des médias.

Cette discrétion française, médiatique et féministe, se révèle donc bien consternante au regard de la personnalité, des combats et de la carrière d’Olivia de Havilland. Bette Davis, elle, avait su en son temps dire tout le bien de sa rivale puis amie : « Chaque acteur de notre industrie doit à Olivia de Havilland une dette de gratitude pour nous avoir sortis de l’esclavage. »

31/07/2020 - Toute reproduction interdite


Photo publicitaire d'Olivia de Havilland, vers 1945.
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De Lionel Lacour