Depuis 1974 et l’invasion turque, Chypre est divisée en deux. Nicosie, en plein milieu de la ligne qui sépare le nord (Chypriotes « turcs ») du sud (Chypriotes « grecs »), demeure ainsi la dernière capitale divisée d’Europe. Et la réunification n'est pas en vue : les négociations sont au point mort pour tenter de résoudre ce conflit gelé. D'un côté comme de l'autre de la « ligne verte » de séparation, la population oscille entre colère et découragement.

Reportage de Marie Corcelle.

À l’angle de Ledra Street, la principale rue piétonne et commerçante de Nicosie, un passage couvert entre deux immeubles débouche sur une multitude de bars d’où s’élèvent le brouhaha des terrasses bondées. On oublierait presque qu’à une centaine de mètres, se trouve « la ligne verte ». Symbole de la division, elle sépare Chypre en deux, avec les Chypriotes grecs au sud et les Chypriotes turcs au nord, depuis 1974. Au détour des rues de la capitale, il n’est pas rare de trouver des bidons entassés les uns sur les autres faisant office de murs, recouverts de sacs de sable, et rehaussés de barbelés. Parfois, on aperçoit le drapeau turc et celui de la République Turque de Chypre du Nord (RTCN) flotter côte à côte, de l’autre côté de ces barricades de fortune.

Une plaie toujours ouverte

Si ces barrières et checkpoints font partie du paysage et du quotidien des Chypriotes, la douleur de la division est toujours vive. Quand on demande à Dora, 60 ans ce qu’évoque pour elle la ligne verte, elle laisse échapper deux mots en un soupir : « La séparation ». La propriétaire de ce petit café n’avait que 13 ans lorsque la Turquie a envahi le nord de l’île. « Je suis originaire de Nicosie, donc j’ai presque toujours connu la division de la ville. Mais mes oncles venaient de Famagouste et ma mère de Kyrenia, qui sont maintenant sous occupation turque. J’ai mes meilleurs souvenirs là-bas, alors j’y retourne ». Elle traverse ainsi souvent la ligne pour retrouver son passé. Mais une fois sur place, la réalité est toujours difficile. « Toute ma famille a dû quitter le nord et commencer une nouvelle vie. La maison de ma grand-mère n’existe plus, ils l’ont détruite. Quand vous voyez qu’autre chose a été construit à la place, c’est douloureux », raconte-t-elle, émue. Si certains Chypriotes grecs acceptent de se rendre côté turc, d’autres s’y refusent catégoriquement. C’est le cas de Manoug, qui tient une boutique de souvenirs à proximité d’un point de passage de la ligne de démarcation. Il ne parle d’ailleurs pas de partie « occupée » mais « volée » : « S’y rendre, c’est une trahison », confie-t-il.

Une division inscrite dans la durée

Depuis l’échec des négociations de 2017 en Suisse, à Crans Montana, pour tenter de résoudre le problème chypriote, la situation n’a pas avancé. Il y a quelques mois, à Genève, des pourparlers informels se sont déroulés en présence du Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, sans plus de succès. La RTCN campe sur ses positions : elle veut une solution à deux États, alors que la République de Chypre souhaite un État fédéral. Des deux côtés, on ne croit plus à une quelconque réunification. « Erdogan ou pas, avant lui il y avait Gül, et avant encore Sezer, et tous les autres. Rien n’a changé », se plaint un Chypriote turc résidant au nord de l’île. Ismahan, qui projette d’ouvrir un café à Lefkosa (Nicosie en turc, ndlr), décrit des « frontières stupides », et déclare ne pas croire en « tous ces trucs nationalistes ».

« Nous n’avons rien contre les Chypriotes turcs car ce sont aussi des Chypriotes. Le problème, ce sont les colons, ceux qui viennent de Turquie », déplore un restaurateur de Nicosie. S’il n’est pas possible de trouver des chiffres officiels, ces derniers seraient dorénavant presque aussi nombreux que les Chypriotes turcs. Avec ces colons et le problème des migrants, extrêmement nombreux, beaucoup y voient une volonté de changer la démographie de Chypre et sa culture. Dans un bar qui ressemble à un repère d’activistes, plongé dans la pénombre avec ses murs tagués de graffitis anarchistes et de slogans tels que « no justice no peace », en face d’une église orthodoxe, de nombreux jeunes sont attablés autour de pintes de bière. Pour eux, la réunification est nécessaire à une paix durable, et si elle n’arrive pas sous peu, la partition durera toujours. Ils croient encore à une solution qui unirait le nord et le sud. Sont-ils trop optimistes ? À l’époque de Crans Montanas, le « président » de la RTCN, Mustafa Akıncı, était favorable à une solution fédérale. Avec Ersin Tatar à la tête du pays et complètement dévoué à Erdogan, toute réunification est refusée en bloc, et une solution à deux États est prônée.

« Il n’y aura jamais de réunification » : ce sont les mots de nombreux Chypriotes aux espérances déçues. À Nicosie, la ligne de séparation, qui symbolise la division d’un peuple et d’un territoire, ne semble pas pouvoir disparaître de sitôt.

06/10/2021 - Toute reproduction interdite


Des drapeaux chypriotes et grecs ainsi que turcs et chypriotes turcs près de la zone tampon contrôlée par l'ONU à Nicosie le 25 octobre 2018.
© Yiannis Kourtoglou/Reuters
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