Interviews | 23 juin 2020

Natacha Polony : « À l’origine de toutes les crises, il y a une crise démocratique »

De Emmanuel de Gestas
7 min

Qu’elles soient politique, économique, sociale ou identitaire, la France fait face à une multiplicité de crises qui ont pour effet d’affaiblir la démocratie. Parce qu’elle est une brillante intellectuelle et une observatrice avisée des mutations profondes de notre société, nous avons demandé à Natacha Polony, directrice du magazine Marianne, de les décrypter. Et c’est lumineux !

                                 Entretien conduit par Emmanuel de Gestas

GGN : La France affronte une multiplicité de crises : sanitaire, identitaire, politique, économique et sociale. Que nous révèlent-elles de l’état de notre pays ?

Natacha Polony : Que la France est aujourd’hui en voie de dislocation. C’est un pays qui, petit à petit, est travaillé par des forces centrifuges qui sont des forces que nous voyons apparaitre à travers des crises sociales et identitaires. Mais à chaque fois, ce qui se joue, au cœur de tout cela, c’est la question de la crise démocratique. C’est parce que ce pays ne fonctionne plus en tant que démocratie, et je donne au mot démocratie un sens extrêmement profond, parce que le processus démocratique est profondément abimé, que peu à peu, la société dans son ensemble est traversée par des haines, des radicalités. Nous l’avons bien vu avec les Gilets Jaunes, ainsi que dans les affrontements identitaires et communautaires que nous observons. Ou encore dans les revendications des manifestations antiracistes, qui sont tout à fait respectables, bien qu’il y ait à l’origine de ces manifestations des militants qui poursuivent un but politique. Il faut donc regarder tout cela de façon extrêmement posée, avec beaucoup de nuance, et sans à son tour, tendre les choses. Pourquoi ? Parce que le processus qui est à l’œuvre est un processus de long terme. C’est-à-dire que l’abandon par les politiques de leur rôle, leur acceptation du fait que le système économique était au-dessus de tout, et qu’ils n’avaient plus à décider ou à proposer une vision, a détraqué absolument toute la société française.

Ce processus à l’œuvre depuis quarante ans a bénéficié des institutions qui lui ont servi de levier. Ce qu’il y avait de positif dans la Ve République s’est petit à petit retourné contre la démocratie, parce que la Ve République a été instrumentalisée, dévoyée, détournée, vidée de sa substance. Aujourd’hui, elle sert à maintenir des pouvoirs politiques qui sont illégitimes aux yeux des citoyens. Nous avons donc des institutions qui ne sont plus tout à fait démocratiques, qui sont abimées et qui ne permettent plus de faire émerger la volonté du peuple. Tout cela a forcément des conséquences.

GGN : La défiance et le fossé se creusent de jour en jour entre les Français et leurs élites ainsi que vis-à-vis des médias. Comment l’expliquez-vous ?

Natacha Polony : Les médias font partie des institutions au sens large. C’est-à-dire de tout ce qui, normalement, devrait constituer des relais entre les citoyens et le pouvoir et qui devrait structurer le pays. Or, les médias ne jouent plus ce rôle. Il y a certes des raisons économiques à cela. Mais je pense qu’il y a surtout des raisons sociologiques et idéologiques. Les médias ont, pendant toute une période, été totalement monocolores, et se sont fait les relais de la défense du système économique. Avec les meilleures intentions du monde, il s’agissait de prôner l’ouverture et la tolérance. Il fallait aussi être européen parce que l’Europe, c’est l’ouverture et la paix, et pour le libre-échange pour les mêmes raisons. Par conséquent, les journalistes ont oublié que leur rôle était d’informer, de donner des faits, de replacer ces faits dans leur contexte, de donner à penser. Et ils se sont comportés comme des curés. Ils disaient ce qui est bien, et ce qui est mal. En cela, ils sont apparus comme étant du côté du pouvoir. Or, ce pouvoir s’étant peu à peu coupé des citoyens, il s’est retrouvé à accepter et défendre le néolibéralisme dans sa logique la plus profonde, entendue comme une façon de dépasser la démocratie à travers un discours et une politique de dérégulation massive de l’économie mondiale au profit de grandes multinationales. Ce discours est « totalitarisant », car ne souffrant pas d’opposition. Toute autre vision du monde est en effet délégitimée, taxée de xénophobe, de raciste. Et cette vision est celle à laquelle s’est ralliée depuis quarante ans, une part importante tant de la classe politique que médiatique.

De fait, une partie des citoyens a eu un sentiment de trahison ; c’est la fameuse théorie de Christopher Lasch (sociologue américain, auteur notamment de « La révolte des élites et la trahison de la démocratie », NDLR) sur la sécession des élites d’avec le peuple.

GGN : La crise du Covid-19 a mis en exergue la déconnection de nos élites d’avec les territoires, qui ont dû souvent se débrouiller pour affronter le virus. Quelles sont les origines de cette rupture ?

Natacha Polony : Là aussi, la dimension économique ne doit surtout pas être oubliée. Dans un système économique dérégulé, la richesse va à la richesse. Et c’est ce qui s’est passé depuis quarante ans. On a fait face à une métropolisation, la désindustrialisation ayant d’abord frappé les villes moyennes et les territoires ruraux. Quand il y a, dans des villes comme Vierzon, Bourges ou Moulins, la PME du coin qui ferme, il y a un appauvrissement total. La mécanique s’est donc faite ainsi : il y a l’entreprise qui faisait vivre la ville qui disparait, ensuite, c’est l’État qui se retire. Parce qu’il y a un appauvrissement, il y a donc une fuite démographique, les gens allant évidemment là où ils peuvent trouver du travail. Par conséquent ces villes s’appauvrissent et comme elles s’appauvrissent, les habitants vont faire leurs courses en grande surface, donc le commerce du centre-ville dépérit, et cela crée une forme d’insécurité, de vide. Ensuite l’État décide de fermer l’hôpital, le tribunal, les gares, etc. Il y a en fait un cercle vicieux qui se met en place, avec encore plus d’appauvrissement puisqu’une part de plus en plus grande de la population vit, ou plutôt survit grâce aux minimas sociaux. C’est cela qui crée une désertification totale des territoires. Le rôle de l’Etat, c’est justement l’aménagement du territoire, c’est de rééquilibrer, de faire en sorte que les dynamiques économiques puissent se mettre en œuvre, et que chacun ait les mêmes chances. Cependant, s’il n’y a pas de transports, si l’État laisse les villes s’enclaver, s’il n’y a plus d’écoles, un hôpital, des services publics, alors comment voulez-vous que des gens viennent vivre là ? Comme nous sommes dans un pays hyper centralisé, les médias n’ont pas vu cela. Il y a donc un sentiment d’invisibilisation. Et c’est tout ce sentiment d’oubli et d’abandon qui nous a explosé au visage avec la crise des Gilets Jaunes. La gestion de la crise du Coronavirus en est une autre déclinaison.

GGN : L’idée de souveraineté revient en force dans le débat public, jusque dans la bouche du Président de la République. Pourquoi maintenant ?

Natacha Polony : Parce que nous sommes peut-être à la fin d’un cycle. Parce que le système néolibéral a aussi montré sa nocivité. Et qu’il apparait maintenant clairement que ce système est absurde, qu’il crée de la pauvreté, des inégalités et du malheur. Sauf qu’évidemment, ce système se défend. Emmanuel Macron use et abuse toutefois du mot souveraineté, cela ne date pas de la crise du Coronavirus. Il faut se souvenir de son discours du 3 juillet 2017 devant l’Assemblée nationale et le Sénat réunis en Congrès à Versailles. A l’époque je travaillais sur mon livre Changer la vie : pour une reconquête démocratique (Editions de l’Observatoires, 2017, NDLR), qui justement abordait ces sujets-là, et était centré sur les concepts de souveraineté, d’autonomie, et d’émancipation. Et bien ces trois mots là se retrouvaient dans le discours d’Emmanuel Macron. J’étais fascinée, mais tout en l’écoutant, je m’interrogeais : comment est-il possible qu’il utilise ces mots, ces concepts qui sont si essentiels pour moi et qu’il les vide de leur substance à ce point ? C’est un véritable cas d’école. Il y a chez Emmanuel Macron un art de la triangulation qui est absolument admirable.

GGN : Depuis quelques temps, pas un jour ne passe sans des revendications identitaires de la part de « minorités ou des affrontements communautaires, comme à Dijon. L’unité culturelle du peuple français est-elle encore de mise ?

Natacha Polony : Je fais le choix d’adopter la définition d’Ernest Renan (historien français du XIXe siècle, auteur de « Qu’est-ce qu’une Nation ? », NDLR) de la nation comme « plébiscite de chaque jour ». Ce qui nécessite que nous ayons collectivement envie de vivre ensemble, que nous nous demandions ce que c’est que de former une nation, ce que nous avons à faire en commun. Et Ernest Renan ajoute que cela se combine avec « un legs de souvenirs », ce qu’on oublie toujours. Pour savoir ce qu’on a à faire ensemble, il faut aussi partager une mémoire. L’enjeu est de pouvoir aussi construire ce legs de souvenirs avec des gens qui viennent d’ailleurs. Nous arrivons ainsi à la question de la transmission et de l’intégration par l’école. C’est une dimension essentielle : si nous voulons intégrer tout le monde, si nous voulons partager ce legs de souvenirs, il faut que ce legs soit transmis à des gens qui n’auront pas notre mémoire familiale, qui n’auront pas notre bain culturel, c’est absolument nécessaire. D’ailleurs, Ernest Renan ajoute que dans le legs de souvenirs, ce sont les souvenirs dramatiques qui sont les plus efficaces pour forger une nation. Pourtant on a coutume de laisser croire, depuis plusieurs années, que la seule chose qui nous soude, ce sont les victoires en Coupe du Monde. Et j’avoue éprouver une forme de scepticisme, car c’est lorsqu’on est confronté à l’adversité qu’on comprend ce qui nous lie. Il faut, à cet égard, espérer que le léger traumatisme du Coronavirus jouera ce rôle-là après coup.

24/06/2020 - Toute reproduction interdite


Une infirmière participe à une manifestation du personnel soignant à Paris 16 juin 2020
Charles Platiau /Reuters
De Emmanuel de Gestas

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