L'actrice porno donne sa définition du féminisme : sans tabou, sans anathème, sans cliché. Une vision militante qui s'oppose aux stéréotypes étroits d'un « néo-féminisme » sectaire. Parce que le féminisme est une autre version de l'humanisme, selon Nikita Bellucci. 

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Quel est votre parcours ?

Nikita Belluci :
Je travaille dans l’industrie pornographique depuis douze ans. Après avoir été actrice pendant longtemps, je vais ouvrir un établissement libertin, et je me consacre dorénavant à la réalisation et à la production de films depuis trois ans. J’essaye de faire un porno éthique : celui qu’on a vu et qu’on voit encore met en scène un mâle alpha bodybuildé dominant la femme qui n’a pas son mot à dire. Elle subit, accepte tout et n’importe quoi. Je veux faire du porno où ce n’est pas l’homme qui commande en permanence, et ainsi montrer la parité dans le rapport sexuel. Il faut en finir avec les normes où l’homme est tout puissant. La femme a son mot à dire, et elle peut décider des pratiques qu’elle préfère, même si elles sont hard et extrêmes. Elle n’est pas qu’un objet, contrairement à ce qui est avancé depuis tant d’années.

Fild : Quelle est votre conception du féminisme ?


Nikita Belluci :
J’ai beaucoup de mal avec ce terme, car j’ai l’impression que le féminisme revient à mettre des gens dans des cases. Je préfère donc me définir davantage comme humaniste, puisque je ne parviens pas à me retrouver dans ce qui est appelé féminisme. Vous avez une multiplicité de courants, mais ça n’a pas lieu d’être, il ne devrait en y avoir qu’un seul. Pour la plupart des féministes, l’actrice porno ne peut pas être féministe, et n’a pas à défendre son métier. Pour moi, c’est tout le contraire.

« Même les hommes peuvent être féministes »

Fild : Actrice porno et féministe, ce n'est pas incompatible ?

Nikita Belluci :
On m’a souvent dit que je dégradais l’image de la femme par mon métier. Je ne le pense pas. J’ai l’impression que pour être « une bonne féministe » aujourd’hui, il ne faut pas faire de porno. Alors que tout le monde peut être féministe, même les hommes. Il m’arrive de faire des vidéos un peu politiques, où avant la scène de sexe, j’essaye de faire passer un message ; il y a eu une scène où un acteur parlait de féminisme, et ça a créé un scandale. On m’a dit qu’un homme n’avait pas à s’exprimer sur les droits des femmes. Je trouve ça aberrant ! C’est complètement clivant.


Fild : En 2018, vous aviez pris la parole et dénoncé les menaces et le harcèlement des actrices de films X, ce qui a fait scandale. Comment l’expliquez-vous ?

Nikita Belluci :
Parce que les actrices porno n’ont pas à prendre la parole. Lorsqu’elles s’expriment pour autre chose que la promotion de leurs films, cela semble extravagant et ridicule. Alors imaginez lorsqu’elles dénoncent des faits de harcèlement… On leur dit qu’il fallait s’y attendre, comme lorsqu’elles subissent un viol sur un tournage. Moi-même, j’ai subi il y a plus de dix ans un abus grave dans le cadre d’un film. Je n’en ai encore jamais vraiment parlé publiquement, parce qu’aujourd’hui on n’est pas prêt à entendre qu’une actrice peut subir ce genre de choses. Une actrice est là pour un film, il faut bien qu’elle soit préparée à ce que cela arrive et que, de toutes manières, elle sait à quoi s’attendre. Quand j’ai été menacée de mort et harcelée, j’ai été soutenue par des personnalités publiques, mais nullement de la part des féministes. Pour être soutenue par ces dernières, je devrais dire que le porno n’est que du patriarcat, que je regrette ce choix de métier, que j’ai subi des abus étant mineure, etc... Il faudrait que je tienne ce discours là, mais je ne le fais pas. Je défends mon métier et mon choix de vie, et pour elles, c’est inacceptable.


Fild : Depuis quelques années on voit émerger ce qu’on appelle le porno féministe, pour les femmes et par les femmes. Qu'est-ce que cela signifie ?

Nikita Belluci :
C’est une énorme connerie ! Une fois de plus, on met les gens dans des cases. Pour avoir un bon porno féministe, il faut que l’actrice ne s’épile pas, ait des rondeurs, etc... On peut être féministe, aimer le porno hard et faire des UV. Donc, pour moi, c’est une vaste blague. Dire que ce type de porno est mieux que le porno mainstream, c’est du vent. Je défends un porno qui prend soin des autres. Le féminisme ne dira jamais qu’une féministe peut aimer les « gang bang ». Je suis désolée, c’est faux. Une fois de plus, une « vraie » femme doit correspondre à ce courant de pensée, à des critères établis. Mais je suis navrée, on peut être voilée et féministe, prostituée et féministe, décider de voter Le Pen et être féministe !

10/01/2022 - Toute reproduction interdite


Nikita Bellucci
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De Fild Fildmedia