International | 25 février 2021

Obama et le printemps arabe : une légèreté coupable ?

De Arnaud Lacheret
5 min

Le Printemps arabe fête ses 10 ans. Pour Arnaud Lacheret, notre correspondant dans le Golfe Persique, c'est l'occasion de constater l'ahurissante légèreté dont l'ancien Président américain fait part dans son livre Une terre promise (Fayard 2020), lorsqu'il parle des manifestations au Bahreïn de 2011. Pour notre collaborateur, éminent spécialiste de la région, la naïveté d'Obama explique beaucoup de choses sur la vision qu'ont les Américains du Moyen-Orient, et sur les erreurs stratégiques qu'ils y commettent.

                                                   Par Arnaud Lacheret (au Bahreïn)

Deux événements bousculent l'actualité internationale. Ils sont étroitement liés et permettent d'y voir plus clair sur une période trouble de l'histoire récente : le dixième anniversaire des printemps arabes et la sortie du livre de Barack Obama.

Il y a 10 ans, le monde arabe s'enflammait. La Tunisie, l'Égypte, la Lybie, la Syrie, le Yémen, le Royaume de Bahreïn et de nombreux autres faisaient face à une série de manifestations dont plusieurs ont gravement dégénéré, entraînant parfois des changements de régimes ou des guerres civiles qui ne sont toujours pas terminées.

Ce fut le cas au sein du pays où je vis, le Royaume de Bahreïn, archipel situé entre l'Arabie Saoudite, le Qatar et l'Iran, dont la majorité de la population musulmane est chiite mais dont la famille royale est sunnite. La proportion parmi les nationaux est évaluée à 57% de Chiites contre 43% de Sunnites selon les très rares sondages disponibles faisant l'objet d'un relatif consensus. Toutefois, la séparation entre les deux camps est loin d'être marquée, en témoignent les mariages « Su-shi » qui sont loin d'être anecdotiques.

Faisant suite au mouvement du monde arabe, des manifestations importantes, d'abord à visée sociale puis de plus en plus politisées contre le régime, ont eu lieu en février et en mars 2011, et furent réprimées sévèrement. Les troupes saoudiennes, émiriennes et quelques forces de police qatarienne furent appelées en renfort par le régime en place au Bahreïn.

Le bilan humain de ces manifestations oscille, selon les sources, entre une vingtaine de victimes (commission indépendante d'enquête sur Bahreïn) et une soixantaine (diverses ONG dont Human Right Watch). Depuis ces événements, le pays tente de panser ses plaies.

En Occident, nous aurions beau jeu de condamner aveuglément la réaction du régime de Manama, notamment au regard des répressions dont ont fait l'objet des mouvements populaires comme les gilets jaunes survenus plus récemment. Nous ne sommes en effet pas les mieux placés pour jouer les donneurs de leçons, sans nier pour autant que ce qu'il s'est passé en 2011 dans le monde arabe a laissé des traces, même au Bahreïn.

Bachar et Hamad : même combat, vraiment ?

L'autre événement du moment est la sortie du livre à succès du Président Américain de l'époque, Barack Obama, dont on considère souvent qu'il est d'une intelligence fulgurante et d'une puissance analytique hors du commun. Or, en lisant les pages 776 à 778 du livre, l'image du Président brillant prend un sérieux coup. D'abord, il compare tranquillement la Syrie de Bachar Al Assad au Bahreïn du roi Hamad Al Khalifa, se demandant ouvertement, en présence du prince héritier des Emirats Arabes Unis, comment les États-Unis peuvent appuyer le départ de Bachar tout en fermant les yeux sur Bahreïn. Comme si les deux régimes étaient identiques, comme si la répression des minorités, les massacres, les enfermements de masse, la pratique de la torture à grande échelle avaient été une chose nouvelle par le régime Syrien... Comme si Bahreïn n'avait pas, depuis son indépendance, été réputé comme le pays du Golfe le plus ouvert et le plus tolérant, travaillant en permanence à préserver un certain équilibre, bien entendu imparfait, entre ses différentes composantes.

Son analogie entre l'Égyptien Mubarak, le Syrien Bachar et le roi du Bahreïn ne s'arrête pas là.

Obama ignore non seulement le passé de ces trois pays, il ne fait également aucune distinction entre le degré violence des réactions des autorités respectives, mais surtout, il ment éperdument. Il indique que le roi du Bahreïn a appelé des forces étrangères, et notamment saoudiennes, pour contenir (« réprimer » dans la version américaine) sa population. Or les faits sont têtus. Les face à face entre les manifestants et les autorités n'ont concerné que la police et l'armée bahreïnienne. Les forces étrangères étaient casernées ou affectées à la protection des infrastructures sensibles, permettant à l'armée bahreïnienne d'intervenir pour contenir les émeutes. L'autre raison de la présence de ces forces étrangères était aussi de montrer à l'Iran, qui était tenté de profiter de cette déstabilisation, que le Bahreïn n'était pas seul dans l'épreuve. Ce mensonge répété maintes fois a fini par devenir une vérité, mais en définitive et pour le plus grand malheur des autorités bahreïniennes, les exactions sont hélas imputables à leurs propres forces de l'ordre...

Mais la plus sévère et cruelle erreur d'Obama, qui montre la légèreté avec laquelle les États-Unis étaient dirigées à l'époque (au vu de ce qui est mentionné dans le livre et qui est censé être le reflet honnête de la pensée d'Obama) porte sur ce qui s'est passé après les manifestations. En Égypte, les Frères musulmans ont pris le pouvoir. La Syrie est quant à elle entrée dans une guerre civile dont les conséquences sont connues. Le Yémen, la Tunisie et la Lybie n'existant même pas sous la plume d'Obama, chacun se renseignera utilement sur ce qu'il est advenu dans ces pays.

Un après crise plutôt bien géré au Bahreïn.

Au Bahreïn, une commission d'enquête indépendante, composée des 5 juristes internationaux dont un iranien et trois autres anciens membres de commissions d'enquêtes de l'ONU (en Yougoslavie, Irak, Afghanistan, Lybie...) a été lancée immédiatement après les premières exactions reportées et a enregistré 8000 plaintes écrites, menant des centaines d'auditions et mobilisant 51 personnes en permanence (son rapport est toujours consultable en ligne). Elle fut d'ailleurs plutôt acceptée par l'opposition, eu égard aux rapports peu complaisants avec le pouvoir qu'elle a émis, en langue arabe et anglaise. La BICI (Bahrain Independent Commission of Inquiry) a également émis des propositions de changement et d'assouplissement du régime qui furent régulièrement contrôlées au fil des ans. Cela ne signifie pas pour autant que le Royaume de Bahreïn est exempt de tout reproche, mais comment un ancien Président américain peut-il faire une telle comparaison ?

Cette légèreté ahurissante explique aussi beaucoup mieux pourquoi c'est sous l'administration Obama que les États-Unis, en se retirant d'Irak sans aucune anticipation, ont laissé ce pays tomber sous la coupe de l'Iran et de ses milices dépêchées pour maintenir l'ordre et défendre la population des attaques de l'organisation État islamique, ce qui demeure l'erreur stratégique la plus incompréhensible des États-Unis d'Amérique en ce début de 21ème siècle.

Ce passage du livre d'Obama intervient dans le cadre d'un dialogue avec le prince héritier Emirien qui, selon l'ancien Président américain, lui aurait répondu, suite à ses propos démontrant une légèreté plus que surprenante pour quelqu'un qui était de facto le maitre du monde : « Cela montre que les États-Unis ne sont pas un partenaire fiable à long terme ».

Laissons donc ce mot de la fin au Prince Héritier Mohammed Bin Zayed.

24/02/2021 - Toute reproduction interdite


Le roi Hamad bin Isa al-Khalifa assiste à une cérémonie marquant l'achèvement des recommandations de la Commission d'enquête indépendante bahreïnie (BICI) au palais Safria à Sakhir le 20 mars 2012
Hamad I Mohammed/Reuters
De Arnaud Lacheret

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