Suite à la décision de Donald Trump de retirer les forces américaines en Syrie et l'offensive turque contre les Kurdes, le Géopolitologue Roland Lombardi analyse le positionnement du Kremlin. 

Donald Trump vient de confirmer le désengagement du millier de militaires américains encore présents sur le sol syrien, principalement au Kurdistan syrien, communément appelé Rojava. Dans la foulée, Erdogan a immédiatement lancé ses troupes dans une offensive à l’est de l’Euphrate, dans la zone jusqu’alors quadrillée par les Américains et les Kurdes.

Ne soyons pas dupes.

D’une part, les cris d’orfraie d’une Europe impuissante et d’une France hors-jeu n’y changeront rien. D’autre part, cette nouvelle offensive turque en Syrie n’aurait jamais eu lieu sans l’accord tacite de Washington et de Moscou. A l’approche des élections présidentielles, Trump souhaite en effet tenir ses promesses et faire revenir ses Boys du guêpier d’une région qu’il méprise.

L’on peut ainsi dire que les Kurdes ont été sacrifiés sur l’autel de l’alliance turco-américaine. Les Etats-Unis ont trop besoin de la Turquie, qui est un membre important de l’OTAN et qui possède l’armée la plus puissante de la région. Par ailleurs, pour Trump, la Turquie s’est trop rapprochée de l’Iran et de la Russie. Il faut donc y remédier.

Nous avons vu ainsi, ces derniers mois - Suite à l’affaire Khashoggi et aux pressions financières américaines - s’opérer un réchauffement entre Ankara et Washington. De fait, il semblerait que les Turcs aient enfin carte blanche pour régler leur « problème kurde » notamment en Syrie.

Enfin, ne nous faisons pas d’illusions. S’il a émis des déclarations contradictoires et qu’il peut revenir sur sa décision, Trump ne lèvera pas le petit doigt pour défendre les Kurdes de Syrie. Certes, ces derniers, armés et encadrés par les forces spéciales américaines et françaises, ont été des combattants redoutables, ainsi que le fer de lance des batailles et des victoires contre Daesh.

Mais n’oublions pas que la faction prédominante chez les Kurdes syriens est le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan turc, véritable bête noire d’Ankara. Ce parti marxiste-léniniste n’était qu’un « partenaire tactique » des Etats-Unis, où il est, comme en Europe d’ailleurs, inscrit sur la liste des organisations terroristes !

Les YPG, « unités de protection du peuple », souvent évoqués, ne sont qu’une des branches militaires du PKK, et la véritable colonne vertébrale des FDS, les « forces démocratiques syriennes ».

L’allégeance des YPG au PKK est un truisme.

Au passage, notons que les populations arabes sunnites, et même les chrétiens, supportent de moins en moins l’autoritarisme et les abus des Kurdes syriens qui ont pourtant délivré un tiers du territoire syrien, principalement à l’est de l’Euphrate...

Quant au deal entre Erdogan et Poutine, partenaires dans le processus d’Astana, celui-ci est clair comme de l’eau de roche : l’armée syrienne d’Assad, toujours appuyée par les Russes, peut continuer la reconquête de la poche d’Idlib (un cinquième de cette zone a déjà été repris), et ce malgré la présence turque. En échange, les Russes ferment les yeux sur l’offensive de la Turquie contre ses « terroristes ».

Comme l’a souligné Vladimir Poutine, les Kurdes peuvent très bien se lancer dans une politique du pire et libérer les milliers d’islamistes qu’ils ont fait prisonniers et laisser les zones arabes de leur territoire retomber aux mains des jihadistes de l’EI.

Mais face à la menace turque bien réelle, le plus raisonnable pour eux serait de tirer un trait sur leur velléité d’indépendance et de faire comme leurs cousins irakiens : entrer dans le rang et se contenter d’une autonomie bien relative...

Moscou fait donc le pari qu’ils finissent par se rapprocher d’Assad, et donc des émissaires russes. Exactement le même scénario qui s’était produit pendant de la bataille d’Afrin, en janvier 2018, ou plus récemment, en décembre 2019, dans le nord du pays. Les soldats de Damas étaient alors venus en renfort après les sollicitations des milices kurdes menacées par une attaque de l’armée turque. Des pourparlers avaient eu lieu dans la région de Minbej, encore sous l’égide du juge de paix russe...

Les Russes connaissent bien les Kurdes de Syrie. En 2016, lors de la brouille diplomatique avec Ankara, le Kremlin avait réactivé ses vieux réseaux soviétiques proches du PKK et donc des YPG... Plus tard, en 2017, préférant les Etats-Unis, les Kurdes syriens avaient alors rejeté la proposition de soutien russe… Aujourd’hui, isolés, esseulés et en position de faiblesse, il est fort probable qu’ils revoient leurs alliances et qu’ils ne finissent par tomber, comme bien d’autres dans la région, dans l’escarcelle de Poutine !

12/10/2019 - Toute reproduction interdite


Un combattant rebelle syrien soutenu par la Turquie tire avec une arme dans la ville de Tal Abyad, en Syrie, le 13 octobre 2019.
Khalil Ashawi / Reuters
De Roland Lombardi