Anciennement Grand Reporter au quotidien Libération, Jean-Pierre Perrin analyse la situation avant la prise de décisions quant à l'accord sur le nucléaire iranien

A quelques jours de la date-butoir du 12 mai, on ne sait toujours pas quelle option choisira Donald Trump à propos de l’accord sur le nucléaire iranien. Même ses plus proches collaborateurs sont dans l’ignorance. Et lui-même n’a sans doute pas encore défini les contours de sa décision. Les observateurs sont cependant unanimes: le président ayant déjà décertifié l’accord en octobre 2017, il devrait, logiquement, rétablir les sanctions. « Nous nous préparons davantage à l’hypothèse d’une sortie de l’accord, qu’elle soit totale ou partielle », confie un diplomate français travaillant sur le dossier.

Un certain nombre de sanctions envers Téhéran seront donc renouvelées. Mais lesquelles ? Car le dossier est extraordinairement complexe. Disons en simplifiant qu’il existe trois régimes de sanctions : celles dites « extraterritoriales », en vigueur depuis janvier 2007, qui sont liées aux activités dans le secteur énergétique et s’appliqueront aux entreprises du monde entier ; celles qui relèvent des « executive orders », c’est-à-dire de la Maison Blanche ; celles relevant du Congrès. Il faudrait rajouter le régime de sanctions prises par Washington sans relations avec le dossier nucléaire mais les violations des droits de l’homme ou à l’activisme de Téhéran dans la région.

Si le rétablissement des sanctions prend effet, il va mettre fin automatiquement à l’accord que le président américain a toujours présenté comme « désastreux » pour les intérêts américains. Mais il se peut qu’il choisisse une autre option : rétablir les sanctions mais avec un délai pouvant aller jusqu’à 180 jours, ce qui donnerait du temps à la négociation diplomatique, en particulier de travailler à partir des options que lui a présentées Emmanuel Macron (validation de l’accord mais avec un contrôle de l'activité balistique et politique de l'Iran dans la région). Ces six mois permettraient aussi aux entreprises ayant investi en Iran de se mettre en conformité avec la loi américaine, d’une totale iniquité et une pure anomalie en droit international, et d’arbitrer entre leurs intérêts au pays des mollahs et ceux aux Etats-Unis. Paris en profiterait aussi pour essayer de convaincre Washington d’épargner les compagnies françaises implantées en Iran avant la sortie de l’accord.

Pour comprendre la défiance de Trump à l’encontre de cet accord, qui a été validé par les Cinq + Un (les cinq membres du Conseil de sécurité plus l’Allemagne) et l’UE, il faut revenir à l’époque d’Obama. Le président américain l’avait signé parce qu’il pensait, assez naïvement, qu’il permettrait à Téhéran de s’engager dans la voie d’une certaine normalisation, c’est-à-dire que le régime limiterait ses ambitions militaires régionales et son programme de missiles balistiques. C’était ignorer ce qui structure la politique iranienne, à savoir qu’un assouplissement à l’extérieur doit toujours être compensé par un durcissement à l’intérieur - pour satisfaire les Ultras. Celui-ci s’est traduit significativement, dès le lendemain de l’accord, par le tir d’un missile balistique à longue portée. Puis, par un engagement de plus en plus profond des pâsdârân (gardiens de la révolution) en Syrie jusqu’aux abords du Golan. Mieux, les milliards de dollars que l’Iran a engrangé grâce à la fin de l’embargo pétrolier ont favorisé ses efforts militaires.

Du côté iranien, la menace américaine inquiète, les pragmatiques comme les radicaux. Le régime, qui a fait savoir qu’il était hostile à toute renégociation, doit choisir entre deux options. Soit il continue de respecter ses engagements et l’accord continuera d’exister mais sans les Etats-Unis. Soit il reprend l’enrichissement au-delà de 20%, et il y aura violation du Traité de non-prolifération. Oublions ce qu’a déclaré le président Hassan Rohani : il n’est plus maître du dossier. Ecoutons plutôt Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil supérieur de sécurité nationale (l’organe de décision stratégique), qui s’est adressé à Trump, via la télévision iranienne : « Nous avons certainement la capacité de répondre à votre intimidation. Vous dîtes que vous n’acceptez plus ce qui a été conclu sous l’ancien président (Barack Obama, ndlr). Mais alors quelles garanties avons-nous que, si nous concluons quelque chose avec vous, le prochain président ne refusera pas de l’entériner ? » Dès lors, Téhéran semble s’acheminer vers l’option la plus dure. Il aura le soutien de la Russie – même si les sanctions américaines vont faire réfléchir les entreprises russes. Pour la Chine, cela reste à voir tant elle avance avec prudence dès qu’il s’agit du Golfe persique.

« La région va être soumise à rude épreuve, prédit le même diplomate. Il y aura affrontement d’une manière ou d’une autre ». On peut le craindre. D’autant plus que le 14 mai, soit deux jours plus tard, un nouvel événement est attendu et peut-être une nouvelle secousse : l’installation de l’ambassade américaine à Jérusalem.

08/05/2018 - Toute reproduction interdite.


Des travailleurs iraniens devant la centrale nucléaire de Bushehr, à environ 1 200 km (746 miles) au sud de Téhéran 26 octobre 2010
De Jean-Pierre Perrin