Le 4 mai, Le Caire a confirmé l’achat à la France de 30 Rafale supplémentaires. Comment expliquer ces acquisitions d’armes de plus en plus importantes par l’Égypte et quelles peuvent être les conséquences sur les rapports de force dans la région ?

L’édito de Roland Lombardi.

Depuis l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fattah Al-Sissi en juillet 2013, les exportations d’armes françaises se sont considérablement développées, notamment entre 2014 et 2016 grâce à l’achat de 24 Rafale, de 4 corvettes Gowind, une frégate FREMM et de 2 porte-hélicoptères Mistral.

Le dernier accord commercial entre Le Caire et Paris porte beaucoup plus que sur les 30 chasseurs Rafale supplémentaires commandés par l’armée de l’air égyptienne. Le package inclurait également un satellite d’observation Pléiades, 4 radars Thales et 2 ravitailleurs stratégiques A-330 MRTT d’Airbus EADS.

Par ses acquisitions toujours plus importantes, Sissi souhaite faire de son pays la principale force armée, en particulier aérienne, dans une région connue pour ses tensions. Il confirme également le retour de l’Égypte sur l’échiquier régional. Même si l’ancien maréchal privilégie la diplomatie pour résoudre les conflits, il lui est nécessaire d’impressionner ses rivaux stratégiques. Comme la puissante Turquie d’Erdogan ou encore l’Éthiopie qui menace l’approvisionnement en eau de l’Égypte, avec la construction du barrage Renaissance.

En se tournant vers la France ou la Russie – Le Caire achète aussi beaucoup d’armes à Moscou comme dernièrement les 24 Su-35 – Sissi diversifie ses partenariats tout en desserrant l’étau de sa dépendance militaire et stratégique vis-à-vis des États-Unis. Élément d’autant plus important depuis janvier 2021, avec une nouvelle administration démocrate clairement plus hostile que celle de Trump vis-à-vis de sa gouvernance autoritaire.

Une suprématie militaire égyptienne ?

Certains observateurs déclarent que les efforts de l’Égypte pour surpasser ses voisins et ses adversaires sont voués à l’échec.

Or, l’Égypte qui compte 100 millions d’habitants est déjà une puissance régionale. Avec un effectif de 470 000 hommes et 800 000 réservistes, l’armée égyptienne se situe 9e au classement mondial – l’armée turque est 11e –. Elle est la première armée africaine ainsi que la première des forces arabes en termes de troupes et de matériel. Certes, cette grosse et puissante machine a eu du mal à s’adapter à la guerre de contre-guérilla. Mais elle n’a cessé depuis de se moderniser et a peu à peu fait évoluer ses méthodes de guerre asymétrique dans le Sinaï et en Libye.

Sur le plan des forces aériennes, mère de toutes les batailles modernes, l’Égypte ne peut encore rivaliser avec la qualité des pilotes et du matériel israéliens. En revanche, les Rafale français et Su-35 russes, lui donnent à présent une nette supériorité sur les flottes certes uniformes de la Turquie, de l’Arabie saoudite, de l’Algérie et même sur les F35 et les émiratis (considérés comme les meilleurs du monde arabe).

La formation et les exercices des pilotes égyptiens avec leurs homologues français, grecques, israéliens, russes et émiratis se sont multipliés.

L’autre critique qui vise l’Égypte concerne son endettement et sa non-solvabilité. Les derniers contrats signés avec la France (4 à 5 milliards d’euros) seront financés par un prêt (avec un taux d’intérêt de 1%) à des banques françaises, garanti par Paris.

La question est donc de savoir si à force d’accumuler des dettes, Le Caire pourra finalement rembourser. Bons payeurs, les Égyptiens peuvent compter sur le fidèle allié et argentier émirati. Ce sont d’ailleurs les Émirats arabes unis (EAU) qui verseront le premier acompte pour cette commande.

D’autre part, la lutte sans précédent historique contre la corruption, les trafics institutionnalisés et les grandes réformes socio-économiques en cours, sont en train de moderniser l’économie égyptienne. En dépit de la pandémie de la Covid-19, l’Égypte est le seul pays de la zone MENA à avoir réalisé une croissance économique positive en 2020 avec un PIB estimé entre 2 et un peu plus de 3 %. Le pays est aussi en passe de devenir une future puissance gazière grâce aux découvertes des importants gisements au large de ses côtes.

Sissi un véritable allié de la France ?

En janvier 2019, lors d’une conférence de presse conjointe avec son homologue égyptien, le président français avait exprimé son inquiétude sur la situation des droits de l’Homme en Égypte. Cela avait eu pour conséquence de geler les bonnes relations et surtout les contrats entre Paris et Le Caire. Sous l’influence du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian - le meilleur VRP du complexe militaro-industriel français - Emmanuel Macron s’était ravisé. Il n’a plus évoqué le sujet en public lors de la visite de Sissi à Paris en décembre 2020[1] et il lui a même remis la grand-croix de la Légion d’honneur...

La diplomatie de l’émotionnel et moralisatrice est l’ennemie du réalisme en relations internationales. Une diplomatie économique exclusive aussi. Depuis de nombreuses années, l’alignement sur nos riches clients du Golfe a régulièrement poussé la France dans l’erreur et a accéléré sa mise hors-jeu au Liban, en Libye ou en Syrie.

L’Égypte est le quatrième client de la France en équipements militaires, derrière l’Inde, l’Arabie saoudite et le Qatar, et devant les EAU. Mise à part les contrats avec l’Inde et les EAU, c’est la première fois que la diplomatie commerciale du Quai d’Orsay avec Le Caire est en parfaite adéquation avec nos stricts intérêts sécuritaires et stratégiques. Comme le rappelle justement la ministre française des armées, Florence Parly : « Ce contrat illustre le caractère stratégique du partenariat que la France entretient avec l’Égypte, alors que nos deux pays sont engagés résolument dans la lutte contre le terrorisme et œuvrent à la stabilité dans leur environnement régional ». Le raïs égyptien est effectivement l’un de nos rares et véritables alliés face à Erdogan ou en Libye. En mars dernier, le patron de la DGSE a ainsi rencontré au Caire le chef d’État égyptien et son chef des renseignements.

Sissi est également un indéfectible et sincère adversaire du djihadisme et de l’islam politique des Frères musulmans. Or, malgré une timide prise de conscience par les autorités françaises du danger de cette organisation, celle-ci n’est toujours pas interdite sur notre territoire. Certains de ses ouvrages prônant la haine sont toujours en vente libre en France alors qu’ils sont proscrits en Égypte ! Pourquoi tant d’hésitation ? Peut-être parce que le Qatar est, entre autres, le 3e client de la France dans le commerce des armes…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

[1] https://fildmedia.com/article/sissi-a-paris-nouvelle-realpolitik-de-la-france-pas-sur

07/05/2021 - Toute reproduction interdite


Le président français Emmanuel Macron accueille le président égyptien Abdel Fattah al-Sisi au palais de l'Élysée à Paris le 7 décembre 2020.
© Gonzalo Fuentes/Reuters
De Roland Lombardi