La société française semble minée et gangrénée par de nombreuses dépendances liées au l’alcool, au tabac, aux psychotropes, au cannabis, et bien plus récemment par l’addiction aux smartphones ou « nomophobie » (mot-valise inspiré de l'anglais « no mobile »). Le docteur Patrice Schoendorff alerte sur les dangers de l’addiction aux écrans, notamment chez les adolescents ou les personnes vulnérables.

La chronique de Patrice Schoendorff, psychiatre médecin-légiste, Chef du pôle de psychiatrie du Chablais, praticien attaché aux Hospices Civils de Lyon

 

On ne peut que s’étonner de l’importance croissante qu’ont pris progressivement dans nos vies ces appareils merveilleux de la technologie contemporaine, lointains successeurs du premier téléphone cellulaire de Motorola créé en 1973 par Martin Cooper, à New York. Parmi toutes les dépendances dont souffrent aujourd’hui nos concitoyens, celle aux écrans et aux smartphones tient désormais une place manifestement prépondérante, et impacte tous les milieux et les tranches d’âge de « 7 à 77 ans ». Il s’agit a priori d’une dépendance particulière, comportementale, même si - pour l’instant - elle n’est pas officiellement considérée comme une véritable addiction par l’OMS, mais dont les manifestations apparaissent toutefois très proches. A contrario, la prestigieuse institution a récemment reconnu la réalité du trouble des jeux vidéo, les « gaming disorders », en janvier 2019, dans sa 11ème classification internationale des maladies (CIM 11). Toutefois, la question demeurerait en discussion en ce qui concerne la problématique « des écrans » au sens large du terme.

Rappelons que l’on parle d'« addiction » pour désigner un phénomène de manque qui se manifeste lorsqu'une personne est privée d'un besoin, et que ce besoin n'est pas vital, comme le sommeil ou la nourriture. Elle est dite grave si son sevrage entraîne de la violence ou de l'agressivité. Les problèmes engendrés par une addiction peuvent être d'ordre physique, psychologique, relationnel, familial et social. La dégradation progressive et continue à tous ces niveaux rend souvent le retour à une vie libre de plus en plus problématique et improbable.

Un « E-doudou » rassurant

Quoiqu’il en soit, en 2019, 61 % des personnes interrogées par l’Institut Elabe, affirmaient regarder leur téléphone ou une tablette dès le réveil. Par la suite, la moitié d'entre elles allaient consulter leur mobile toutes les dix minutes. Ce taux atteignait même 70 % chez les adolescents interrogés alors. L'étude mettait également en lumière un « phénomène de dissolution de l'attention » : 81 % des jeunes affirmant consulter un mobile ou une tablette alors qu'ils sont déjà en train de regarder un film. On estimait en moyenne à 4 heures et 6 minutes le temps quotidien passé devant les écrans, temps professionnel inclus pour les actifs. En outre, le temps passé chaque jour devant les seuls programmes TV était estimé à 3 heures et 36 minutes, tous écrans et tous lieux confondus, pouvait-on lire dans cette synthèse d’Elabe.

Comme certains auteurs le font remarquer, le smartphone est finalement devenu une sorte de « e-doudou » rassurant et obligé. On vit avec, de jour comme de nuit, on dort avec, on se réveille avec, et lors d'insomnies, le premier réflexe serait de l'allumer.

Il serait d’ailleurs aujourd’hui beaucoup plus anxiogène d’avoir oublié son portable que sa carte de crédit.

Même sans souffrir d'une addiction avérée, « beaucoup de personnes n’arrivent donc pas à se séparer de leur smartphone, ne peuvent pas sortir sans cet instrument « magique » et

contraphobique, devenu l’accessoire indispensable d’un « homme désormais augmenté », au pouvoir accru du fait d’une technologie qui ne cesse de s’améliorer et de nous étonner.

L’apparition du smartphone a accompagné et potentialisé l’émergence des fameux réseaux sociaux, consultables à tout moment, et dont beaucoup sont eux-mêmes devenus conjointement et indissociablement dépendants. « De plus en plus de personnes ne peuvent s'empêcher de vérifier leur boîte mail ou d'aller sur les réseaux sociaux, et s’angoissent lorsqu’elles sont à court de batterie ou que l’indispensable WiFi n’est pas disponible » comme le constate le Dr Laurent Karila, psychiatre et addictologue à l'hôpital Paul Brousse (Villejuif), et porte-parole de l'association SOS Addiction.

« Aujourd'hui, c'est un drame national », lance même Eric Lemaire, président d'Axa Prévention, mais également directeur de la communication du groupe. Pour cet assureur, la troisième cause d'accident de la route est regroupée dans ce que l'on appelle « le trouble de la vigilance » et « Lâcher la route des yeux pour lire un mail ou un SMS en fait évidemment partie ». Selon les chiffres du gouvernement, téléphoner au volant multiplierait par 3 le risque d'accident. Ce risque serait multiplié par 23 dans le cas où le conducteur rédige un message, car il est poussé à quitter la route des yeux pendant 5 secondes. Pour Eric Lemaire, le sujet est un enjeu de taille sachant qu’à l'heure actuelle, excepté les accidents graves qui nécessitent une enquête policière, il n'est que très rarement possible de déterminer si l'utilisation du téléphone au volant est la cause d'un accident de la route.

La dépendance aux appels téléphoniques rendus possibles partout et tout le temps, et la possibilité de consulter de manière compulsive les réseaux sociaux, donnent l’illusion d’une toute puissance, d’avoir la capacité de dialoguer avec le monde entier, renforcent le narcissisme et déconnectent incidemment le sujet de la réalité.

Il existe de toute évidence une pathogénicité psychique du smartphone ainsi qu’une surexposition des utilisateurs à de nouvelles formes de délinquance aux modus operandi également tout à fait nouveaux et pernicieux. Les sujets les plus jeunes apparaissent les plus vulnérables, tant sur le plan psychologique qu’exposés inconsidérément à de nouvelles formes de criminalité sur le net, et à une cybercriminalité en pleine expansion.

La nécessité d’une psychoéducation autour du smartphone

Sur le plan psychologique, des troubles importants peuvent émerger avec, a maxima, de véritables décompensations psychiatriques de type parfois psychotiques, comme cela peut survenir dans certaines toxicomanies avec les psychopharmacoses*. Les pédopsychiatres notent la recrudescence de situations où des adolescents deviennent incontrôlables, se renfermant sur un monde quasi virtuel, exclusif, organisé autour de leurs portables et générant des conflits parfois majeurs avec leur entourage, tout en étant bien souvent en situation de décrochage scolaire.

Force est de constater que la pandémie de la Covid, avec ses longues périodes de confinement, a vu se multiplier les cas d’adolescents concernés par les dépendances aux smartphones et aux réseaux sociaux qui ont basculé dans des problématiques psychiatriques nouvelles, avec des formes de désorganisation psychique dont les évolutions et les prises en charges demeurent pour l’instant incertaines.

Sur le plan criminogène, il convient d’insister notamment sur la multiplication des arnaques en tout genre avec les réseaux pédopornographiques, la prostitution, mais également les agissements de certains réseaux terroristes. Au vu des risques encourus, tant au plan psychologique que de l’importance des méfaits potentiels d’une cybercriminalité galopante, il semblerait nécessaire a minima de mettre en place une psychoéducation autour de l’usage du smartphone, et considérer que l’on ne devrait pas confier à des enfants ou des personnes particulièrement vulnérables un instrument potentiellement dangereux de manière aussi banalisée.

Évidemment, il ne s’agit pas de prôner la mise en place d’un permis d’autorisation pour l’obtention et l’usage d’un portable, mais bien de prendre la mesure des ravages qu’occasionnent aujourd’hui ces appareils dans nos sociétés. Le smartphone serait-il le nouvel opium du peuple ?

* Psychoses induites par l’emploi de psychotropes

29/12/2021 - Toute reproduction interdite



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De Patrice Schoendorff