Alors que la profession de journaliste est à un nouveau tournant de son histoire, naviguant entre défiance - voire haine - de la part d’un certain nombre de Français et difficultés économiques, une question se pose : comment en est-on arrivé là ? Le journaliste et fondateur de Putsch, Nicolas Vidal, y répond dans un nouvel ouvrage : « Médias : le grand errement » (éd. Hugo&Cie, 2021). Une analyse critique du monde médiatique français.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Pourquoi la presse apparait-elle comme loin des préoccupations des Français ?

Nicolas Vidal : C'est en effet cette impression courante. Les journalistes apparaissent comme « hors sols » et ne connaissant absolument plus la vie des Français. Les grands médias « de masse », mainstream, sont concentrés à Paris et travaillent en vase clos ; ce qui les empêche de voir la réalité du terrain. Il y a plusieurs autres raisons beaucoup plus inquiétantes à ce que j’appelle ce « séparatisme » entre la grande presse et une partie de la population française, dont certains médias ne veulent pas voir les codes. Les conséquences, ce sont des gens qui ne lisent plus la presse et qui se tournent vers les médias alternatifs et les réseaux sociaux pour s’informer différemment.

Fild : Les journalistes ont-ils toujours une mauvaise image auprès des Français, comme on le prétend depuis des années ?

Nicolas Vidal : Aujourd’hui plus que jamais. Il suffit de regarder chaque année le sondage réalisé par le journal La Croix sur la méfiance et la défiance envers les journalistes et les médias, qui sont de plus en plus criantes. Nos confrères ne relatent d'ailleurs que rarement ou très peu les résultats de ces enquêtes d’opinions, sans finalement y apporter des réponses. Si ce n'est « qu’il faut absolument continuer à vérifier l’information et donner des faits ». La réalité, c’est que la défiance va aujourd’hui bien au-delà de cela.

Fild : Depuis quand cette défiance s’est-elle installée dans notre pays envers la presse ?

Nicolas Vidal : Je situe le début de cette séparation et de cette défiance envers la presse aux années 80-90, en parallèle avec l’arrivée de la mondialisation qui a augmenté petit à petit après chaque mandat présidentiel, jusqu’à son apogée avec Emmanuel Macron. Beaucoup de médias - et par là j’entends leur direction et non pas les journalistes précaires qui, eux, se rendent sur le terrain quotidiennement - ont défendu la mondialisation. Ces dirigeants défendent et promeuvent une mondialisation qui leur sert aussi. Tout cela n’a été que le début d’une liste d’épisodes ayant creusé encore un peu le fossé entre les Français et leur presse : Maastricht en 1992, le Traité de Lisbonne rejeté lors du référendum de 2005, puis passé en force au Congrès en 2008 par Sarkozy, la détestation des Gilets jaunes et la crise sanitaire. Chaque fois, on a considéré qu’une partie importante des Français n’étaient pas assez armés – voire trop bêtes ! - pour comprendre les enjeux de ce nouveau monde. De plus, si l’on n’adhère pas au « mondialisme heureux », alors on est forcément complotiste. Beaucoup ont eu le sentiment qu’on leur a menti, alimentant cette spirale de haine envers la presse. Le résultat, c’est que la fracture est bien présente aujourd’hui.

Fild : Comment expliquez-vous que, dans le même temps, l'aggravation de la précarité dans le monde du journalisme ?

Nicolas Vidal : C’est tout à fait vrai, le secteur fait face à une forte précarisation et des journalistes qui gagnent beaucoup moins que les éditorialistes ou les patrons de certains médias. Avec en plus des conditions de travail de plus en plus compliquées. Un exemple : quand j’ai lancé Putsch en 2018, une trentaine de journalistes en CDI, aussi bien du service public que des médias privés, sont venus me voir. Tous m’ont dit la même chose : « Si tu peux me salarier, je te rejoins ; car dans la rédaction où je travaille il y a des sujets que je ne peux plus aborder, voire proposer en conférence de rédaction, par peur d’être placardisé ».

Fild : Quel futur imaginez-vous pour la profession ?

Nicolas Vidal : C’est intéressant comme question car, avec plusieurs confrères, nous avons à ce sujet la même analyse : un avenir de journalistes travaillant vraiment leurs sujets. Moi, quand je parle d’un traité européen, je le lis avant. Cela peut paraître étonnant, mais c’est la réalité de certains journalistes ou éditorialistes de plateaux, qui parlent de tout et de rien sans connaître leur sujet. Si vous ne le travaillez pas, comment voulez-vous qu’un journaliste relate des faits et ait l’honnêteté de faire parler tout le monde ? Revenons à l’honnêteté journalistique et essayons de nous écarter des dépêches AFP. Enfin, et c’est évident, l’avenir de notre profession se jouera sur les médias indépendants vers lesquels les Français commencent à se tourner. Comment expliquer, sinon, que la chaine YouTube de Putsch que j’ai lancée soit passée de 1 000 à plus de 100 000 abonnés en un et demi à peine ? Les Français entendent sur ces médias des voix dissonantes et assistent à des débats qui n’existent plus dans une partie des médias de notre pays.

20/12/2021 - Toute reproduction interdite


Médias : le grand errement par Nicolas Vidal
© Hugo&Cie
De Alixan Lavorel