Environnement | 18 mars 2019

Nestlé: Une troublante histoire d’eau !

De Peggy Porquet
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Depuis plusieurs années en France, des voix se sont élevées contre l’épuisement de la nappe phréatique des Grès du Trias inférieur dans les Vosges, approvisionnant les habitants de Vittel et les communes avoisinantes. L’eau y est puisée par le géant Nestlé pour la commercialiser et l’embouteiller, prélèvement jugé incompatible avec la préservation des ressources. Explications.

 

Nestlé épuiserait l’eau de Vittel

Nous sommes en 2005, et l’ancien PDG de Nestlé Peter Brabeck* apparaît dans une vidéo polémique. L’homme d’affaires autrichien évoque l’idée selon laquelle l’eau est une : “denrée alimentaire comme les autres (…) qui doit avoir une valeur marchande”. Malgré plusieurs rectifications du groupe à posteriori, cette fameuse vidéo résonne étrangement à Vittel, à l’ère du changement climatique et de la raréfaction des ressources.

Dans la région de Vittel en effet, la nappe des Grès du Triars inférieur (GTI), située à 100 mètres de profondeur dans une zone faillée, se “recharge” très mal. La baisse chronique du niveau de la nappe constatée depuis quarante ans, connue des autorités, est notamment dûe à sa surexploitation. L’or bleu y est ainsi pompé plus vite qu’il ne se renouvelle et des industriels de l’agro - alimentaire sont pointés du doigt, en particulier la firme Suisse qui a été autorisée à prélever jusqu’à 1 million de m3 par an, dont 750 000 m3 à des fins commerciales pour exporter l’eau embouteillée sous le label ‘Vittel Bonne Source’ à l’étranger.

D’après les associations de défense de l’environnement, même si Nestlé Waters s’est engagée à réduire ses puisages de 25% comme l’a déclaré à la presse M. Christophe Klotz, directeur de la filiale Agrivair de Nestlé Waters, ces prélèvements accroissent le volume annuel d’épuisement de la nappe. Les experts s'accordent à dire qu'il existe un risque de salinisation des eaux souterraines en cas d'extraction excessive d'ici 2040. Pour M. Jean François Fleck, président de l’association Vosges Nature Environnement et siégeant depuis 2016 à la Commission Locale de l’Eau (CLE), “L’activité de Nestlé n’est plus compatible avec la préservation de la ressource”. L’Etat a laissé faire en autorisant la surexploitation de la nappe par Nestlé Waters. Pourtant, la loi sur l’eau de 2006 prescrit une priorité d’usage en faveur de l’eau potablevoire aux activités industrielles utiles aux populations locales, apportant une plus-value aux territoires et répondant aux besoins vitaux”.

Face au changement climatique, la loi stipule en effet que la gestion équilibrée de l’eau “doit permettre en priorité de satisfaire les exigences de la santé, de la salubrité publique, de la sécurité civile et de l'alimentation en eau potable de la population”. Or, poursuit M. Fleck, “Il semblerait que les autorités souhaitent inverser les priorités que la loi est censée garantir, c’est à dire donner la prévalence sur les prélèvements de la nappe GTI aux industriels, et chercher l’eau ailleurs pour l’approvisionnement des habitants”.

Il a fallu attendre 2010 pour que l’on se penche sur ce problème et que l’on impose un schéma d’aménagement (SAGE) afin que des solutions soient recherchées. En 2014, le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) établit que les industriels représentent 47% des usagers de la nappe, contre 27% pour les usages domestiques et agricoles. L’année suivante, le BRGM a proposé trois scénarios pour résoudre le problème, écartant au préalable la possibilité de réduire les prélèvements industriels. Le scénario retenu par la CLE propose le ‘transfer d’eau’, c‘est à dire aller chercher l'eau depuis les ressources voisines par le biais de pipelines d’une longueur de 30 à 50 kilomètres. Or, selon certains experts, le transfert de cette eau aura pour effet d'épuiser les eaux de surface dans la zone de la ville voisine.

 

Privatisation et projet de pipeline

L’écrivain et militant brésilien Franklin Frédéric explique : “la stratégie du groupe s’inscrit dans une logique de privatisation. C’est ainsi que Nestlé, tout comme Coca Cola ou d’autres grandes compagnies d’embouteillement d’eau achètent des sources, et donc des terres (…). Cette stratégie n’est pas toujours visible, car les compagnies utilisent parfois des entreprises spécialement créées à ces fins et il est difficile d’obtenir des données fiables.”

Dans le secteur sud-ouest du GTI, la firme jouit quasiment d’une privatisation de fait de la nappe supérieure, le Muchelkalk, (utilisée pour l’embouteillage de Vittel, d’Hepar et Contrex), car elle bénéficie d’autorisations de prélèvements à hauteur de 4 millions de m3/an, contre 350 000m3/an pour quelques rares collectivités qui, pour certaines, se retrouvent à sec en été. Officiellement, “Nestlé n’a pas le monopole d’exploitation mais la réglementation lui permet de s’opposer à de nouveaux forages si ceux-ci sont susceptibles d’une atteinte à la qualité de l’eau et/ou au débit octroyé. C’est dans ce contexte qu’après avoir obtenu en 2015, deux et bientôt trois forages supplémentaires à Suriauville (au détriment d’un approvisionnement possible pour Contrexéville par exemple qui puise dans les GTI), Nestlé a déposé, en 2017, une demande d’autorisation pour dix forages de reconnaissance tout autour de Vittel. (…) Naturellement, personne n’ose entreprendre une demande de forage, d’autant plus que des pressions locales sur les maires ne sont pas à exclure” d’après M. Fleck.

En juillet 2018, la CLE, entérine ainsi la solution de construction de pipelines pour palier à la baisse du niveau de la GTI, sans l’accord des quatre associations locales de défense de l’environnement qui ont pour leur part réclamé des analyses complémentaires. Outre le coût (15 à 30 millions sur vingt ans) supporté par le Conseil Départemental des Vosges, l’Agence de l’Eau et la firme Nestlé, cette installation de canalisations risque de créer une répercussion à la hausse sur les factures en eau des populations locales, ainsi mises à contribution dans le paiement des travaux, ce que souligne dans ses observations la Maître de Conférences Line Perrin. Le directeur de l’AERM* a affirmé en outre à M. Fleck que l’Agence de l’Eau ne financerait pas les pipelines…

 

Chantage à l’emploi ?

Une campagne de concertation publique a donc été lancée par le département des Vosges afin d’inciter les citoyens à se prononcer sur les solutions envisagées. Close le 20 février dernier, les échanges n’ont pas été satisfaisants pour les associations : temps de parole accaparé par les collectivités sans possibilité de débat contradictoire, communication trop technique, ‘’transmission d’informations erronées’’ et audience partiellement acquise à la cause de Nestlé.

Les associations ont ainsi constaté que « les 2/3, voire 3/4 des participants étaient des salariés-retraités de Nestlé - Agrivair ou d’autres entreprises travaillant pour la firme. (...) Il y avait même des cadres qui ont avoué avoir été invités par Nestlé » (…) « Cette représentation sociologique ne pouvait que déboucher sur un soutien à la solution retenue par la CLE, qui a été justifiée pour « concilier » économie et écologie. ». Le collectif l’a bien compris, “ces participants étaient soucieux de défendre leurs emplois qu’ils pensent menacés à cause du chantage exercé par Nestlé”.

Pour les associations, les résultats de la concertation ne reflètent pas une tranche significative de la population locale : « Les salariés de Nestlé et leurs proches ne représentent pas plus de 10% de la population concernée ».

Dans une région particulièrement sinistrée en termes de chômage, M. Christophe Klotz a déclaré que si la firme abaissait le volume embouteillé, « des centaines d’emplois seraient menacés ». Argument balayé par le porte-parole du Collectif Eau 88, M. Bernard Schmitt car, semble-t-il, plus la firme embouteille, plus l’emploi se réduit en raison de l’automatisation des tâches. Ainsi la firme emploie « 900 personnes, dont 150 emplois précaires avec une production de plus en plus automatisée qui a permis de multiplier la production par 5 en 40 ans. (…). La priorité de Nestlé est avant tout la rentabilité. » M. Schmitt cite pour exemple le cas de Quezac, qui avait une « production confidentielle de 400 000 bouteilles, pas assez fructueuse pour Nestlé, qui a choisi d’abandonner cette marque et de la revendre au groupe Ogeu »

Dans le cas du GTI, Les membres du collectif ont par ailleurs souligné que la raréfaction de l’eau entrainerait automatiquement celle des emplois.

En regard de la campagne de concertation publique, le collectif, appuyé par la fédération France Nature Environnement a publié un communiqué de presse le 7 mars 2019, dans lequel il sollicite le représentant de l’état, en l’occurrence le Préfet, pour faire respecter la loi en abrogeant les autorisations de prélèvements accordées à Nestlé dans les GTI. De son côté, la CLE dispose de plusieurs mois pour publier les mesures qu’elle juge nécessaire de mettre en place pour tenir compte des enseignements tirés de la concertation, soit au plus tôt au début du mois de juin 2019.

Rappelons que l’association de lutte contre la corruption Anticor a signalé auprès du TGI de Nancy une affaire de prise illégale d’intérêts. Une enquête préliminaire a été ouverte depuis 2016 et le Parquet examine depuis lors s’il y a eu ou non une prise illégale d’intérêts entre une élue locale, présidente de la CLE à cette période, et son époux, à la fois directeur de recherche et développement chez Nestlé Waters et président de la Vigie de l’eau, une association porteuse du SAGE, créée en 2007 par des employés de Nestlé et financée par la firme. Si ce cas se révélait avéré, il reflèterait assez bien la stratégie d’entrisme du groupe pour la conquête de l’eau et ceci à tous les échelons de la société.

Nestlé fait partie d’organismes très puissants comme le Water Ressource Group (créé à l’initiative de Peter Brabeck), où d’autres grandes compagnies comme Coca Cola, Pepsi Co, ou Sab Miller, engagées dans la privatisation de l'eau peuvent exercer un fort lobbying à l’échelle internationale, tirant beaucoup d’avantages de la privatisation ainsi que du démantèlement des services publics liés à l’eau”, note M. Franklin Frederic en 2017.

Frederic connait bien les techniques de la firme pour les avoir vues à l’œuvre dans la ville thermale de São Lourenço dans la région du Minas Gerais, connue pour sa richesse minérale.

Ayant racheté Perrier dans les années 90, Nestlé est devenue propriétaire du Parc des Eaux. Elle a implanté sa propre fabrique dans le Parc et ses forages destinés à la production de l’eau de table artificiellement reminéralisée ‘Pure Life’ ont progressivement augmenté, ce qui a eu pour effet de tarir l’une des neuf sources de la région, la Magnesiana, et d’appauvrir la nappe phréatique. Aux alentours de 2001, les citoyens ont porté plainte contre Nestlé, ouvrant le front d’une bataille juridique. Cinq années plus tard, la justice brésilienne et le groupe ont passé un accord, Nestlé a stoppé ses pompages et l’arrêt de la production de l’eau “Pure Life” sur le site. Pour M. Franklin, la mobilisation citoyenne de São Lourenço et le large relais des médias, notamment en Suisse, ont largement contribuè a l’issue positive de ce cas.

Dans bien des pays, la marque Nestlé est entachée par plusieurs affaires liées à l’eau. Même si elle se déclare officiellement soucieuse de l’environnement et affirme avoir créé plusieurs programmes de protection en conséquence, on craint que l’accroissement de ses profits ne se fasse au détriment des ressources naturelles et des populations locales. Ainsi à Vittel, les habitants attendent que le groupe mette en adéquation sa communication avec ses actes, et qu’en dernier recours le pouvoir politique fasse respecter la loi.

 


 

*(pour le compte duquel Emmanuel Macron alors banquier chez Rothschild avait négocié une transaction du rachat par Nestlé d’une filiale de Pfizer en 2011)

** Agence de l’Eau Rhin Meuse

 

(NDLR: La communication du groupe Nestlé, malgré nos demandes, n’a pas répondu à nos questions).

 

19/03/2019 - Toute reproduction interdite

 


Peter Brabeck-Letmathe, PDG de Nestlé, boit de l'eau lors d'une conférence de presse au Forum économique mondial (WEF) à Davos 29 janvier 2010
Christian Hartmann/Reuters
De Peggy Porquet

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