Emmanuel Razavi, grand reporter et directeur de la rédaction de Fildmedia, a vécu et couvert la guerre en Afghanistan. Il est également auteur du livre « Grands reporters, confessions au cœur des conflits » (éditions Amphora, collection Bold, 2021), dans lequel il revient sur ses expériences vécues au pays des cavaliers. Alors que cette semaine, les talibans ont interdit l’accès à l’école aux jeunes filles, il appelle à ne pas les oublier. Parce que le combat des femmes afghanes doit être aussi le nôtre.

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On ne le dira jamais assez : le conflit qui se déroule en Ukraine est horrible. Les plaies comme les larmes des victimes des bombardements et des familles séparées doivent absolument continuer de nous mobiliser.

Cependant, un conflit ne doit pas en occulter un autre. Nous ne pouvons oublier que d’autres populations civiles, dans d’autres contrées, sont frappées par la folie meurtrière.

C’est le cas de l’Afghanistan, où les fillettes de moins de douze ans se sont vu interdire cette semaine de se rendre à l’école, malgré les engagements pris par le pseudo « ministère de l’Éducation de l'émirat islamique d'Afghanistan » de rouvrir des écoles pour les jeunes filles.

Les nouveaux maitres de Kaboul ont ainsi expliqué qu’ils voulaient prendre le temps de s’assurer que les filles de 12 à 19 ans seraient séparées des garçons. Comment les croire ? Et du reste, comment accepter cette vision de la société qui nie tout droit à l’existence des femmes, et leur égalité avec les hommes ?

La naïveté impardonnable des Occidentaux

« Le fait que les autorités de facto n'aient pas rouvert les écoles pour les filles au-delà de la sixième année, malgré des engagements répétés, est une profonde déception et un grave préjudice pour l'Afghanistan (…). Le début de la nouvelle année scolaire était attendu par tous les élèves, filles et garçons, ainsi que par les parents et les familles » a déploré António Guterres.

Réaction naïve du Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, qui masque mal la faiblesse de nos instances internationales face à une bande de djihadistes attardés avec lesquels l’Occident ne pourra jamais entretenir de rapports basés sur une diplomatie de confiance.

Car il faut bien le dire : ceux que certains de nos diplomates ont qualifié bêtement, peu après la chute de Kaboul, de « talibans 2.0 », prêts à jouer la carte de « l’inclusion », sont pour la plupart les mêmes qu’il y a vingt ans : des islamistes illettrés et violents, empêtrés dans leur vision archaïque de la société.

Il faut connaitre les talibans - comme certains d’entre nous les ont connus, au sein de la rédaction de Fildmedia - pour mesurer la folie meurtrière de ces hommes et leur dégout de tout ce que représentent la culture, les femmes et l’ouverture au monde.

Alors que nos gouvernements et une partie de nos élites intellectuelles dénoncent à juste titre les ravages du conflit en Ukraine et s’atermoient sur le risque de voir nos démocraties s’enfoncer dans la guerre, il ne faut pourtant pas que ceux-ci oublient ce qui se passe à Kaboul, cette capitale où durant près de 20 ans, les mots « démocratie » et « culture » résonnaient dans la bouche des occidentaux des organisations non gouvernementales, comme une promesse faite à toutes ces femmes, pour la plupart d’une détermination et d’un courage inouïs dans leur volonté de résister à l’islamisme.

Ainsi, mercredi dernier, certaines n’ont pas hésité à aller manifester - au péril de leurs vies - dans les rues de la capitale afghane, au cri désespéré de « L'éducation est notre droit ».

Le voile et le non-accès à l’école : Ou comment asservir les femmes

Ceux qui lisent mes livres ou ont suivi mes pérégrinations en Afghanistan savent à quel point j’aime ce pays, sa culture et ses habitants - exception faite bien sûr des talibans -.

Lorsqu’en 2004 je fus nommé en poste à Kaboul, je me souviens que les journalistes afghanes qui se trouvaient dans mon équipe me demandèrent dès le premier jour si elles pouvaient enlever le voile lorsqu’elles venaient travailler à la rédaction. Ma réponse fut évidemment - et immédiatement - positive.

D’origine iranienne moi-même, je ne savais que trop les ravages psychologiques que produit ce morceau de chiffon lorsqu’il est imposé, qui nie par ailleurs toute forme d’identité aux femmes et ne sert qu’un seul but : celui de les asservir.

Je trouvais ces femmes d’une audace formidable, et surtout d’une intelligence de vie remarquable. Elles formaient selon moi, aux côtés des jeunes, l’avant-garde qui conduirait peut-être le pays vers la paix et la démocratie.

Je compris à leur contact à quel point l’érudition et le savoir, quelles que soient leurs formes, étaient essentiels. Elles avaient en effet une haute conscience de ce que produit la culture et des perspectives qu’elle offre pour s’élever.

Aujourd’hui, plus que jamais, je veux redire à quel point je pense à ces femmes - jeunes et moins jeunes - que nous avons lâchement abandonnées aux mains de leurs tortionnaires islamistes, et pour lesquelles on n’entend pas nos neo-féministes se mobiliser. Il est vrai que l’Afghanistan est loin, et que s’en prendre à l’islamisme est souvent bien dangereux.

Malgré toutes les horreurs qui menacent l'Europe, on ne doit pourtant pas les oublier.

Car partout où la liberté des femmes recule, un voile obscur enveloppe nos âmes, anéantissant toute forme d’intelligence collective.

25/03/2022 - Toute reproduction interdite


Hadia (au centre), 10 ans, élève de 4e année d'école primaire, quitte l'école après un cours à Kaboul, en Afghanistan, le 25 octobre 2021
© Zohra Bensemra/Reuters
De Emmanuel Razavi